La Bibliothèque KOHAR, mémoire vivante de la musique arménienne

Au cinquième étage d’un immeuble de la rue Arménia, à Beyrouth, se cache l’une des collections les plus singulières de l’ensemble du monde arménien : la bibliothèque KOHAR. Fondée en 2012 par la famille Khatchadourian, elle conserve aujourd’hui plus de 2 500 recueils de chants, 500 dictionnaires et 3 600 supports sonores et audiovisuels, ce qui constitue un patrimoine musical et linguistique sans équivalent au sein de la Diaspora arménienne. Passionné de livres anciens, Garo Derounian, qui en assure la direction, est revenu sur l’histoire, la mission et les défis de cette institution, aussi méconnue qu’essentielle à la sauvegarde de l’arménien occidental et de la culture musicale arménienne. 

Par Tigrane Yégavian 

 

Dans le quartier de Mar Mikhael, à deux pas de Bourj Hammoud, on peut voir pavoiser, au sommet d’un immeuble de verre, le plus grand drapeau du Liban. C’est ici que la famille Khatchadourian, des patriotes arméno-libanais, fait vivre l’un des joyaux de la culture arménienne au pays du Cèdre. 

 

Une vocation familiale devenue institution 

“ La bibliothèque KOHAR a été fondée par la famille Khatchadourian à Beyrouth en 2012 ”, rappelle Garo Derounian. Le visage souriant, la voix douce, notre ami est un grand passionné de livres anciens. Sur sa page Facebook, il ne manque jamais l’occasion de partager ses trouvailles. “ Notre bibliothèque est née de la volonté de préserver, en un même lieu, la collection familiale de documents musicaux arméniens et de la rendre accessible au public. ” Ce qui aurait pu rester un projet privé s’est rapidement mué en entreprise patrimoniale d’envergure : “ Leur vision était de créer un lieu où la musique et le patrimoine arméniens pourraient être protégés, étudiés et transmis aux générations futures, une institution culturelle vouée à promouvoir le savoir, soutenir la recherche et renforcer le lien avec la musique, l’histoire, la langue et l’identité arméniennes ”. 


Pour Garo Derounian lui-même, l’engagement auprès de KOHAR relève autant du professionnel que de l’intime : “ Les livres, recueils de chants et documents d’archives arméniens ne sont pas de simples vestiges historiques : ils sont les témoins des expériences, des luttes et des réussites de nos générations précédentes ”, confie-t-il. Travailler à la bibliothèque, ajoute-t-il, “ est une manière de contribuer à ce que les générations futures restent connectées à leur langue, leur culture et leur histoire ”. 

 

Un patrimoine d’une richesse exceptionnelle 

L’inventaire de KOHAR donne le vertige. “ Ce qui n’était au départ qu’un effort personnel de préservation de leur propre collection de recueils de chants et de publications musicales arméniennes s’est transformé en une collection unique qui réunit aujourd’hui plus de 2 500 recueils de chants arméniens, plus de 500 dictionnaires et plus de 3 600 cassettes audio, CD, DVD et disques vinyles ”, précise Garo Derounian. La bibliothèque conserve également un fonds consacré à l’histoire arménienne, au royaume arménien de Cilicie et aux témoignages de survivants du Génocide, recueillis auprès des communautés et des publications arméniennes du monde entier. 


Au-delà du volume, c’est la rareté de certaines pièces qui frappe. “ La singularité de la bibliothèque KOHAR réside dans la diversité de ses collections ”, souligne le directeur. “ L’une de ses pièces les plus précieuses est l’Armeno-Latinvm, le plus ancien dictionnaire de la collection, datant de 1633 ”. Quant au cœur même du fonds : “ La catégorie la plus précieuse demeure le fonds musical : KOHAR est la seule institution au monde à réunir en un même lieu la plus importante collection de recueils de chants arméniens ”. La bibliothèque abrite en outre des ouvrages publiés dans des pays où l’on n’attendrait guère trouver de publications arméniennes, preuve, selon Garo Derounian, de la dispersion et de la vitalité historique des communautés de la Diaspora à travers le monde. 


Cette richesse documentaire n’est pas seulement quantitative, elle revêt un enjeu linguistique majeur. “ La quasi-totalité des ouvrages historiques et des dictionnaires de la bibliothèque étant rédigés en arménien occidental, la collection joue également un rôle essentiel dans la préservation et la transmission de notre langue ancestrale aux générations futures ”, explique Garo Derounian. Dans un contexte où l’arménien occidental, langue de la Diaspora née du Génocide, figure parmi les idiomes considérés comme menacés, ce fonds documentaire prend une dimension qui dépasse largement le cadre bibliophilique : il devient un outil de sauvegarde linguistique à part entière. 

 

Entre conservation savante et ouverture au public 


La gestion d’un tel patrimoine impose des contraintes techniques considérables. “ De nombreux ouvrages et documents anciens sont fragiles et doivent être manipulés avec le plus grand soin ”, rappelle Garo Derounian. “ Chaque pièce est inspectée, puis restaurée à l’atelier de reliure de la bibliothèque afin d’en assurer la conservation à long terme ”. Le catalogage constitue un autre défi de taille : chaque ouvrage est répertorié et accompagné d’un résumé, tâche minutieuse qui facilite ensuite le travail des chercheurs et des visiteurs. 


Pour concilier préservation et accès, KOHAR a fait le choix du numérique : “ Nous proposons également des copies numériques : la bibliothèque peut ainsi réduire l’usure physique des documents originaux tout en élargissant considérablement l’accès à ces ressources ”, indique le directeur. La gratuité reste le principe directeur de l’institution, dont les ressources sont mises à la disposition du public sans frais — un choix qui, selon lui, encourage les jeunes générations à s’approprier leur héritage. 


 Beyrouth, carrefour de la mémoire arménienne 


Si la bibliothèque ne mène pas elle-même de programmes universitaires, elle s’inscrit pleinement dans le rayonnement intellectuel arménien de Beyrouth, ville qui demeure l’un des grands foyers de l’édition et de l’érudition arméniennes en diaspora. “ La bibliothèque KOHAR joue un rôle important dans la préservation et la promotion du patrimoine culturel arménien au Liban et dans l’ensemble de la Diaspora ”, affirme Garo Derounian. “ Elle accueille des visiteurs, des chercheurs et des groupes communautaires venus d’horizons et de pays différents ”, qui bénéficient, à chaque visite, d’une présentation détaillée des collections. 


Transmettre, encore et toujours 


Tourné vers l’avenir, Garo Derounian fixe trois objectifs à l’institution : “ Nos priorités consistent à enrichir et préserver nos collections, à poursuivre leur organisation et leur documentation, et à veiller à ce qu’elles restent accessibles aux générations futures. Nous souhaitons également renforcer nos partenariats avec d’autres institutions culturelles et maintenir des liens étroits avec les bibliothèques arméniennes du monde entier ”. 


Quant aux nouvelles générations, qu’il souhaite voir s’approprier ce trésor : “ J’espère que les jeunes générations verront dans cette bibliothèque non pas un simple lieu de livres, mais une porte d’entrée vers la découverte de la musique et de la culture arméniennes ”. Il conclut sur une note qui résume tout le sens du projet KOHAR : “ Le patrimoine culturel est l’un de nos plus grands trésors collectifs. Chaque livre préservé, chaque document archivé, chaque récit consigné contribue à renforcer notre identité et à enrichir notre compréhension de qui nous sommes. La préservation n’est pas seulement la responsabilité des institutions : elle incombe à chaque membre de la communauté arménienne ”.  


 


KOHAR en chiffres 


• Fondation : 2012, par la famille Khatchadourian, à Beyrouth 


• Plus de 2 500 recueils de chants arméniens 


• Plus de 500 dictionnaires 


• Plus de 3 600 cassettes, CD, DVD et disques vinyles 


• Plus de 1 000 ouvrages sur l’histoire arménienne, le royaume de Cilicie et le Génocide 


• Pièce maîtresse : l’Armeno-Latinvm (1633), plus ancien dictionnaire de la collection 


• Accès gratuit au public, atelier de restauration intégré (KOHAR Bookbindery) 


• Adresse : 243 rue Arménia (ex-Nahr), immeuble Bank of Beirut, 5e étage, Beyrouth 


• Site de la bibliothèque KOHAR : https://koharlibrary.com/ 



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