Cinq priorités pour des débuts encore balbutiants
La CHEA n’en est qu’à ses premiers pas, et Vahé Tachjian préfère la franchise aux promesses prématurées. Les priorités qu’il esquisse sont concrètes, il s’agit d’enrichir les collections de livres et les fonds d’archives : photographies, documents, films et autres matériaux de mémoire ; organiser conférences et rencontres scientifiques sur les Arméniens du Liban et de la région ; lancer un programme de publications, dont le deuxième volume de Houshamadyan, à paraître cette année aux Presses de l’USJ, en coopération avec le projet berlinois et la CHEA ; créer un site web consacré à la mémoire des Arméniens du Liban ; et développer une coopération académique avec le programme IMAS (Master international en études arméniennes) de l’INALCO.
Interrogé sur la nature qu’il souhaite donner à la chaire — à savoir un centre d’arménologie classique ou bien un laboratoire plus large tourné vers les sociétés contemporaines et les diasporas —, Tachjian répond en s’appuyant sur l’expérience qui l’a formé. Houshamadyan, qu’il dirige depuis Berlin, vise à reconstruire la mémoire des Arméniens de l’Empire ottoman à partir d’un fonds numérique de photographies, de documents familiaux et d’objets de mémoire. À Beyrouth, le cadre offert par la Bibliothèque orientale permet d’aller plus loin : non seulement des collections numériques, mais un véritable fonds d’archives physiques, conservé sur place, et porteur de la mémoire vivante des familles arméniennes, voire, par extension, de celle d’un pays tout entier. Cette ambition se traduit déjà par un projet d’ateliers réguliers, organisés en coopération avec les institutions de la communauté arménienne, où les familles seront invitées à partager leurs objets de mémoire : photographies, documents, correspondances, souvenirs hérités de l’époque ottomane ou du parcours libanais après l’exil. Une démarche de terrain, fondée sur la collecte de la mémoire familiale et la collaboration étroite avec les communautés concernées, à l’opposé, dit-il, de l’approche d’un centre d’arménologie classique.
Sur la place de l’interdisciplinarité, Tachjian renvoie de nouveau au modèle Houshamadyan, ouvert à l’art, à la culture visuelle et au cinéma autant qu’à l’histoire, à la sociologie ou à l’anthropologie. C’est cette même porosité entre disciplines qu’il entend cultiver à la CHEA, en favorisant les échanges entre historiens, spécialistes des sciences sociales, artistes, photographes, cinéastes et acteurs du patrimoine.
Quant aux transformations démographiques et sociales qui fragilisent le tissu communautaire arménien au Liban, l’historien refuse le seul registre du constat funèbre. Il y voit, au contraire, un signe encourageant : la création de la chaire prouve que l’environnement libanais, malgré les crises successives, reste capable de faire émerger des initiatives académiques ambitieuses. Le Liban, rappelle-t-il, possède une capacité de résilience reconnue. Il suffit souvent d’une période de paix relativement courte pour que ses énergies créatrices se remettent en mouvement.










