Les Arméniens du Liban face à l'épreuve : survivre aux crises , repenser l'avenir

Depuis 2019, le Liban traverse une succession de crises qui ont profondément bouleversé son économie, ses institutions et la vie quotidienne de sa population. La communauté arménienne, l’une des plus anciennes et des mieux structurées du pays, n’a pas été épargnée. Crise bancaire, effondrement du pouvoir d’achat, et accélération de l’émigration ont fragilisé ses familles, ses écoles et ses institutions. Mais derrière l’érosion démographique se dessine une réalité plus complexe : la communauté arménienne du Liban ne disparaît pas, elle se transforme.

 Par Peniamin Hagi Manougian 

 

À Beyrouth, les crises ne se succèdent plus vraiment : elles s’empilent. Depuis la fin de 2019, le Liban a traversé une crise économique et financière sans précédent avec la pandémie de Covid-19, l’explosion du port de Beyrouth et de nouvelles vagues d’insécurité dans un environnement régional profondément instable. Pour la communauté arménienne, ces événements ont surtout accéléré des transformations déjà engagées. 


“ Je considère davantage 2019 comme un point d’accélération ”, résume Véra Yacoubian, politologue et historienne, enseignante à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) et à l’Université libanaise américaine (LAU). Avant 2019, explique-t-elle, la communauté disposait encore d’un réseau dense d’écoles, d’églises, d’associations, de clubs, de partis politiques et de médias. Mais l’émigration, la baisse des effectifs scolaires et l’évolution du rapport des jeunes à la vie communautaire étaient déjà perceptibles. 

Shahan Kandaharian, rédacteur en chef du quotidien arménien Aztag à Beyrouth, inscrit lui aussi la crise actuelle dans une histoire plus longue. La guerre civile, les difficultés économiques et les différentes périodes d’instabilité ont progressivement installé un mécanisme familier : “ Après chaque période de crise, une partie de la population émigrait ”, observe-t-il. Depuis 2019, l’émigration a toutefois changé d’échelle. Elle n’est plus seulement une réaction à une crise ponctuelle, elle devient, pour certaines familles, une stratégie d’avenir. Pour les jeunes diplômés, partir signifie chercher un emploi ; pour les familles, garantir l’éducation et la sécurité des enfants ; pour les professionnels qualifiés, valoriser ailleurs des compétences devenues difficiles à exercer au Liban. 


Une crise qui dépasse l’économie 


L’effondrement du système financier libanais a fortement réduit le pouvoir d’achat, mais, pour Véra Yacoubian, sa conséquence la plus profonde reste “ la perte de confiance ”. Face à la dévalorisation des salaires et à l’absence de perspectives professionnelles, l’émigration devient progressivement un projet d’avenir familial. Les jeunes les mieux formés, qui disposent des diplômes et des compétences nécessaires pour partir, sont aussi les plus nombreux à quitter le pays, entraînant une perte de ressources humaines dans des secteurs comme la médecine, l’ingénierie, l’enseignement ou les technologies. Shahan Kandaharian cite notamment les médecins, confrontés à des patients qui ne peuvent plus payer leurs consultations : en réduisant leurs tarifs, ils fragilisent à leur tour la viabilité de leur activité. 


Cette évolution est particulièrement préoccupante pour une communauté historiquement appuyée sur une classe moyenne instruite et active. Enseignants, médecins, ingénieurs, artisans, entrepreneurs et universitaires contribuaient non seulement à la vie économique, mais aussi au financement des écoles, associations et institutions. “ Nous ne perdons donc pas seulement des personnes en nombre ”, souligne Véra Yacoubian. “ Nous perdons également des compétences professionnelles, de nouvelles idées, des personnes capables d’entreprendre et de futurs responsables communautaires ”. 


Des familles fragilisées, des institutions sous pression 


La crise économique a élargi la précarité. Des familles autrefois intégrées à la classe moyenne peinent désormais à payer des frais de scolarité, des médicaments ou certaines dépenses courantes. L’école constitue l’un des principaux points de tension. Les établissements arméniens dépendent largement des familles qui y inscrivent leurs enfants. Lorsque leurs revenus diminuent, les conséquences se répercutent directement sur les écoles. Certaines familles choisissent désormais l’enseignement public parce qu’il est plus accessible financièrement. Les établissements arméniens cherchent à conserver leurs élèves en adaptant les frais et en développant des mécanismes d’aide. Mais si la population s’appauvrit, la capacité de financement de l’ensemble du réseau communautaire diminue. “ Toutes les structures, à savoir les écoles, les associations, la presse et les différentes institutions, connaissent des difficultés parce qu’elles traversent cette crise économique et dépendent en grande partie des ressources de la population ”, résume Shahan Kandaharian. 


La solidarité communautaire reste pourtant réelle. Durant les années de crise, différentes organisations ont distribué des aides alimentaires, médicales, éducatives et financières. Mais elle est elle-même soumise à une forte pression. “ Aujourd’hui, un donateur peut lui aussi se retrouver demain dans une situation où il aura besoin d’aide ”, souligne Véra Yacoubian. Ce paradoxe est révélateur : les besoins augmentent au moment même où les ressources diminuent. 



Le 4 août : une dimension inédite 


À la crise économique se sont ajoutés plusieurs chocs. Les manifestations d’octobre 2019 ont exprimé une colère sociale profonde. La pandémie de Covid-19 a ensuite touché toute la société libanaise et provoqué, au sein de la communauté arménienne, la disparition de plusieurs personnes particulièrement impliquées dans la vie associative et institutionnelle. Le Covid-19 a également accéléré la numérisation des relations sociales et professionnelles. Une partie de la vie communautaire s’est déplacée en ligne, facilitant aussi les échanges avec les Arméniens vivant à l’étranger. 


L’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, a constitué une nouvelle rupture. Les quartiers arméniens, proches de la zone sinistrée, ont subi d’importants dégâts. Commerces, habitations, institutions et entreprises ont été touchés, ainsi que la rédaction d’Aztag. Au-delà des destructions matérielles, l’explosion a produit un choc psychologique. Pour Véra Yacoubian, cette journée a constitué une frontière mentale : les Libanais ont compris que la défaillance des structures pouvait directement mettre leur vie en danger. 


Pour Shahan Kandaharian, le port reste néanmoins un symbole de la possibilité d’un redressement national. Sa reconstruction demeure un indicateur de la capacité du pays à retrouver une activité économique durable. Pour la communauté arménienne, le 4 août a surtout renforcé une interrogation déjà présente : “ Ai-je réellement un avenir dans ce pays ? ”. 

Une communauté résiliente, mais qui change 


Malgré les crises, les institutions arméniennes ont continué à fonctionner. Églises, écoles, clubs, associations et partis politiques ont maintenu leurs activités. Cette capacité d’organisation remonte à la reconstruction de la présence arménienne au Liban après le Génocide et s’est renforcée au fil des décennies, notamment durant la guerre civile. Véra Yacoubian rappelle notamment le rôle de la “ neutralité positive ” adoptée par les forces politiques arméniennes pendant la guerre civile, qui contribua, selon ses recherches, à protéger la communauté sans l’engager pleinement dans les camps opposés. Aujourd’hui encore, les partis politiques arméniens continuent de se réunir et de rechercher des positions communes sur certaines questions libanaises et arméniennes. Cette capacité de coopération reste un atout dans un contexte où les divisions pourraient devenir un facteur supplémentaire de fragmentation. 


Mais cette résilience a ses limites. “ La résilience n’est pas infinie ”, prévient Véra Yacoubian (Photo). Une communauté peut reconstruire une école, relancer une association ou restaurer un bâtiment. Mais lorsque les départs s’accumulent et que les ressources humaines et financières diminuent, le même modèle devient de plus en plus difficile à maintenir. Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de résister, mais de se transformer. 


Et qu’en est-il de la jeunesse ? 


 C’est chez les jeunes que cette transformation est particulièrement visible. Il serait pourtant réducteur de les présenter comme une génération tournant le dos à son identité. Véra Yacoubian estime au contraire que “ l’identité arménienne se transforme davantage qu’elle ne disparaît ”. Pour les générations précédentes, cette identité passait par l’école, l’Église, les partis, les clubs, la presse et la langue. Aujourd’hui, elle peut prendre d’autres formes : musique, réseaux sociaux, voyages en Arménie, intérêt pour l’histoire, participation ponctuelle à une initiative ou relations avec des Arméniens d’autres pays. Un jeune peut donc se sentir profondément arménien sans souhaiter adhérer à un parti ou à une association. Il peut entretenir un lien fort avec son histoire tout en évoluant dans un environnement social et professionnel internationalisé. 


 Les institutions doivent dès lors revoir leur manière de s’adresser aux nouvelles générations. Autrefois, l’environnement arménien structurait naturellement la vie quotidienne. Ce n’est plus le cas. “ Nous sommes là, donc les jeunes viendront ” ne peut plus constituer une stratégie suffisante. Les institutions doivent répondre à une question plus exigeante : qu’ont-elles à offrir aux jeunes ? Espaces de participation, possibilités professionnelles, activités culturelles, responsabilités concrètes et nouvelles formes d’engagement deviennent indispensables. 


La langue constitue un autre défi. Le recul de l’arménien occidental, notamment chez les jeunes, est préoccupant. Mais la question n’est pas seulement de préserver les formes anciennes de l’identité : il faut comprendre comment celle-ci peut continuer à se transmettre dans un environnement en mutation. 


Le risque démographique 


La question démographique reste centrale. Aucun chiffre précis ne permet, selon les interlocuteurs, de mesurer exactement l’ampleur de l’émigration depuis 2019. Mais les deux témoignages convergent : à chaque crise, une nouvelle vague de départs se produit. Le phénomène est ancien. La guerre civile de 1975 avait déjà provoqué une importante émigration. La baisse de la natalité, les mariages plus tardifs, les mariages mixtes et le départ des familles contribuent également à modifier la structure démographique. 


Mais compter les personnes ne suffit pas. Il faut aussi mesurer leur participation. Une communauté peut perdre des effectifs tout en maintenant une vie collective dynamique ; à l’inverse, elle peut conserver une population importante tout en voyant ses liens internes s’éroder. C’est pourquoi le départ des jeunes diplômés inquiète particulièrement. Lorsqu’un médecin, un ingénieur ou un spécialiste part, la communauté perd potentiellement non seulement un habitant, mais aussi un futur parent, enseignant, bénévole, responsable associatif ou donateur. Pour Shahan Kandaharian, la mobilité vers l’Arménie peut toutefois être envisagée différemment. Si les conditions professionnelles permettent à un jeune de s’y installer, le départ peut aussi représenter une forme de rapprochement avec la patrie. 


 Plus largement, les deux entretiens invitent à dépasser l’opposition entre “ rester ” et “ partir ”. Un Arménien qui quitte le Liban mais conserve un lien avec ses institutions, sa culture et son réseau communautaire n’est pas nécessairement définitivement perdu. À l’inverse, rester physiquement au Liban ne garantit pas la participation à la vie collective. 


 Préserver ou réinventer ? 


La question qui se pose désormais est moins celle de la survie immédiate que celle du modèle communautaire et collectif à construire. 


Le Liban demeure un centre important de la Diaspora arménienne. Il abrite le Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, le Patriarcat arménien catholique de Cilicie, les structures évangéliques, les partis politiques, de nombreuses organisations culturelles et sportives, ainsi que la presse. L’Université Haïgazian participe également au rayonnement intellectuel de la communauté. 


Le pays est ainsi à la fois une communauté et une source de ressources humaines pour d’autres communautés arméniennes dans le monde. La presse illustre cette tension entre héritage et transformation. Aztag, dont le centenaire sera célébré en 2027, doit préserver un patrimoine accumulé pendant un siècle tout en s’adaptant à une génération qui ne consomme plus l’information comme les précédentes. La presse écrite reste essentielle à la préservation de l’arménien occidental et de la mémoire collective, mais elle ne suffit plus. Aztag développe donc sa présence numérique, ses contenus éducatifs et la formation de jeunes journalistes. La numérisation de ses archives, notamment en collaboration avec la Bibliothèque nationale d’Arménie, participe de cette volonté de transmettre l’héritage aux nouvelles générations. 


 Cette logique peut s’appliquer à l’ensemble des institutions. Il ne s’agit pas nécessairement de conserver à l’identique un système conçu dans un autre contexte historique, mais de déterminer ce qui doit être préservé, regroupé ou réinventé. Véra Yacoubian pose la question : si la communauté diminue, a-t-elle besoin de conserver exactement le même nombre de structures ? Certaines forces pourraient-elles être mutualisées ? Les écoles peuvent-elles être renforcées ? Comment donner davantage de place et de responsabilités aux jeunes dans la vie collective ? Les liens avec l’Arménie et les autres communautés de la Diaspora peuvent-ils devenir plus structurants ? Son diagnostic est clair : “ Nous devons cesser de penser uniquement en termes de préservation et commencer à penser en termes de développement ”. 


Cette évolution suppose aussi de considérer l’émigration comme une réalité avec laquelle la communauté doit apprendre à travailler. Une diaspora mondiale n’est pas nécessairement un réseau de communautés séparées. Les technologies numériques permettent à une personne installée à Paris, Los Angeles, Erevan ou ailleurs de rester impliquée dans la vie arménienne du Liban. La communauté peut ainsi devenir moins territoriale sans nécessairement devenir moins réelle. 


Une présence appelée à être différente 


Les années écoulées depuis 2019 ont produit un paradoxe. Elles ont considérablement fragilisé la communauté arménienne du Liban, mais elles ont aussi mis en évidence ses ressources. Le tissu institutionnel demeure dense. Les écoles fonctionnent, les églises et associations restent actives, les partis politiques maintiennent leurs structures, la presse poursuit son travail et les réseaux de solidarité continuent de répondre aux besoins d’une population fragilisée. Mais presque toutes ces institutions fonctionnent désormais dans un contexte plus étroit, plus coûteux et plus incertain. Le principal danger n’est peut-être pas une disparition, mais une érosion progressive : diminution des effectifs, affaiblissement de la classe moyenne, départ des professionnels qualifiés, recul de la langue, moindre participation des jeunes et réduction des ressources financières pourraient modifier profondément la nature de la communauté. Pour autant, ni Shahan Kandaharian ni Véra Yacoubian ne la considèrent comme condamnée. 


 Kandaharian insiste sur une donnée essentielle : malgré les crises, “ la communauté existe toujours ” et demeure l’une des communautés arméniennes les plus actives de la Diaspora. Son réseau institutionnel, son expérience historique et ses liens avec les autres communautés constituent encore des atouts considérables. Yacoubian invite, elle, à dépasser la seule question du nombre d’Arméniens présents au Liban. Une communauté viable n’est pas nécessairement une communauté nombreuse. Elle peut être plus petite, mais rester dynamique si elle sait attirer les jeunes, renouveler ses institutions, préserver sa langue et sa culture tout en acceptant de nouvelles formes d’appartenance. L’avenir des Arméniens du Liban dépendra donc autant de leur capacité à rester que de leur capacité à se transformer. 


La question n’est plus seulement de savoir combien d’Arméniens vivront demain au Liban. Elle est de savoir quelle communauté ils pourront y construire : une communauté capable de s’adapter à une société transformée, à une diaspora mondialisée et à une jeunesse aux appartenances multiples. Après des décennies de crises, le défi est devenu plus exigeant que la simple résilience. Il consiste à transformer une histoire de survie en projet d’avenir. 


Comme le résume Véra Yacoubian : “ Non seulement survi-vre, mais savoir comment changer pour continuer à exister ”. Une communauté résiliente, mais qui change 

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