Russie Arménie : l'escalade
Face à la Russie qui étend ses blocages aux importations de produits arméniens, Nikol Pachinian refuse d’organiser le référendum exigé par Moscou sur l’adhésion d’Erévan à l’Union européenne.
PAR VAROUJAN MARDIKIAN
Les tensions étaient déjà montées d’un cran entre la Russie et l’Arménie, suite aux sommets européens tenus début mai à Erévan, à un mois des législatives arméniennes. Fin mai et début juin, Moscou avait bloqué l’importation de produits arméniens essentiels (fruits et légumes, poissons, fleurs, eaux minérales et certaines boissons alcoolisées), invoquant des problèmes sanitaires. Cette pression russe s’est accentuée depuis la victoire de Nikol Pachinian aux élections – qui n’a toujours pas été saluée par les dirigeants russes – et la réaffirmation de sa volonté de poursuivre le processus d’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne (UE). Moscou a placé le 26 juin sur sa liste noire les dernières exploitations piscicoles arméniennes encore autorisées à exporter vers la Russie, avant d’interdire également le 24 juillet l’importation des produits laitiers arméniens, à l’issue d’une inspection menée par l’organisme russe de surveillance agricole, qui a affirmé avoir détecté “ l’utilisation de lait provenant de bétail infecté et de matières premières issues de pays tiers, en violation des règles de libre-échange de l’Union économique eurasiatique (UEE) ”. L’Inspection de la sécurité alimentaire d’Arménie a démenti ces accusations d’infraction, soulignant qu’elle faisait régulièrement la tournée des entreprises laitières locales et n’hésitait pas à prendre des mesures à l’encontre de celles qui ne respectaient pas les normes de sécurité.
En tout état de cause, le fond du problème est de nature politique. Lors d’un entretien téléphonique organisé le 27 juillet (le premier depuis les législatives arméniennes), Vladimir Poutine a demandé de nouveau à Nikol Pachinian, comme après les sommets européens d’Erévan, “ d’organiser dès que possible un référendum national sur l’adhésion de l’Arménie à l’UE ou son maintien au sein de l’UEE ”. Pour enfoncer le clou, le Service des Renseignements extérieurs de la Fédération de Russie (SVR) a prédit le 28 juillet qu’une sortie éventuelle de l’Arménie de l’UEE plongerait le pays dans une “ crise économique profonde ” et déstabiliserait son gouvernement. Il a accusé ouvertement l’UE de “ faire pression sur Nikol Pachinian pour qu’il réduise la présence des entreprises russes dans les secteurs stratégiques, rompe les liens humanitaires avec la Fédération de Russie et réprime les opposants qui s’élèvent contre cette politique ” ; et ce, bien que l’UE soit “ incapable de compenser ” les pertes économiques subies par l’Arménie suite aux sanctions russes, que Moscou a évaluées à plus de 600 millions d’euros par an. Le SVR faisait allusion à l’aide financière d’urgence de 52 millions d’euros accordée par l’UE au gouvernement Pachinian, après la crise de fin mai – début juin, ainsi qu’à l’engagement de Bruxelles d’ouvrir les marchés de l’UE aux produits arméniens frappés par l’interdiction.
UE vs UEE
Nikol Pachinian a critiqué le 29 juillet les sanctions russes, en renvoyant la balle à l’UEE. “ Ce problème n’est pas celui de l’Arménie. C’est celui de l’UEE, car cela signifie concrètement qu’elle est paralysée et ne fonctionne pas. Et si ce problème n’est pas résolu rapidement, je suis sûr que l’Arménie le surmontera, contrairement à l’UEE. ” Réplique le 30 juillet du ministre russe du Développement économique, Maksim Rechetnikov : “ D’un point de vue économique, l’idée selon laquelle il n’y aurait pas d’UEE sans l’Arménie est pour le moins une exagération. ” L’Arménie représente “ moins de 1 % du commerce extérieur russe ”, alors que la part de la Russie dans le commerce extérieur arménien s’est élevée à “ 28 % entre janvier et mai 2026 ” (1). Il a ajouté, sur la foi d’“ estimations d’experts ”, que la perte de l’accès au marché russe sans droits de douane entraînerait une réduction de plus de la moitié des exportations arméniennes vers la Russie, lesquelles ont atteint 2,5 milliards d’euros en 2025. Maksim Rechetnikov a averti que Moscou “ cessera de subventionner ” les livraisons de gaz russe à l’Arménie, si celle-ci quitte l’UEE pour poursuivre sa démarche d’adhésion à l’UE, eu égard au tarif de 177,5 dollars pour 1 000 m3 pratiqué par Moscou, comparé à celui du gaz européen, fixé à 630 dollars les 1 000 m3.
Après le gaz, le tourisme. Le 6 août, la présidente de la Chambre haute du Parlement de Russie, Valentina Matvienko, a déclaré que Moscou pourrait dissuader les touristes russes de se rendre en Arménie. Le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité, Alexeï Tchevtsov, avait déclaré en avril 2026 que les touristes russes généraient 850 millions d’euros de recettes annuelles pour les services arméniens.
Le 7 août, Nikol Pachinian a rejeté une nouvelle fois l’idée de la tenue d’un référendum sur l’adhésion de l’Arménie à l’UE, tout en précisant vouloir rester pour l’heure au sein de l’UEE. Reconnaissant qu’une adhésion simultanée à l’UEE et à l’UE est “ impossible ”, il a souligné que l’Arménie doit d’abord déposer officiellement une demande d’adhésion à l’UE, puis obtenir le statut de candidat auprès du bloc des 27. “ Sans avoir franchi ces étapes, organiser un référendum sur cette question n’aurait aucun sens et reviendrait à attendre de nos citoyens qu’ils répondent à une question qui, pour l’instant, ne se pose pas. ”
Cette mise au point n’a pas suffi à contenir la colère de Moscou, puisque le vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Galouzine, a fixé le 11 août au mois de décembre l’échéance pour organiser ce référendum. Et si cet appel n’est pas entendu d’ici là, les dirigeants de l’UEE “ en tiendront compte pour déterminer les prochaines mesures conjointes appropriées ”. En clair, l’UEE sanctionnera lourdement Erévan. “ Les Arméniens doivent dire s’ils souhaitent que leur pays quitte l’UEE au profit de la perspective – pas tout à fait évidente – d’adhérer à l’UE à l’avenir ”, a indiqué le diplomate russe. Cette tentative de retourner la logique de Nikol Pachinian contre lui, illustrée par cette formulation volontairement tordue, reflète la volonté de Moscou de tuer dans l’œuf le processus d’adhésion à l’UE engagé par l’Arménie.
Le soutien du gouvernement aux exportateurs
Face à cette tentative d’asphyxie de l’économie arménienne, qui s’est traduite par la chute de plus de 20 % des exportations globales de l’Arménie en glissement annuel au mois de juin, l’administration Pachinian a dû prendre des mesures de soutien aux exportateurs frappés par ces interdictions (2). Début août, sous l’impulsion du gouvernement, les banques avaient déjà rééchelonné les échéances de remboursement de prêts agricoles d’un montant supérieur à 30 milliards de drams (69,6 millions d’euros). Le gouvernement a approuvé en outre le 13 août l’octroi de nouvelles subventions d’un montant d’environ 5,65 milliards de drams (12,5 millions d’euros) aux exportateurs agricoles qui cherchent à trouver de nouveaux débouchés pour leurs produits. Il leur avait déjà versé une aide financière d’un montant similaire début juin, suite aux premières interdictions décidées par Moscou.
Le vice-ministre de l’Economie, Armen Khodjoyan, a fait état le 13 août de “ progrès manifestes dans le processus de diversification des marchés à l’exportation ”. Il a énuméré les volumes des produits concernés, exportés vers une vingtaine de pays en juillet, sans les comparer toutefois aux statistiques de 2025. Mais quand bien même la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a indiqué que Bruxelles ouvrira ses marchés aux produits agricoles arméniens, les producteurs touchés, eux, affichent un certain scepticisme quant à la possibilité de réorienter leurs exportations vers l’UE, en raison du manque de contacts commerciaux établis, de coûts de transport plus élevés et d’exigences sanitaires strictes.
Si les autorités d’Erévan ont tenté de minimiser l’impact de ces sanctions sur l’économie du pays, la Banque mondiale, en revanche, a souligné en juillet que “ si l’interdiction [russe] devait se prolonger et s’étendre sans mesures d’atténuation, les répercussions négatives pourraient dépasser le seul cadre du commerce et affecter la croissance, les prix et la situation sociale ”. L’administration fiscale arménienne a déjà fait état d’une forte baisse des impôts perçus au premier semestre auprès des principales entreprises spécialisées dans l’exportation de produits agricoles.
Erévan pris entre deux feux
Les autorités arméniennes doivent s’attendre à vivre des moments très difficiles dans les mois à venir. Moscou accuse à la fois Erévan de vouloir modifier son orientation géopolitique, sous couvert de diversification de ses échanges, mais aussi l’UE d’entraîner l’Arménie dans une confrontation avec la Russie (3), en appelant régulièrement Erévan à réduire sa dépendance à son égard. Échaudée par les précédents ukrainien et moldave, la Russie, qui considère désormais l’UE comme un adversaire, fait savoir que si l’Arménie choisit d’y adhérer, elle devra en supporter les conséquences. Cette logique russe se heurte à la doctrine arménienne de diversification de la politique étrangère, qui passe entre autres par l’approfondissement des relations avec Bruxelles. Dans ce climat d’hostilité croissante entre la Russie et l’UE, l’Arménie court le risque de devoir choisir tôt ou tard, sous la pression des événements, entre deux rivaux aux desseins géopolitiques irréductiblement opposés. Conséquence inévitable : la partie mise à l’écart considérera ce choix comme un acte d’hostilité.
En attendant d’y voir plus clair, on relèvera que la politique de diversification des relations avec l’étranger a induit un basculement rhétorique au sein du gouvernement Pachinian IV. Si le programme quinquennal adopté en 2021 désignait “ l’alliance stratégique russo-arménienne ” comme un élément clé de la sécurité nationale, celui que le gouvernement a approuvé le 20 août prévoit désormais de maintenir avec Moscou “ un dialogue visant une coopération multisectorielle mutuellement bénéfique et une transformation des liens bilatéraux ”, et préconise “ le développement d’une coopération efficace au sein de l’UEE ”. Si la quête du pragmatisme a supplanté dans le nouveau plan quinquennal le caractère stratégique des relations avec Moscou et l’UEE, le document qualifie en revanche de “ stratégiques ” les relations avec les Etats-Unis, la France, l’Iran, la Géorgie et la Chine, et il engage le gouvernement à “ mettre l’Arménie en conformité avec les normes de l’UE ”.
“ L’Arménie doit toujours disposer d’alternatives sur tous les sujets ; or l’époque où l’on n’avait pas d’alternative est révolue ”, martelait Nikol Pachinian le 29 juillet, en réponse aux pressions croissantes exercées par Moscou. Soucieux de montrer son attachement à une “ véritable diversification ” des relations extérieures du pays, le bloc d’opposition Arménie forte de Samvel Karapétyan, réputé proche de la Russie, a décidé de confier à l’un de ses élus la présidence de la Commission parlementaire sur l’Intégration européenne. Insistant sur la nécessité d’étendre les relations commerciales avec l’UE, le chef de son groupe parlementaire, Narek Karapétyan, a souligné qu’Erévan avait “ besoin de multiples partenaires pour assurer la stabilité de son économie ”.
L’Arménie saura-t-elle jouer simultanément sur les deux tableaux sans mettre en danger sa sécurité nationale ? Ce sera l’un des enjeux majeurs des cinq prochaines années.
(1) Contre 16,7 % pour l’UE, selon Erévan.
(2) Les exportations de poissons arméniens, en plein essor depuis dix ans, sont quasi intégralement absorbées par la Russie, qui a importé pour 68 millions d’euros en 2025 contre 3,1 millions d’euros en 2016.
(3) L’UE a officiellement lancé le 13 juillet une nouvelle mission en Arménie, qui vise à aider le gouvernement à faire face aux “ menaces hybrides ” (cybermenaces, manipulation et ingérence étrangères en matière d’information, et flux financiers illicites) provenant de l’étranger, principalement de la Russie.









