Jamais une élection arménienne n'avait suscité autant d'attention en Turquie

Directeur de la publication du quotidien arménophone Jamanak d’Istanbul, Ara Kotchunian est un observateur perspicace des relations arméno-turques. Il revient sur la manière dont la séquence des législatives arméniennes du 7 juin a été suivie en Turquie. Et fait le bilan, après la victoire de Nikol Pachinian. 

Par Vahé Ter Minassian 

 

France Arménie : Au terme des élections législatives arméniennes du 7 juin 2026, Nikol Pachinian a été réélu pour la troisième fois, Premier ministre. Comment la Turquie a-t-elle accueilli les résultats ? 

Ara Kotchunian : L’Arménie est indépendante depuis 35 ans et jamais une de ses élections n’avait été suivie avec autant d’attention en Turquie. Les représentants du gouvernement, de l’opposition, de la société civile et des médias ont presque tous exprimé le souhait que Nikol Pachinian soit réélu. Plusieurs fois, au cours de la campagne, des hommes politiques ont annoncé que le candidat était en tête dans les sondages et se sont félicités de la perspective d’une victoire. Un pareil intérêt et une telle unanimité sont inédits. 

 

Comment la presse turque a-t-elle rendu compte du scrutin ? 

La presse turque a toujours rendu compte des élections en Arménie. Il est vrai qu’avec le réchauffement des relations entre les deux pays, un peu plus de journalistes, de chroniqueurs, de représentants d’ONG ou de dirigeants ont eu l’occasion de se rendre récemment à Erevan. Toutefois, ce n’est pas dans le traitement de ces élections qu’il faut chercher la nouveauté. Plutôt, dans la place qu’il leur a été accordée et la manière dont leurs résultats ont été accueillis. 

 

Les opposants à Pachinian étaient-ils présentés ? 

Non. Ils ne l’étaient tout simplement pas. 

 

Comment expliquer ce capital de sympathie ? Est-ce parce que Nikol Pachinian prétend être le garant d’un « processus de Paix » avec l’Azerbaïdjan ? 

La ligne de la diplomatie arménienne est effectivement présentée par Nikol Pachinian comme une voie de « Paix » même si l’opposition arménienne n’est pas du même avis. La Turquie n’est pas contre le mot « Paix » dans la mesure où l’usage de ce terme signifie que l’Arménie a l’intention de poursuivre une politique conforme à ses intérêts. Les positions des dirigeants arméniens et turcs sur les questions bilatérales, régionales et internationales se sont rapprochées. Elles sont devenues presque identiques. Et donc, tout le monde se réjouit. C’est logique. 

 

Le président Erdogan a exprimé sa satisfaction. Maintenant que le scrutin est passé à quoi faut-il s’attendre ? 

La Turquie va continuer à conditionner la normalisation de ses relations avec l’Arménie – c’est-à-dire l’établissement de liens diplomatiques entre les deux pays et l’ouverture de leur frontière commune – à la signature d’un traité de Paix entre Erevan et Bakou. Certains signes montrent qu’elle ne se contente pas d’attendre et qu’elle est attentive. Avant les élections du 7 juin, des journaux turcs ont écrit que Nikol Pachinian avait besoin du soutien d’Ankara pour remporter le scrutin et que les autorités turques lui avaient apporté leur aide. Et, en effet, le 13 mai, quelques jours après le début de la campagne officielle, le gouvernement a levé des interdictions concernant les échanges commerciaux entre les deux pays. Sans entrer dans les détails, disons qu’il est désormais possible, sur un plan procédural et administratif, d’exporter un produit turc vers l’Arménie ou une marchandise arménienne en Turquie. La mesure a été présentée comme une “ avancée concrète ” dans la presse turque et même comme étant d’une importance si considérable qu’elle ferait de l’ouverture de la frontière un acte purement symbolique ! 

Dans leurs déclarations diffusées à l’issue du scrutin, les officiels turcs ont appelé Erevan à prendre des mesures plus “ audacieuses ” pour accélérer la signature d’un accord de paix avec Bakou. Le message du président Erdogan allait dans le même sens. 

 

Il reste que les autorités azerbaïdjanaises mettent des conditions à la signature d’un traité de Paix... 

La Turquie n’a jamais caché qu’elle entend conduire le processus de normalisation de ses relations avec l’Arménie, en coordination avec l’Azerbaïdjan. Rien dans les déclarations d’Ankara ou de Bakou n’était inattendu. 

 

L’Union européenne semble compter sur la Turquie pour mettre en œuvre sa politique vis-à-vis de l’Arménie... 

La stratégie de l’Union européenne semble actuellement entièrement définie en fonction du facteur russe. Bruxelles a constaté que la défaite de 2020 [NDLR : durant la guerre du Haut-Karabagh] a provoqué des désaccords et une grande méfiance entre Erevan et Moscou. Elle souhaite exploiter ces tensions pour réduire et limiter l’influence de la Russie en Arménie, son principal allié dans le Sud-Caucase où elle dispose d’une base militaire. Les dirigeants arméniens se prêtent à ce jeu. Entre autres parce que les Russes, embourbés dans la guerre en Ukraine, ne sont plus en mesure, même s’ils le voulaient, de leur apporter le même soutien qu’auparavant ou, devrait-on dire, la même aide qu’ils étaient alors disposés à fournir. Ils ont perdu une partie de leur capacité à déployer leur potentiel dans la région. 

Les Européens fondent leur politique sur une analyse que l’on a plusieurs fois entendue au cours de ces 35 dernières années. A savoir que pour éloigner l’Arménie de la Russie et la faire entrer dans la sphère d’influence occidentale, il est nécessaire de la rapprocher de la Turquie qui est la seule voie possible, faute de frontière commune avec l’UE. C’est ce qui explique pourquoi Bruxelles dont les positions se sont affaiblies en Géorgie, fait tout pour convaincre les autorités arméniennes de dialoguer avec Ankara. 

 

Et que pense la Turquie de cette politique ? 

Elle est au centre du jeu. En approfondissant sa coopération avec l’Iran et la Russie, la Turquie s’est longtemps efforcée d’empêcher les Occidentaux d’avoir accès au Sud-Caucase. Elle faisait valoir que son appartenance à l’OTAN constituait une garantie suffisante pour la défense de leurs intérêts et qu’ils n’avaient pas besoin d’exercer directement une influence dans la région. 

Ses positions n’ont fait que se renforcer ces derniers temps. Notamment, en raison des désaccords qui sont apparus entre les Européens et les Etats-Unis, depuis le retour au pouvoir de Donald Trump. Dans ce genre de situation, Ankara a toujours tendance à privilégier ses relations avec son partenaire d’Outre-Atlantique. Et c’est ce qui lui a permis de se concerter avec lui quand le Président américain a lancé en août 2025 son projet TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity) de voie de communication dans le sud de l’Arménie à la frontière de l’Iran. 

Elle ne s’est pas pour autant fâchée avec l’UE qui a besoin d’elle pour mettre en œuvre sa stratégie de « Global Gateway » qui vise à contourner la Russie et à augmenter les échanges avec l’Asie centrale. En effet, les Etats de cette région sont pour la plupart turcophones et entretiennent des relations privilégiées avec la Turquie. A commencer par l’Azerbaïdjan qui focalise l’attention. Le 2 juillet, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est allée à Bakou finaliser une nouvelle série d’accords. Et le 21, le chancelier Friedrich Merz a signé un partenariat stratégique avec le président Aliev en vue d’affranchir l’Allemagne de sa “ dépendance au gaz russe ”. Pour les Européens, tout doit être mis en œuvre afin de garantir un accès sûr et stable à ce pays de la Caspienne. Et pour y parvenir, il est nécessaire d’apaiser ses tensions avec Erevan. Leur politique arménienne consiste simplement à accorder aux dirigeants les dividendes nécessaires à l’accomplissement de ce projet. Même si l’appartenance de l’Arménie à l’UEE (Union économique eurasiatique), une organisation dont plusieurs États d’Asie centrale sont membres, pourrait aussi avoir un intérêt. 

 

La Turquie est elle prête à jouer le jeu ? 

La Turquie entend profiter de sa position géographique pour s’imposer comme un carrefour des échanges internationaux. Elle n’a aucune raison de s’opposer au souhait des Européens et de l’Arménie d’établir une communication à travers son territoire. Puisque c’est elle qui dicte les conditions. A ses yeux, la TRIPP est seulement une étape. Sa création débloquera d’autres voies de communication. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, vers l’Iran, la Géorgie ou ailleurs… 

 

Mais en même temps, elle maintient sa frontière fermée et nuit aux intérêts européens... 

L’UE n’est pas dans le contexte actuel en position de force pour négocier avec la Turquie. Elle a d’autres priorités et l’agenda des négociations est chargé. Elle n’est certainement pas en mesure d’être exigeante sur le dossier arménien. 

 

Le processus de rapprochement entre l’Arménie et la Turquie a démarré en 2022. Très vite, il a été annoncé que la frontière entre les deux pays serait ouverte aux diplomates et aux citoyens de pays tiers. Quatre ans ont passé et ce n’est pas arrivé. Pourquoi ? 

L’ensemble de ce processus doit être analysé dans le contexte de la guerre de 2020. La défaite a fait perdre à l’Arménie toutes possibilités de négociations. Elle n’a plus désormais d’autres choix que de s’adapter à la situation. Or, dans ce nouveau contexte, c’est la Turquie qui impose tout. Celle-ci peut donner son approbation de principe à une mesure mais repousser sa mise en œuvre à un moment plus favorable à ses intérêts. Erevan n’a jamais disposé de réels leviers d’influence. Mais, depuis 2020, elle n’a presque plus aucun atout. Certes, les relations arméno-turques évoluent positivement. Toutefois, elles sont moins équilibrées qu’auparavant. Vous avez raison : il est écrit noir sur blanc qu’un jour, la Turquie ouvrira sa frontière terrestre avec l’Arménie. Mais, il n’est pas mentionné quand. 

 

Le principal négociateur arménien dans le dossier turc, Ruben Rubinian, sera probablement le prochain président du Parlement. Que penser de cette décision ? 

Ruben Rubinian a précisé qu’une fois élu il cessera d’exercer les fonctions de représentant de l’Arménie dans les négociations avec la Turquie. Cela dit, sa nomination envoie un message politique fort. Elle indique que les autorités arméniennes entendent rester dans l’axe de leur politique actuelle et ont la volonté de poursuivre dans cette voie. 

 

Quels pays serait en mesure d’aider l’Arménie à obtenir des avancées sur le dossier turc ? 

Seuls les Etats-Unis ont la possibilité d’agir. L’Union européenne a perdu une grande partie de son influence. La Russie et l’Iran sont impliqués dans des conflits et ont d’autres préoccupations. 

 

Le 2 juin, la Chambre de commerce de Kars (Turquie) a organisé une conférence réunissant des représentants arméniens et turcs. Quelles appréciations portent les milieux d’affaires turcs sur le processus de rapprochement entre l’Arménie et la Turquie ? 

Effectivement, une conférence réunissant des entrepreneurs des villes frontières arméniennes et turques a été organisée. Des hommes d’affaires venus de Kars, d’Igdir et d’Erzurum y ont participé. Il existe déjà des échanges commerciaux entre les deux pays à travers le Géorgie. Mais, une ouverture de la frontière permettrait de les intensifier. Les municipalités de la région sont intéressées par cette perspective et cherchent à nouer des contacts et à se préparer. 

 

A Erevan, le 4 mai, lors du sommet de la Communauté politique européenne, le vice-président de la république turque, Cevdet Yılmaz, a annoncé à l’issue d’une rencontre avec Nikol Pachinian qu’un protocole avait été signé pour la “ mise en œuvre des travaux conjoints de restauration du pont historique d’Ani ”. Que sait-on de ce projet ? 

L’idée de restaurer le pont d’Ani a été évoquée à plusieurs reprises dans le cadre des différents groupes de discussions qui ont eu lieu entre les deux pays depuis 1991. Cevdet Yılmaz souhaitait montrer aux nombreux chefs d’Etats présents à ce sommet que la Turquie est de bonne volonté et a le désir de voir le processus aboutir. Il s’agit d’une initiative symbolique. 

 

Si je comprends bien, la Turquie attend la signature du Traité de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan avant de décider de la prochaine étape. Mais si ce dernier n’était pas signé ? 

Tant que le Traité de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sera pas signé, la Turquie poursuivra sa politique des « petits pas ». Elle se contentera de prendre des mesures symboliques sans pour autant mener le processus de normalisation de ses relations avec l’Arménie jusqu’à son terme. 

Maintenant, les dirigeants turcs savent que ce choix comporte des risques : l’opportunité peut être perdue. C’est pour éviter de rater ce « moment politique » qu’ils ont décidé de soutenir Nikol Pachinian. Sa réélection leur permet d’espérer que le gouvernement arménien reste sur la même ligne et donc que la dynamique actuelle va se poursuivre au moins dans un avenir prévisible et si des événements extraordinaires ne viennent pas tout bouleverser. 

 

Comment les Arméniens d’Istanbul perçoivent-ils ce processus ? 

Positivement. Les Arméniens d’Istanbul ne disposent d’aucun moyen pour influencer la politique turque. Mais comme les autres communautés de Diaspora, ils souhaitent que leur pays ait des bonnes relations avec l’Arménie. Par tranquillité d’esprit et parce que cela leur offrirait une garantie de sécurité supplémentaire. Je préfère pour ma part observer les choses sous l’angle des rapports de force. Ces derniers se sont complètement modifiés au détriment d’Erevan après la défaite de 2020. Cela a eu pour conséquence de plonger l’Arménie dans la situation actuelle sans précédent où elle fait face à des défis existentiels. On ne peut pas apprécier le processus en cours sans tenir compte de ce facteur. L’Arménie et la Turquie sont deux États voisins qui ne communiquent pas depuis des décennies. Cette absence de contact est une anomalie. Et Erevan a conscience que l’établissement de relations avec Ankara est irrémédiable : maintenir sa frontière fermée ne fera pas disparaître par enchantement le pays qui est de l’autre côté. C’est pourquoi il faut absolument trouver une manière de communiquer, un langage commun. A cause de ses erreurs de calcul, l’Arménie se retrouve menacée. Mais, tout dramatique soit-il, le contexte de l’après-guerre lui offre l’opportunité de mettre en œuvre ce qui est de loin la meilleure des stratégies auxquelles peut recourir un gouvernement : le dialogue. Celui-ci lui permettrait au minimum de gagner du temps et d’apaiser des tensions. Même si, malheureusement, son affaiblissement est tel que cela va l’obliger à rabaisser ses exigences et à abandonner ses revendications les plus maximalistes. 

 


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