Armineh Johannes, mémoire vive de l'Arménie

Depuis plus de trente ans, la photographe documente le quotidien du peuple arménien, de la guerre du Haut-Karabagh aux bouleversements politiques. Son nouveau livre, We are our mountains (1), qui vient de paraître, constitue une archive vivante et intime de cette nation.

Nous découvrons le parcours d'Armineh Johannes en 1989, un an après le tremblement de terre qui a ravagé l'Arménie. Née à Téhéran et installée en France, elle se rend pour la première fois sur la terre de ses ancêtres. Le voyage débute dans le cimetière de Spitak, lors du premier anniversaire de la catastrophe. “ Ce fut une expérience extrêmement émouvante pour moi ”, confie-t-elle. Cette rencontre avec l'Arménie crée un lien si profond qu'à son retour à Paris, “ il m'a fallu plusieurs mois pour me réadapter à la vie en France ”. Sa démarche est d'emblée documentaire. Nous la suivons tandis qu'elle tisse des liens avec les habitants, passant du temps avec ceux qu'elle photographie. Dans l'Arménie des années 1990, fraîchement sortie de l'ère soviétique, l'accueil est extraordinaire. “ Les gens, toujours curieux et intrigués, voulaient me connaître, ils posaient des questions sur ma vie en France, ils voulaient savoir si j'étais mariée, combien je gagnais comme salaire ”, se souvient-elle. L'hospitalité arménienne facilite son travail, particulièrement dans les zones rurales où établir des liens d'amitié se révèle “ très facile, authentique et agréable ”.

Nous l'accompagnons sur le terrain avec son chauffeur et guide, un homme qu'elle a rencontré dès ses premiers voyages et qui l'accompagne encore aujourd'hui. Ensemble, ils parcourent villes, villages et hameaux. Dans les régions reculées, les habitants les accueillent chez eux avec une générosité sans pareille. “ On sentait bien qu'ils n'avaient pas grand chose à offrir ou mettre sur la table, et pourtant, ils se mettaient en quatre pour nous accueillir ”, raconte-t-elle.

Les conditions de travail sont éprouvantes. Nous la voyons affronter les hivers rigoureux sans électricité, la centrale nucléaire étant à l'arrêt. À Erevan, elle garde sa parka en permanence, se rassemblant avec ses amis autour d'un poêle pendant les quelques heures où la ville fournit l'électricité. Les habitants trouvent des moyens de résister, se débrouillant pour trouver des branches d'arbre et tout ce qu'ils peuvent se procurer pour se chauffer. Sur le plan technique, elle travaille avec plusieurs appareils Nikon, l'un contenant des diapositives couleur, l'autre des films noir et blanc, prenant souvent des photos simultanément dans les deux formats. Elle doit attendre son retour à Paris pour développer ses films.

Le Haut-Karabagh représente un tournant dans son parcours. Nous assistons à ses efforts pour accéder à la zone de conflit. Après d'innombrables demandes insistantes, Lévon Ter Pétrossyan, alors à la tête du mouvement national arménien, organise son premier voyage à bord d'un petit avion. Elle doit voyager avec un passeport emprunté d'une jeune Arménienne, car les soldats soviétiques contrôlent l'aéroport de Stépanakert et il lui est impossible de s'y rendre avec un passeport français. Dans les tranchées, elle ne ressent jamais la peur : “ J'ai toujours eu le sentiment d'être protégée, car les fedayins, qui me traitaient comme leur propre sœur, étaient toujours vigilants  ”.

Deux rencontres marquent particulièrement son parcours. Nous faisons la connaissance de Sima Eliazyan, 105 ans, originaire du village de Tegh. Lors de la première visite en 1990, Sima confie être prête à défendre son village contre les attaques ennemies. Armineh lui demande de poser avec l'arme de son petit-fils, qui a combattu comme fedayin pendant le conflit. “ Ces photographies de Sima tenant une arme sont symboliques et illustrent la fierté, la résilience et la force d'âme du peuple arménien ”, explique-t-elle. L'autre personne qui la marque profondément est Avédik Maleryan, un berger de la région de Lori. “ Avédik était si authentique et sincère que j'avais envie de le suivre, lui et sa femme, sans cesse ”, précise-t-elle. La première fois qu'elle le rencontre, après un long interrogatoire sur sa vie en France, il se tourne vers son neveu et demande : “ Cette fille est du KGB ? ”.

Les Arméniens qu'elle photographie font preuve d'une curiosité innocente et sincère. Contrairement à beaucoup d'autres pays, l'expérience de la photographie en Arménie, surtout dans les années 1990, se révèle très agréable. Les gens acceptent volontiers d'être photographiés, certains le faisant même de leur propre initiative. Nous comprenons qu'elle ne cherche pas consciemment à préserver une mémoire menacée d'oubli : “ Il me semblait simplement naturel d'immortaliser ces personnes qui me fascinaient ”. Pourtant, avec le recul, elle reconnaît que certaines de ses photos peuvent contribuer à préserver la mémoire de cette nation.

Nous observons avec elle les transformations de l'Arménie contemporaine. L'innocence et l'authenticité des années 1990 ont quasiment disparu. “ Comme les gens ont commencé à voyager, notamment en Occident, et à côtoyer de nombreux touristes étrangers, cela les a probablement influencés ”, analyse-t-elle. L'individualisme occidental s'insinue peu à peu dans le quotidien, surtout dans les villes. Cette “ pureté d'âme ” a été remplacée par les préoccupations que le monde capitaliste introduit et impose.

Les conditions de production des images ont également changé. Avec les smartphones et les réseaux sociaux, presque tout le monde peut créer et diffuser des images instantanément. Le droit à la vie privée, bien qu'elle en comprenne le principe, risque d'affecter considérablement la mémoire collective. Elle pense souvent à des photographes comme Doisneau ou Cartier-Bresson, qui immortalisaient les gens dans leur quotidien : “ Aujourd'hui, ce serait très difficile, voire impossible, surtout dans le monde occidental ”. Certaines photos prises dans les années 1990 seraient impossibles à réaliser aujourd'hui.

Armineh reste fière d'avoir été présente au Parlement arménien lors de la proclamation d'indépendance, un moment très émouvant. Sa vision de la photographie n'a pas évolué avec le temps : “ Si c'était à refaire, je prendrais les mêmes photos ”. Même si photographier est devenu plus difficile, elle s'efforce de conserver la même approche spontanée. We are our mountains témoigne de cette fidélité à un regard documentaire qui a su capter l'âme d'un peuple qui ne veut pas disparaître. 

(1) Armineh Johannes, We are our mountains / Nous sommes nos montagnes, (édition bilingue français, anglais), Four Eyes éditions, 240 pages, 58 euros. Livre en précommande. Commander ici https://foureyeseditions.shop/products/we-are-our-mountains?variant=51855287648599

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