Culture

Culture – France Arménie

par Dikran ZEKIAN 1 avril 2026
La formation arménienne célèbre cent ans de musique, placée sous le double signe de la résilience et de l’excellence. Retour sur un siècle d’orchestre qui fait résonner la musique arménienne d’outre-tombe et accueille les musiciens les plus fameux de son temps. Jubilé ! C’est le terme choisi par l’Orchestre national philharmonique d’Arménie (ANPO) pour accompagner les célébrations du centenaire de sa création ; cent années au cours desquelles la phalange d’Erevan a fait résonner aux quatre coins de la planète l’irréductible voix arménienne menacée d’extinction après 1915. Cent ans de témoignage vivant d’une renaissance aussi esthétique et culturelle que volontaire et ambitieuse, inscrivant ses pas dans ceux des noms immémoriaux de la musique arménienne. L’Orchestre national philharmonique d’Arménie a été fondé dans la jeune république socialiste soviétique d’Arménie en 1925 par Arshak Adamian, pianiste et son premier chef, et Alexander Spendiaryan, le père de la musique classique arménienne. Dans ces temps difficiles, l’orchestre s’impose comme le centre de la musique orchestrale professionnelle en Arménie. C’est avec émotion qu’on découvre le nom des chefs qui l’ont successivement dirigé au cours des cent dernières années. Quel mélomane n’aimerait pas rebrousser le chemin du temps pour écouter le jeune Valery Gergiev qui dirigea l’orchestre de 1981 à 1982, Loris Tjeknavorian ou encore Michaël Maluntsyan tenir la baguette depuis le pupitre ? Depuis l’an 2000, le directeur artistique et chef d’orchestre principal est Eduard Topchjan. Il est à date le chef d’orchestre ayant exercé le plus longtemps au sein de la formation, plus d’un quart de siècle à lui seul, imprimant durablement sa marque. Aram Khatchatourian à la baguette Au cours de son histoire, l’orchestre arménien a été reconnu comme l’un des principaux orchestres de l’ancienne Union soviétique. Cette distinction n’a rien d’honorifique quand on connaît le haut degré d’exigence des Soviétiques en matière musicale. Les lauriers de reconnaissance glanés par l’orchestre ne constituent pas son seul fait de gloire. L’ANPO fut le premier à interpréter un certain nombre d’œuvres d’Aram Khatchatourian, le compositeur étant souvent à la baguette. Le premier concert référencé de Khatchatourian avec l’ANPO a eu lieu en 1939. À cette époque, l’orchestre se produisait sous la direction de chefs d’orchestre tels que Alexander Melik-Pashayev, Franz Konvicni ou encore Reinhold Gliere, pionnier du ballet dramatique soviétique. L’orchestre a su également attirer les meilleurs solistes, aujourd’hui considérés comme des géants de la musique classique. Si la liste est longue et prouve sa qualité musicale, citons le violoniste David Oistrakh, les immenses pianistes Emil Gilels ou Sviatoslav Richter ou le violoncelliste légendaire Mstislav Rostropovich. Il a également été l’occasion pour les compositeurs arméniens contemporains de faire entendre leurs œuvres. Certains comme Avet Terterian, Edgar Hovhannisyan ou Tigran Mansurian ont même composé de nombreuses œuvres spécialement pour l’orchestre. Gia Kancheli, Sofya Gubaidulina, Rodion Shchedrin, Dmitry Kabalevsky et Krzysztof Penderecki ont par ailleurs collaboré étroitement avec lui. Ambassadeur assumé de la musique arménienne à travers le monde, l’orchestre effectue régulièrement des tournées internationales, parfois accompagné de célèbres solistes arméniens comme les pianistes Sergei Babayan et Jean-Paul Gasparian, ou le violoniste Sergey Khachatryan mais aussi des grands noms de la scène classique contemporaine comme le violoncelliste Gautier Capuçon, la pianiste Khatia Buniatishvili ou l’immense Nikolay Lugansky. Il a ainsi tourné avec succès dans des salles de concert prestigieuses aux États-Unis, au Canada, en Allemagne, en Suisse, au Luxembourg, en Italie, en Espagne, au Portugal, au Royaume-Uni, en Scandinavie, au Japon et en Chine. En France, l’ANPO s’est produit en 2025 dans le cadre du centenaire de la naissance de Charles Aznavour. À cette occasion, il s’est produit à l’UNESCO pour un concert mémorable et couronné de succès, intitulé « Une vie d’amour », accompagné de musiciens français et arméniens. Ajoutons qu’il a gravé plus de 40 CD, dont la qualité d’interprétation des œuvres est régulièrement saluée par la critique internationale. Enfin, dans son rôle d’ambassadeur, l’orchestre organise chaque automne depuis 2007 le Festival international de musique d’Erevan qui réunit dans la capitale arménienne des solistes de renommée internationale qui se produisent lors de concerts symphoniques et de musique de chambre et délivrent des master classes à de jeunes musiciens arméniens. Né au milieu du fracas post-génocide, l’Orchestre national philharmonique d’Arménie aborde le deuxième siècle de son existence avec l’ambition et la vigueur que sa reconnaissance lui permet d’arborer. De Komitas à Mansourian, il n’en a pas fini de faire résonner la musique arménienne au-delà de ses frontières pour rallier à l’âme arménienne un public touché au cœur par la vérité des notes de cette musique qui dit l’histoire, les doutes et espérances de toute une nation.
par Varoujan MARDIKIAN 1 avril 2026
La Roseraie de Garabed retrace, dans les années précédant le Génocide, le destin d’une famille arménienne de Constantinople à la recherche de sa fille disparue, et rend hommage à une génération d’Arméniens qui a façonné sa résilience dans l’exil, à Paris. France Arménie : Votre nouveau roman, La Roseraie de Garabed, s’inscrit dans la continuité du précédent, Rose de Diarbékir. Que raconte-t-il ? Corinne Zarzavatdjian : Il raconte le voyage d’un père à la recherche de sa fille disparue dix années plus tôt dans l’Empire ottoman. Nous sommes en 1908 dans le Paris vibrant de la Belle Epoque où la famille Hagopian a trouvé refuge et s’est reconstruite à force de volonté, de travail et d’un amour profond pour sa terre d’accueil. Autour du patriarche Garabed, elle a préservé ses valeurs et son identité arménienne. Mais malgré la joie qui règne dans cette famille, un lourd secret plane. Une absente, Rose, dont le prénom n’est jamais prononcé à voix haute. On le chuchote car c’est, pour le clan, une blessure ouverte. Un événement va précipiter le départ d’Haïk, le fils du patriarche, pour Constantinople à la recherche de sa fille au jeune destin fulgurant. Il affrontera la séparation, le retour sur ses terres ancestrales et les tourments de la Grande Histoire. Mais rien ne l’arrêtera dans cette quête éperdue. Est-elle morte dans la prison d’Anemas ? A-t-elle été enlevée par une famille turque ? Il devra trouver des réponses à ces questions lors de son voyage. Ce sera le voyage de sa vie et celui de tous les siens. Ce récit est aussi une chronique de la vie parisienne, au cœur d’un Paris en pleine effervescence où les Arméniens, fraîchement arrivés, trouvent leur place et s’épanouissent dans des métiers d’artisanat qui ont longtemps fait leur réputation. Pour beaucoup, ces métiers deviennent à la fois une valeur refuge, un savoir-faire qu’on emporte avec soi et une valeur d’avenir, un moyen de se reconstruire dignement. Pourquoi ce titre, La Roseraie de Garabed ? Garabed est inspiré de mon grand‑père. À travers ce titre, je lui rends hommage, ainsi qu’à mon autre grand‑père, Tateos. La roseraie est un symbole puissant : c’est la beauté, la fragilité, la résistance, la terre, la renaissance. C’est la force de reconstruire malgré l’exil. En donnant son nom au roman, j’ai voulu inscrire mon récit dans une trajectoire intime, mais également rendre hommage à toute une génération d’Arméniens qui ont dû quitter leur vie d’avant et, pourtant, ont continué de rayonner. On dit souvent que les exilés laissent tout derrière eux. Effectivement, ils quittent leur terre mais ils emportent ce qui faisait la singularité du lieu dans lequel ils vivaient. Ils transportent leur monde intérieur comme on transporte une graine. Et ailleurs, dans un pays nouveau, ils la plantent et la font éclore. La roseraie, c’est cela : ce qui survit, ce qui se transmet, ce qui refleurit malgré les blessures. Pour quelle raison l’intrigue du récit se déroule-t-elle en 1909 et non en 1915 ? Pour qu’il y ait un fil conducteur avec le premier roman, même si les deux peuvent se lire indépendamment. Montrer que les tensions et violences antérieures à 1915 existaient déjà, annonçant un climat politique et social où les Arméniens devenaient de plus en plus vulnérables. C’est une façon d’expliquer comment un enchaînement d’événements, de discours et de politiques discriminatoires a progressivement rendu l’impensable possible. Cette période permet également de révéler mes personnages pris dans un moment de bascule, croyant encore que tout peut s’arranger, alors que les signes avant-coureurs sont déjà là... Peut-être est-ce cette dignité de l’espoir que j’ai voulu raconter. C’est aussi une manière de rendre hommage à la mémoire des disparus d’Adana. Je voulais leur redonner une place et une voix. A travers une narration qui transporte le lecteur entre Paris et Constantinople, deux temporalités se font écho. Quels messages avez-vous souhaité envoyer en connectant des trajectoires d’Arméniens en exil à la Grande Histoire ? Je pense que l’histoire collective se comprend aussi à travers les trajectoires individuelles, elles éclairent souvent les bouleversements d’une époque. Grâce à une correspondance entre le patriarche Garabed resté à Paris et son fils Haïk à Constantinople, on a une diaspora qui tente de se reconstruire et qui cherche sa place dans une nouvelle société, face à un pays d’origine en plein bouleversement. En effet, mon récit traverse une année charnière, de 1908 à 1909, au cœur d’un Empire ottoman en pleine mutation. L’arrivée des Jeunes Turcs au pouvoir y fait naître un souffle d’espoir. Mais derrière les discours modernistes se glissent des rivalités politiques, des nationalismes naissants et des fractures anciennes que rien ne parvient à apaiser. Cette soi-disant « nouvelle ère » va entraîner des désillusions profondes, des violences, dessinant le destin des Arméniens. La Roseraie de Garabed raconte comment une famille traverse l’abandon des terres ancestrales, comment elle porte sa mémoire, sa langue, ses métiers et comment ces héritages résonnent encore aujourd’hui. Une suite constituant le troisième volet d’un triptyque est-elle prévue ? L’Histoire continue de me traverser et de m’inspirer. Pour ce troisième volet, j’aimerais explorer l’Histoire à travers les femmes, leurs élans, leurs résistances, leurs rêves d’autonomie. Dans ce deuxième récit où les voix féminines commencent à se frayer un chemin dans un monde encore verrouillé, elles avancent pas à pas, entre traditions qui se fissurent et horizons qui s’ouvrent. Leur donner la parole et voir comment elles vont traverser les bouleversements historiques, souvent dans l’ombre, mais toujours en première ligne, me semble être une suite naturelle. Pour l’instant, je suis en cours d’écriture avec mon frère, Richard, d’un nouveau livre de cuisine arménienne, La cuisine des Arménies (Solar), prévu pour octobre 2026 et qui présentera la cuisine arménienne telle qu’on la prépare dans les diasporas. Plus de 90 recettes, des Chefs du monde entier et une cuisine qui se réinvente au contact d’une autre culture. Représentation de l’histoire et de l’exil, transmission de l’identité et de la culture, projection sur un avenir résilient : autant de thématiques en résonance avec la période actuelle, entre la cruauté du sort réservé à l’Artsakh, les menaces qui pèsent sur l’Arménie et les questions existentielles propres à la Diaspora. La richesse que recèlent ces thématiques ne mérite-t-elle pas d’être davantage mise en valeur à travers la création littéraire arménienne ? La littérature arménienne, qu’elle soit écrite en Arménie ou en diaspora, a toujours été un espace où l’on sauvegarde ce que l’Histoire tente d’effacer. Elle est d’une grande puissance, et quel que soit le genre littéraire. Les thématiques que vous évoquez ne sont pas seulement des sujets littéraires, c’est bien plus que ça. Cette littérature résonne d’autant plus fortement dans une période marquée par la tragédie de l’Artsakh, les menaces qui pèsent sur l’Arménie souveraine et les interrogations existentielles d’une diaspora dispersée mais profondément vivante. Mettre en valeur la création littéraire, c’est affirmer que l’identité arménienne est faite de beauté, de savoir-faire, de langue, de musique, de culture et d’une capacité inouïe à parler d’avenir. Effectivement, je pense que ce n’est pas seulement un enjeu artistique mais un acte politique au sens noble : c’est faire exister un peuple dans le récit du monde. Car un peuple qui écrit, qui raconte, qui transmet, est un peuple vivant. La Roseraie de Garabed – Un destin arménien, par Corinne Zarzavatdjian, Les Presses de la Cité, 348 pages, 22,90 €.
par Tigrane YEGAVIAN 1 avril 2026
Le pasteur René Léonian publie un ouvrage (1) qui dresse une véritable généalogie spirituelle et culturelle d’un peuple façonné par la foi chrétienne, depuis les premières heures du christianisme jusqu’aux recompositions contemporaines. Un livre didactique, visuel et profondément engagé, qui s’attache à montrer que, pour l’Arménie, le christianisme a agi comme un moteur de cohésion nationale et un repère intemporel permettant à son peuple de traverser les siècles malgré les coups du sort. S’il tient à souligner la présence d’un christianisme arménien bien antérieur à 301, René Léonian commence son récit au début du IVᵉ siècle, moment où l’Arménie devient le premier pays à adopter le christianisme comme religion d’État, avant même Rome. Cette conversion, portée par saint Grégoire l’Illuminateur et le roi Tiridate III, n’est pas seulement un événement spirituel, elle donne naissance à une culture nationale articulée autour d’une foi commune. L’auteur retrace ensuite l’évolution d’une Église profondément enracinée dans l’espace arménien, qui servira de rempart culturel contre les puissances impériales successives — Perses, Byzantins, Arabes puis Ottomans — et permettra la préservation de la langue, de l’histoire et du lien communautaire. À travers ces siècles, la narration ne se contente pas d’aligner des dates et des faits : elle les relie à la manière dont la foi a façonné la conscience collective, transformant chaque difficulté en une occasion de renouvellement spirituel et commun. Cette lecture historique est l’une des grandes forces de l’ouvrage, car elle montre comment l’Église est devenue un “ peuple en formation continue ”, dans lequel la religion et l’identité sont inextricablement liées. Ce qui distingue également cette œuvre, c’est son usage didactique des cartes issues de l’atlas de Claude Mutafian et Éric Van Lauwe. Disposées de manière stratégique dans les chapitres, ces cartes permettent au lecteur de visualiser les transformations territoriales et les dynamiques géopolitiques de l’Arménie à travers les âges. Les suivre, c’est comprendre comment un petit territoire, souvent réduit à une portion de son ancienne configuration, a su garder une présence géographique forte dans les mémoires et les imaginaires, grâce à l’empreinte durable de ses monastères, de ses villages et de sa diaspora. En plus des cartes, l’ouvrage est enrichi de photographies soigneusement sélectionnées : églises rupestres, monastères anciens, icônes lumineuses, paysages sacrés… La continuité entre les images et le récit construit un effet d’“ immersion pédagogique ”, rendant accessible une histoire complexe. Un fil historique orienté par la foi Au cœur de l’ouvrage se trouve une idée simple mais puissante : le christianisme a été et reste un ciment du peuple arménien. Pas seulement comme religion, mais comme facteur de survie culturelle et sociale. Même au XXᵉ siècle, dans les pires épreuves — notamment les massacres et le Génocide de 1915 —, l’Église n’a jamais été seulement un mur d’enceinte spirituel : elle a été un “ foyer de mémoire collective ”, un médiateur entre les déchirures, et un marqueur d’appartenance pour ceux qui, dispersés dans le monde entier, continuent à se définir comme Arméniens. René Léonian montre aussi comment les institutions religieuses ont joué un rôle éducatif, linguistique et intellectuel, faisant de l’Église un pivot autour duquel s’articule toute une civilisation. Ce faisant, il met en lumière une vérité souvent méconnue : pour l’Arménie, la foi chrétienne n’a jamais été une simple affaire de dogme, mais un principe constitutif de l’appartenance à un peuple unique, résilient et historiquement déterminé par la croix autant que par les carrefours géopolitiques. En conséquence, l’auteur a rédigé le Que sais-je sur l’Église arménienne que l’on attendait. Arménie, terre chrétienne hier et aujourd’hui, René Léonian, Salvator, 2025, 256 pages, 20 €.
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