Shahan Kandaharian, rédacteur en chef du quotidien arménien Aztag à Beyrouth, inscrit lui aussi la crise actuelle dans une histoire plus longue. La guerre civile, les difficultés économiques et les différentes périodes d’instabilité ont progressivement installé un mécanisme familier : “ Après chaque période de crise, une partie de la population émigrait ”, observe-t-il. Depuis 2019, l’émigration a toutefois changé d’échelle. Elle n’est plus seulement une réaction à une crise ponctuelle, elle devient, pour certaines familles, une stratégie d’avenir. Pour les jeunes diplômés, partir signifie chercher un emploi ; pour les familles, garantir l’éducation et la sécurité des enfants ; pour les professionnels qualifiés, valoriser ailleurs des compétences devenues difficiles à exercer au Liban.
Une crise qui dépasse l’économie
L’effondrement du système financier libanais a fortement réduit le pouvoir d’achat, mais, pour Véra Yacoubian, sa conséquence la plus profonde reste “ la perte de confiance ”. Face à la dévalorisation des salaires et à l’absence de perspectives professionnelles, l’émigration devient progressivement un projet d’avenir familial. Les jeunes les mieux formés, qui disposent des diplômes et des compétences nécessaires pour partir, sont aussi les plus nombreux à quitter le pays, entraînant une perte de ressources humaines dans des secteurs comme la médecine, l’ingénierie, l’enseignement ou les technologies. Shahan Kandaharian cite notamment les médecins, confrontés à des patients qui ne peuvent plus payer leurs consultations : en réduisant leurs tarifs, ils fragilisent à leur tour la viabilité de leur activité.
Cette évolution est particulièrement préoccupante pour une communauté historiquement appuyée sur une classe moyenne instruite et active. Enseignants, médecins, ingénieurs, artisans, entrepreneurs et universitaires contribuaient non seulement à la vie économique, mais aussi au financement des écoles, associations et institutions. “ Nous ne perdons donc pas seulement des personnes en nombre ”, souligne Véra Yacoubian. “ Nous perdons également des compétences professionnelles, de nouvelles idées, des personnes capables d’entreprendre et de futurs responsables communautaires ”.
Des familles fragilisées, des institutions sous pression
La crise économique a élargi la précarité. Des familles autrefois intégrées à la classe moyenne peinent désormais à payer des frais de scolarité, des médicaments ou certaines dépenses courantes. L’école constitue l’un des principaux points de tension. Les établissements arméniens dépendent largement des familles qui y inscrivent leurs enfants. Lorsque leurs revenus diminuent, les conséquences se répercutent directement sur les écoles. Certaines familles choisissent désormais l’enseignement public parce qu’il est plus accessible financièrement. Les établissements arméniens cherchent à conserver leurs élèves en adaptant les frais et en développant des mécanismes d’aide. Mais si la population s’appauvrit, la capacité de financement de l’ensemble du réseau communautaire diminue. “ Toutes les structures, à savoir les écoles, les associations, la presse et les différentes institutions, connaissent des difficultés parce qu’elles traversent cette crise économique et dépendent en grande partie des ressources de la population ”, résume Shahan Kandaharian.
La solidarité communautaire reste pourtant réelle. Durant les années de crise, différentes organisations ont distribué des aides alimentaires, médicales, éducatives et financières. Mais elle est elle-même soumise à une forte pression. “ Aujourd’hui, un donateur peut lui aussi se retrouver demain dans une situation où il aura besoin d’aide ”, souligne Véra Yacoubian. Ce paradoxe est révélateur : les besoins augmentent au moment même où les ressources diminuent.
Le 4 août : une dimension inédite
À la crise économique se sont ajoutés plusieurs chocs. Les manifestations d’octobre 2019 ont exprimé une colère sociale profonde. La pandémie de Covid-19 a ensuite touché toute la société libanaise et provoqué, au sein de la communauté arménienne, la disparition de plusieurs personnes particulièrement impliquées dans la vie associative et institutionnelle. Le Covid-19 a également accéléré la numérisation des relations sociales et professionnelles. Une partie de la vie communautaire s’est déplacée en ligne, facilitant aussi les échanges avec les Arméniens vivant à l’étranger.
L’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, a constitué une nouvelle rupture. Les quartiers arméniens, proches de la zone sinistrée, ont subi d’importants dégâts. Commerces, habitations, institutions et entreprises ont été touchés, ainsi que la rédaction d’Aztag. Au-delà des destructions matérielles, l’explosion a produit un choc psychologique. Pour Véra Yacoubian, cette journée a constitué une frontière mentale : les Libanais ont compris que la défaillance des structures pouvait directement mettre leur vie en danger.
Pour Shahan Kandaharian, le port reste néanmoins un symbole de la possibilité d’un redressement national. Sa reconstruction demeure un indicateur de la capacité du pays à retrouver une activité économique durable. Pour la communauté arménienne, le 4 août a surtout renforcé une interrogation déjà présente : “ Ai-je réellement un avenir dans ce pays ? ”.









