Antranik Dakessian, gardien discret de l'arménologie levantine

À Beyrouth, dans le quartier de Hamra, un bâtiment à la devanture noble et discrète abrite l’une des dernières institutions à porter, seule ou presque, tout un pan de l’arménologie au Liban et au Moyen-Orient. Rencontre avec Antranig Dakessian, directeur du Centre d’études diasporiques de l’Université Haïgazian. 

Par Tigrane Yégavian 

 

Rue du Mexique, dans le quartier de Hamra, il y a un bâtiment à la devanture noble et discrète, sis au cœur du « petit Paris ». C’est le rendez-vous incontournable de la mode et des idées, des intellectuels et des libres penseurs de tout l’Orient. Cheveux et moustache grisonnants, Antranig Dakessian nous accueille le sourire aux lèvres. Il a l’élégance et le charme de ces universitaires levantins formés à l’école anglaise. Jamais un mot de travers, une attention excessive, une courtoisie sans limite. C’est sur ses épaules que repose, depuis plusieurs décennies, tout un pan de l’arménologie au Liban et dans le Moyen-Orient. C’était en 2012, peu après que des secousses sismiques, politiques et socio-économiques cette fois, eurent commencé à ébranler le pays du Cèdre. À l’époque, l’Université Haïgazian, l’unique institution académique de la Diaspora arménienne, inaugurait son Centre d’études diasporiques, avec à sa tête Antranig Dakessian, historien, enseignant et rédacteur en chef de la revue d’arménologie de l’université. 

 

Un homme façonné par l’histoire 

Né à Beyrouth en 1960, dans le quartier de Nor Hadjin, de parents originaires de Hadjin en Cilicie, Antranig Dakessian porte le nom de son grand-oncle, martyr du Génocide. Une généalogie qui, à elle seule, résume une bonne part de la condition arménienne du Levant : la mémoire d’une terre perdue, transmise autant par le nom que par le récit. Formé en philologie arménienne à l’Université d’État d’Erevan puis en sciences politiques à l’Université américaine de Beyrouth, où ses premières recherches portent sur la contribution de la communauté arménienne d’Égypte à la construction de l’État égyptien, il dirige pendant plusieurs années le lycée Melkonian de Chypre avant de rentrer au Liban comme directeur de la vie étudiante à l’Université Haïgazian et rédacteur en chef de sa revue d’arménologie. En 2001, il soutient en Grande-Bretagne une thèse de doctorat consacrée à la démocratie et à l’intégration dans un contexte multiculturel, à travers le cas des Arméniens et des Kurdes du Liban, un sujet qui annonce déjà sa conviction la plus constante : l’arménologie ne peut se réduire à l’histoire, elle doit emprunter aux sciences sociales. 

 

Haïgazian, ambassadrice malgré elle 


“ D’un point de vue libanais, l’Université Haïgazian agit comme une ambassadrice de la communauté arménienne, un lieu de représentation de la culture arménienne ”, explique Antranig Dakessian. Les jeunes Libanais arabes y côtoient pour la première fois leurs compatriotes d’origine arménienne, ce qui constitue, selon lui, un point de référence “ très positif ”. “ Haïgazian est indirectement notre investissement, qui propage une image positive de la communauté arménienne ”. L’université joue aussi un rôle de relais générationnel. Lorsqu’un adolescent quitte l’enseignement secondaire arménien, il bascule le plus souvent dans un univers non arménien. “ Dans notre cas, nous en absorbons une partie et favorisons le développement de leur culture arménienne ainsi que de leur maîtrise de la langue écrite ”, précise-t-il. À cela, s’ajoute une fonction plus discrète mais essentielle : celle d’espace neutre de rencontre entre Arméniens, où se forment les futurs dirigeants de la communauté. “ Notre indépendance agit favorablement pour apaiser les différends ”, souligne-t-il. Et d’ajouter : “ Notre neutralité est notre force ”. Concrètement, cette ambition se traduit par une chaire d’arménologie comportant quatre cours obligatoires par semestre pour les étudiants d’origine arménienne (histoire des Arméniens du Liban, arts arméniens, langue et littérature arméniennes, Artsakh, Génocide…). Et puis, il y a les Presses universitaires de Haïgazian, qui publient en moyenne quatre ouvrages par an au Liban, soit environ 10 % des livres d’arménologie, ainsi qu’une revue biannuelle, et inscrivent durablement cette production dans le monde éditorial académique libanais. 

 

Une plateforme pan-arménienne  en quête de dialogue 


Le Centre d’études diasporiques fête cette année ses quinze ans d’existence. Ses colloques annuels ont d’abord porté sur les relations entre l’Arménie et sa diaspora, avant de s’orienter vers l’histoire et le présent des communautés arméniennes du Moyen-Orient, déclinées pays par pays : Liban, Syrie, Irak, Jordanie, Égypte, Soudan, Éthiopie, Grèce, Chypre, pays du Golfe. “ On s’est rendu compte que la Diaspora fonctionnait en réseau, via les structures traditionnelles ”, raconte Antranig Dakessian. “ Nous avons voulu comprendre comment agir pour mettre ces réseaux en relation entre eux, faire dialoguer une diaspora avec une autre ”. Pratiquement, tous les actes de ces colloques ont depuis été publiés, en anglais comme en arménien, aux côtés d’études universitaires inédites et de thèses jusque-là restées dans les tiroirs. Avec l’université pédagogique Khatchadour Abovian, partenaire académique en Arménie, le Centre travaille désormais sur l’histoire contemporaine, pour mieux comprendre les transformations vécues au cours des vingt dernières années — une période, estime-t-il, encore insuffisamment soumise à l’analyse critique. Chaque colloque réunit jusqu’à quatre-vingts chercheurs venus d’Arménie et de la Diaspora. 


Cette fonction de plateforme, Antranig Dakessian la juge plus nécessaire que jamais. “ On ne peut pas dire que le niveau d’interaction entre la communauté scientifique d’Arménie et de la Diaspora soit satisfaisant, d’où notre rôle de plateforme et de dialogue ”, constate-t-il, avant d’ajouter : “ Il faut renforcer le dialogue avec tous les autres centres d’arménologie du monde arménien, pour que nous puissions arriver à mieux nous comprendre ”. Il y voit, de la part de chercheurs comme lui, “ un effort inconscient pour pallier cette fracture, pour éviter qu’elle se renforce au détriment de tous [...]. Je ne peux pas imaginer l’Arménie sans la Diaspora, et réciproquement ”, insiste-t-il, non sans une certaine lassitude devant “ le niveau accablant des débats, des insultes et de la haine qui se propage dans le discours public ”

Repenser l’arménologie 


Comment, alors, freiner ce qu’il appelle “ l’hémorragie ” ? Antranig Dakessian plaide pour une arménologie “ stratégique ”, élargie. Il se désole du vocabulaire qui enferme trop souvent la discipline dans le seul registre politique ou historique, et défend l’idée que l’arménologie doit désormais intégrer pleinement la psychologie, la sociologie et la science politique, sans pour autant déserter l’histoire politique et économique de l’Arménie contemporaine ni la question de l’Artsakh. “ On s’est habitués à ce que l’histoire soit la discipline maîtresse de l’arménologie, au détriment des sciences politiques et de la sociologie ”, regrette-t-il. “ C’est un réel manque, car cela influe négativement sur la pensée arménienne, à l’heure où nous avons un besoin cruel de sciences humaines pour comprendre notre réel ”. Pour lui, l’arménologie n’est pas seulement une affaire d’histoire, de langue, de littérature et d’art, mais “ un spectre qui englobe beaucoup plus ”. Interrogé sur sa plus grande source de fierté, Antranig Dakessian se dérobe. Il n’a guère le cœur à se réjouir : il considère son œuvre inachevée, débordé qu’il est par les tâches administratives, privé du temps qu’exigerait sa propre recherche. Cette remise en question permanente, cette autocritique sans complaisance, sont peut-être ce qui rend le personnage si attachant. À la jeunesse sceptique, en quête de sens, il adresse un message simple : “ Chaque étudiant doit faire confiance en ses capacités, développer son esprit critique et son indépendance d’esprit. Il doit ensuite analyser avec un esprit libre, même s’il ne fait pas d’arménologie ou de sciences politiques, il a besoin de sociologie, de psychologie ”. Et de conclure confiant : “ Nous devons croire en nous ”.  



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Nous parlons au nom de nos convictions, des responsabilités qui nous ont été confiées et de plusieurs décennies d’engagement public au service de l’Arménie, de l’Artsakh et de la Cause arménienne. La légitimité ne se réduit pas au mandat électoral. Elle vient aussi du service, de la constance, de la capacité à rassembler et des résultats obtenus. Un gouvernement est temporaire. L’État est permanent. La Nation arménienne, elle, est plus vaste encore. UN SIÈCLE DE RÉSISTANCE ET DE RECONSTRUCTION La diaspora arménienne contemporaine n’est pas née d’un choix de confort. Elle est largement née du génocide, de l’exil, des déportations et de la destruction des communautés arméniennes de l’Empire ottoman. Après 1915, des survivants privés de leur terre, de leurs biens et souvent de leurs familles ont reconstruit une vie collective au Liban, en Syrie, en France, aux États-Unis, au Canada, en Argentine, en Uruguay, en Grèce, à Chypre, en Iran, en Égypte, en Australie et dans des dizaines d’autres pays. Ils ont bâti des églises, des écoles, des centres culturels, des maisons de la jeunesse, des journaux, des œuvres sociales et des organisations de bienfaisance. Ils ont transmis la langue arménienne, particulièrement l’arménien occidental aujourd’hui menacé, notre foi, notre culture, notre mémoire et le sentiment d’appartenance à une même Nation. Les Églises apostolique, catholique et évangélique arméniennes, le Saint-Siège d’Etchmiadzin comme le Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, l’Union générale arménienne de bienfaisance, la Fédération révolutionnaire arménienne Dachnaktsoutioun, Hamazkayin, Homenetmen, la Croix-Bleue et l’Armenian Relief Society, ainsi que des milliers d’écoles, d’associations culturelles, sportives, éducatives et caritatives ont empêché que la dispersion ne devienne disparition. Ces structures ne sont pas parfaites. Aucune institution humaine ne l’est. Mais nier leur rôle historique revient à effacer un siècle de résistance culturelle et nationale. Sans elles, une grande partie de la diaspora se serait dissoute dans l’assimilation. Sans elles, des millions de descendants de survivants n’auraient conservé ni langue, ni mémoire, ni lien vivant avec l’Arménie. LA DIPLOMATIE OFFICIEUSE DE LA NATION ARMÉNIENNE Durant la période soviétique, la République socialiste soviétique d’Arménie ne disposait pas d’une diplomatie souveraine capable de défendre librement les droits nationaux arméniens. Dans ce contexte, la FRA Dachnaktsoutioun et le réseau mondial des comités de défense de la Cause arménienne — les Hay Tad — ont assumé une véritable diplomatie officieuse. À Washington, Paris, Bruxelles, Ottawa, Londres, Buenos Aires, Beyrouth, Téhéran et dans de nombreuses autres capitales, ils ont porté la mémoire du génocide, les droits du peuple arménien et l’existence même de l’Arménie dans le débat public international. Depuis l’indépendance de 1991, ce travail ne s’est pas arrêté. Il s’est mis au service de la République d’Arménie, de sa sécurité, de son développement et de son rayonnement. La diaspora s’est mobilisée après le séisme de 1988, pendant les années de blocus, lors des différentes guerres, pour soutenir l’Artsakh, aider les réfugiés, financer des projets humanitaires, attirer des investissements et ouvrir aux représentants arméniens les portes des institutions politiques étrangères. S’opposer à la politique d’un gouvernement arménien n’a jamais signifié s’opposer à l’État arménien. Il arrive même que contester un gouvernement soit la meilleure manière de servir durablement l’État. DES RÉSULTATS INTERNATIONAUX INCONTESTABLES La reconnaissance internationale du génocide arménien n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat de décennies de travail mené par les survivants, leurs descendants, les historiens, les Églises et les organisations de la diaspora, parmi lesquelles les comités de la cause arménienne - Hay Tad ont joué un rôle déterminant. Selon le décompte international disponible en 2026, outre l’Arménie elle-même, la reconnaissance a été actée, sous des formes juridiques différentes — loi, résolution parlementaire ou décision gouvernementale — par trente-trois États : l’Argentine, l’Autriche, la Belgique, la Bolivie, le Brésil, le Canada, le Chili, Chypre, la République tchèque, le Danemark, la France, l’Allemagne, la Grèce, Israël, l’Italie, la Lettonie, le Liban, la Lituanie, le Luxembourg, le Mexique, les Pays-Bas, le Paraguay, la Pologne, le Portugal, la Russie, la Slovaquie, la Suède, la Suisse, la Syrie, le Saint-Siège, le Venezuela, les États-Unis et l’Uruguay. À l’échelle internationale, des textes, rapports ou déclarations formelles ont notamment été adoptés par le Parlement européen, la Sous-commission des Nations unies pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités, la Commission des crimes de guerre des Nations unies, des membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, l’Organisation internationale de la Francophonie, le Conseil œcuménique des Églises, le Parlement du Mercosur, le Tribunal permanent des peuples et l’Association internationale des spécialistes du génocide. S’y ajoutent les travaux du Centre international pour la justice transitionnelle, de la Fondation Elie Wiesel, de la Ligue des droits de l’homme, de l’Union des congrégations hébraïques américaines, de l’Association des droits de l’homme de Turquie, du Parlement du Kurdistan en exil et d’autres autorités scientifiques et morales internationales. Voilà ce que produit une diaspora structurée : elle transforme une mémoire menacée d’effacement en une vérité reconnue internationalement. LA TURQUiE ET L’UNION EUROPÉENNE Nous avons également combattu l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne tant qu’Ankara persistait dans la négation du génocide, le blocus de l’Arménie, l’occupation de Chypre et la violation des principes fondamentaux sur lesquels repose le projet européen. Ce combat n’était pas dirigé contre le peuple turc. Il défendait la crédibilité de l’Europe et les valeurs de vérité, de justice, de démocratie et de respect des peuples. En 2005, le Parlement européen lui-même a considéré que la reconnaissance du génocide arménien devait constituer un préalable à l’adhésion de la Turquie. Cette position n’aurait jamais été obtenue sans le travail patient des organisations arméniennes d’Europe. L’AMITIÉ ENTRE LA FRANCE ET L’ARMÉNIE En France, les liens exceptionnels unissant nos deux pays ne sont pas apparus spontanément dans les communiqués diplomatiques. Ils ont été construits pendant des décennies par la communauté arménienne, ses institutions et ses militants, en coopération avec des responsables politiques français de toutes sensibilités. La loi française du 29 janvier 2001 reconnaissant publiquement le génocide arménien, l’instauration d’une journée nationale de commémoration le 24 avril, les résolutions parlementaires en faveur de l’Arménie et de l’Artsakh, les jumelages, les partenariats décentralisés, l’inscription du 24 Avril en tant que journée nationale du génocide arménien dans le calendrier officiel de la République française et la mobilisation constante des élus français sont le produit de ce travail. J’ai pris ma part dans ces combats, souvent en première ligne. J’ai contribué, avec beaucoup d’autres, à faire de l’amitié franco-arménienne une réalité politique et stratégique. Nous avons ouvert des portes à Paris, à l’Assemblée nationale, au Sénat, au Parlement européen et auprès des différentes présidences de la République. Mais c’est le travail de milliers de militants durants plusieurs décennies qu’il faut saluer. Ce n’est pas un travail personnel. MON EXPULSION ET MA VICTOIRE JUDICIAIRE C’est précisément parce que j’ai participé à ces combats et parce que j’ai refusé de me taire devant les choix de Nikol Pashinyan que, dans la nuit du 13 au 14 juillet 2022, le pouvoir arménien m’a interdit d’entrer dans ma propre patrie et m’a fait expulser de l’aéroport de Zvartnots. Le prétexte invoqué fut ma prétendue implication dans l’organisation d’une manifestation à Paris contre Nikol Pashinyan, le 1er juin 2021. Au cours de la procédure judiciaire, le Service national de sécurité arménien n’a même pas présenté ce prétexte devant le tribunal. Aucun fondement permettant de justifier la mesure prise contre moi n’a été présenté devant la justice. Après dix-huit mois de bataille judiciaire, le Tribunal administratif d’Erevan m’a donné raison, en janvier 2024, et a ordonné mon retrait du fichier des étrangers déclarés indésirables. Cette victoire a démontré qu’un gouvernement ne peut pas décider arbitrairement qu’un Arménien engagé devient indésirable dans la patrie de ses ancêtres simplement parce qu’il dérange le pouvoir en place. UNE DIASPORA LIBRE NE SERA JAMAIS UNE ADMINISTRATION DU GOUVERNEMENT Le pouvoir de Nikol Pashinyan tente aujourd’hui de contourner les structures historiques de la diaspora et de leur substituer des interlocuteurs et des « commissaires » qu’il choisit lui-même. L’État arménien a naturellement le droit d’organiser ses relations avec la diaspora. Il n’a pas le droit de décider qui représente des citoyens libres vivant dans des pays démocratiques. La diaspora n’est ni une circonscription électorale de Nikol Pashinyan ni une annexe administrative du gouvernement d’Erevan. On ne dialogue pas avec la diaspora en sélectionnant ceux qui approuvent le pouvoir et en excluant ceux qui le critiquent. Cela ne s’appelle pas un dialogue : cela s’appelle une tentative de mise au pas. Cette entreprise échouera. Les grandes institutions de la diaspora existaient avant le gouvernement actuel. Elles continueront d’exister après lui. Leur légitimité vient de leur histoire, de leurs membres et de leur action, non d’une nomination délivrée par un cabinet ministériel. UNE CONVERGENCE AVEC LES OBJECTIFS D’ANKARA ET DE BAKOU Ilham Aliyev a publiquement désigné le « lobby arménien » mondial comme l’ennemi numéro un de l’Azerbaïdjan. Recep Tayyip Erdoğan a lui-même accusé les diasporas arméniennes de France et des États-Unis d’entraver sa conception de la normalisation, en appelant le gouvernement arménien à neutraliser leur influence. Lorsqu’un pouvoir arménien attaque les organisations historiques de la diaspora, essaie de délégitimer les militants de la Cause arménienne et tente de substituer la docilité au pluralisme, il accomplit objectivement ce qu’Ankara et Bakou souhaitent depuis des décennies. Il n’est pas nécessaire d’imaginer une chaîne d’ordres secrets pour constater cette convergence. Le résultat politique est sous nos yeux : tenter d’affaiblir les structures qui défendent la mémoire du génocide, les droits de l’Artsakh et les intérêts de l’Arménie sert directement les stratégies d’Erdoğan et d’Aliyev. Le projet panturquiste ne craint pas une diaspora silencieuse, divisée et désorganisée. Il craint une diaspora consciente, structurée, influente et capable d’agir dans les grandes démocraties. UNE DIASPORA FORTE NE SE CONSTRUIT PAS EN VIDANT L’ARMÉNIE Le raisonnement du régime de Pashinyan repose sur une erreur fondamentale : il confond puissance démographique et puissance politique. Une diaspora ne devient pas forte uniquement parce que de nouveaux Arméniens quittent l’Arménie. Elle devient forte lorsqu’elle organise les communautés déjà existantes, transmet la langue aux nouvelles générations, forme des responsables politiques, des chercheurs, des journalistes, des juristes et des entrepreneurs, crée des réseaux d’expertise et mobilise ses capacités économiques et diplomatiques. Aucune de ces actions ne retire un seul habitant à l’Arménie. Nous pouvons vouloir simultanément davantage d’Arméniens vivant en Arménie, davantage de rapatriement et une diaspora plus organisée et plus influente. Ces objectifs ne sont pas contradictoires. Ils sont complémentaires. L’Arménie et la diaspora ne sont pas deux vases communicants dont l’un devrait se vider pour que l’autre se remplisse. Elles sont les deux dimensions d’une même Nation. L’Arménie est l’État souverain de ses citoyens. Mais elle est aussi la patrie de toute la Nation arménienne. NOUS N’OUBLIERONS NI l’ARTSAKH NI LES OTAGES DE BAKOU Cette Nation n’oubliera jamais l’Artsakh, les 120 000 Arméniens contraints à l’exode en 2023, leur droit de vivre en sécurité sur leur terre, ni le patrimoine culturel et religieux arménien aujourd’hui menacé. Elle n’oubliera pas davantage les anciens dirigeants de l’Artsakh, les militaires, les civils et les autres prisonniers arméniens toujours détenus dans les prisons de Bakou. Leur libération immédiate et inconditionnelle devrait être une exigence centrale, publique et non négociable de toute discussion avec l’Azerbaïdjan. Il est insupportable que le pouvoir de Nikol Pashinyan ne place pas cette question au cœur des négociations. Une paix construite sur l’abandon des prisonniers, l’effacement de l’Artsakh et le silence imposé à la diaspora ne serait ni juste ni durable. LES GOUVERNEMENTS PASSENT, LA NATION DEMEURE Monsieur Yeghoyan, votre mandat et celui de vos collègues est temporaire. La Nation arménienne est permanente. Vous demandez qui est Mourad Papazian. Je suis un Arménien parmi des millions d’autres, héritier d’une histoire que personne ne pourra abolir, engagé au service d’une patrie que personne ne pourra me confisquer. Je ne demande pas au gouvernement de Nikol Pashinyan la permission d’être Arménien. Je ne lui demande pas davantage l’autorisation de défendre l’Arménie, l’Artsakh, les prisonniers de Bakou ou la vérité historique du génocide. Nous poursuivrons notre combat pour l’indépendance, la souveraineté et la sécurité de la République d’Arménie. Nous continuerons à défendre son peuple, son patrimoine et ses intérêts dans tous les pays où nous sommes présents. Une diaspora forte n’est pas une menace pour l’Arménie. Elle est une profondeur stratégique, une force diplomatique, culturelle, économique et politique indispensable. Affaiblir la diaspora, c’est affaiblir l’Arménie. Les dresser l’une contre l’autre, c’est servir le projet de ceux qui veulent réduire la Nation arménienne au silence. À cette entreprise, nous opposerons notre mémoire, notre unité et notre détermination. Les gouvernements passent. L’Arménie et la Nation arménienne demeurent.