Artsakh une mémoire en danger

Le débat sur la politique d’éradication de l’entité artsakhiote par l’Arménie a rebondi, à la faveur du sixième anniversaire du déclenchement de la Guerre des 44 jours. 

PAR VAROUJAN MARDIKIAN 

 

Il y a six ans, le 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan lançait son offensive militaire meurtrière contre la République d’Artsakh, connue sous le nom de « Guerre des 44 jours » (27 septembre – 9 novembre), avant de parachever son œuvre de destruction par un blocus de neuf mois (12 décembre 2022 – 18 septembre 2023), suivi de l’agression fatale des 19 et 20 septembre 2023 qui a entraîné le nettoyage ethnique du peuple d’Artsakh et son exode forcé vers l’Arménie. 


En réponse à la question de savoir pourquoi il n’avait pas évoqué, ce 27 septembre, le sixième anniversaire du déclenchement de cette guerre, Nikol Pachinian s’est expliqué le 1er octobre : “ Nous n’avons pas fait de référence particulière, car je pense qu’il n’y a rien de nouveau à dire sur la Guerre des 44 jours. Nous avons instauré une journée de commémoration pour ceux qui sont morts pour la patrie, afin d’éviter toute différence dans le traitement réservé à nos frères et sœurs morts pour la patrie (1). Par exemple, aucun message particulier n’a été délivré concernant le 13 septembre [ndlr : en référence à l’attaque azerbaïdjanaise des 13 et 14 septembre 2022 contre les zones frontalières de l’Arménie], pas plus que pour la guerre d’avril [ndlr : la Guerre des 4 jours menée par Bakou contre l’Artsakh, du 2 au 5 avril 2016], alors qu’il y a eu une escalade majeure au cours de la période précédente, avec des dizaines de victimes. Dans ces cas-là, les familles des victimes nous font part parfois d’une réserve légitime, estimant que ces circonstances ont été oubliées. ” 

Au final, seul le ministre de la Défense, Souren Papikian, a assisté au nom des autorités d’Erévan à une cérémonie de commémoration organisée au Panthéon militaire de Yerablour, où il a déposé une gerbe à la mémoire des soldats tombés durant la Guerre des 44 jours. Selon les statistiques du gouvernement, ce conflit a fait 3 833 victimes arméniennes (3 755 militaires et 78 civils), et six ans plus tard, 191 personnes (172 militaires et 19 civils) sont toujours portées disparues. 

Si, hormis ce dépôt de gerbe à Yerablour, les autorités ont renoncé à se faire entendre en ce 27 septembre, la télévision publique, quant à elle, est au centre d’une vive polémique suite à la diffusion sur la première chaîne, le même jour, d’un concert festif de deux heures du célèbre chanteur Tata Simonyan. Les citoyens arméniens se sont immédiatement précipités sur Internet pour exprimer, des heures durant, leur indignation au sujet de la diffusion de ce concert le jour anniversaire de cette guerre désastreuse pour la nation arménienne, alors qu’aucune émission n’était programmée en hommage aux victimes. 

 

Tollé général contre la TV publique 

Cette vague d’indignation face à une forme de faillite morale a poussé les principaux intéressés à faire acte de contrition. Tata Simonyan, d’abord, a qualifié les faits d’“ erreur grossière et injustifiable ” sur sa page Facebook, tout en précisant que le concert était la propriété de la chaîne de télévision publique et qu’il avait été diffusé sans son autorisation. Néanmoins, les excuses du chanteur n’ont pas dissuadé la chaîne publique de rediffuser le concert après minuit. Il a fallu attendre le lendemain pour qu’elle reconnaisse une “ erreur ” et en assume “ l’entière responsabilité ”. Et d’ajouter : “ Nous présentons nos excuses, et nous ne tenterons pas de justifier cet incident par des raisons techniques ou des questions de programmation. Les procédures en interne sont en cours de révision afin d’éviter que de tels incidents ne se reproduisent. ” On notera toutefois que ce communiqué n’indique pas à qui incombe la responsabilité de la diffusion de ce concert festif le 27 septembre, ni qui en assumera la charge. 

Trois jours après ces événements, le Conseil de la radiodiffusion publique (CRP) – l’organisme qui supervise le fonctionnement de l’audiovisuel – a annoncé le démarrage d’une enquête sur les circonstances de la diffusion de ce concert, qui a suscité “ un mécontentement, des critiques et une indignation justifiés ” au sein de l’opinion publique. Dans le cadre de ses prérogatives, il prendra “ les mesures appropriées à l’encontre des responsables afin de remédier à l’irresponsabilité dont font preuve les médias sur des sujets aussi sensibles ”. 

Nikol Pachinian est revenu, lors de son point de presse du 1er octobre, sur la diffusion de ce concert. “ J’ai tenté d’obtenir des éclaircissements sur les raisons de cette diffusion. Je la considère déplacée, mais je me demande par exemple si le 27 septembre 2032, il sera envisageable de diffuser une émission humoristique. Je veux savoir s’il sera possible, dans huit ou dix ans, de diffuser un concert le 27 septembre et les autres jours. Le problème est que notre histoire est jalonnée de tragédies. Il se pourrait bien que tous nos week-ends, et même 360 jours par an, soient marqués par de grandes tragédies. ” 

Faut-il en déduire que le Premier ministre a déjà pris une décision – sanction ou pas – à la place du CRP ?, ont demandé les médias à l’une de ses membres, Kristiné Melkonian. Après avoir répondu par la négative, elle a paru embarrassée face à la question de savoir “ si le CRP aura le courage, par exemple, de limoger le directeur de la télévision publique ”, soulignant que “ le Conseil agit exclusivement dans le cadre des pouvoirs qui lui sont conférés par la loi ”. Autrement dit, face à un Nikol Pachinian qui ne semble pas enclin à inciter l’autorité de régulation de l’audiovisuel public à prendre des sanctions, celle-ci préfère ne pas se « mouiller », sans doute pour éviter un conflit potentiel avec le chef du gouvernement. On rappellera que le budget de la télévision publique, contrairement à celui des chaînes privées, est alimenté par les impôts des citoyens, qui ont leur mot à dire sur les programmes diffusés (2). 

La mairie de Erevan (Contrat civil) veut effacer des murs les fresques rendant hommage aux soldats morts, "au nom de la paix"



Effacer la mémoire, la marquede fabrique de l’« Arménie réelle » 


 Si les questionnements du Premier ministre peuvent ouvrir la voie, en théorie, à un débat sur un enjeu de société pour la nation arménienne, on regrettera, en revanche, certaines décisions dont la brutalité et l’incohérence décrédibilisent le discours de Nikol Pachinian autour d’une certaine « frénésie » commémoratrice et ne laissent guère planer de doute sur ses véritables intentions. Il en va par exemple du choix des autorités municipales d’Erévan d’effacer des fresques murales représentant des soldats arméniens tués lors des combats en Artsakh, malgré les protestations de leurs familles, de nombreux citoyens et de l’opposition. La quasi-totalité de ces fresques avaient été peintes sur des murs et des bâtiments de la capitale, après la guerre de 2020, et d’autres étaient également apparues en province. 


 En juin dernier, au moins cinq images de soldats morts au combat avaient été effacées des murs de passages souterrains pour piétons dans le centre d’Erévan. L’une d’elles représentait Haykaz Mkrtchian, un conscrit de 19 ans décédé le dernier jour de la guerre de 2020. À l’époque, les autorités municipales avaient affirmé que les murs étaient nettoyés dans le cadre de travaux de rénovation de ces passages souterrains. Or celui sur lequel figurait l’image de ce soldat décédé n’a toujours pas été rénové. De nombreuses marches d’escaliers sont toujours brisées et les carreaux des murs sont arrachés ou en mauvais état. En outre, on a découvert le 9 octobre que les fresques représentant deux autres soldats morts au combat, Guévorg Assatrian et Hovhannès Khoderian, avaient elles aussi été effacées au même endroit. 


 Les autorités de la capitale ont même décidé d’ignorer le tollé suscité quelques jours auparavant par le retrait d’une autre fresque murale, inspirée d’une photographie arménienne emblématique de la guerre de 2020, qui montrait le soldat Albert Hovhannissian tirer au canon obusier, quelques jours avant d’être tué au combat. Son père, Artak, a accusé les autorités de “ profanation ”. “ On voit très clairement d’où souffle ce vent toxique [ndlr : Nikol Pachinian]. Vous aurez beau effacer les images, vous ne pourrez pas effacer la mémoire des gens ”, a-t-il écrit sur Facebook. En réaction, des responsables de l’administration municipale l’ont rencontré pour lui promettre d’ériger un mémorial spécialement en l’honneur de son fils. Le chef du district central de la capitale, Pétros Pétoyan, a répété le 9 octobre que ces fresques murales étaient effacées dans le cadre de travaux de rénovation, ajoutant qu’“ il n’y a pas de directive spécifique pour les retirer ”. Cependant, comment ne pas pointer l’incohérence du discours des autorités municipales, sachant que les travaux de rénovation censés justifier le retrait des fresques murales se font attendre ! 


 Ces tentatives visant à rassurer les familles des soldats morts au combat n’ont pas convaincu les détracteurs du gouvernement, qui accusent Nikol Pachinian d’être à l’origine de la disparition de ces fresques. Ils soutiennent que le Premier ministre et ses alliés cherchent à jeter l’Artsakh et les soldats tombés pour cette cause aux oubliettes de l’Histoire, dans le cadre de sa politique de soumission aux diktats de l’Azerbaïdjan. Le 23 septembre, lors d’une audition consacrée aux problèmes socio-économiques des réfugiés artsakhiotes, certains responsables du gouvernement et des députés du Contrat civil ont quitté le Parlement, en signe de protestation contre l’inclusion de personnes qualifiées de “ représentants du Parlement de l’Artsakh ” par Lilit Galstian, la députée de l’opposition (3) organisatrice de l’événement. 


 Alors que la veille, dix jours seulement après le scandale de Gandzassar (cf. FA octobre, pp. 22-23), l’Azerbaï-djan négationniste venait de récidiver en accusant la partie arménienne d’avoir transporté des fresques, des khatchkars et d’autres biens culturels du monastère arménien de Dadivank après la guerre de 2020. Cette opération de sauvetage d’un joyau religieux et architectural de l’Artsakh est présentée par Bakou comme une spoliation du patrimoine de l’“ Albanie caucasienne”, les informations relatives aux fresques et aux khatchkars retirés de Dadivank ayant été transmises à Interpol en octobre 2025 et inscrites dans la base de données des “ œuvres d’art volées ” ! 

La fresque représentant Albert Hovanissian symbole de cette guerre a elle aussi été effacée par la mairie de Erevan 


Une opération de réécriture de l’histoire arménienne 


 Toutes les décisions prises par l’administration Pachinian, ces dernières années, en vue de réprimer les manifestations de soutien à l’Artsakh, sont d’autant plus préoccupantes que d’autres mesures s’inscrivent dans une opération de réécriture de l’histoire arménienne par les autorités. Selon les informations rapportées le 29 septembre par News.am, la municipalité d’Erévan a reçu pour instruction de ne plus publier de vidéos montrant le mont Ararat. Le 1er novembre 2025, les autorités avaient déjà retiré l’image du mont Ararat des tampons de passeport délivrés à la frontière arménienne. Nikol Pachinian a d’ailleurs déclaré que le mont Ararat ne se trouvait pas en Arménie et que le mont Aragats devrait devenir le symbole du pays. En outre, sur la nouvelle version des passeports arméniens, le monastère de Khor Virap – autre composante emblématique de l’histoire arménienne – est représenté sous un angle tel que le mont Ararat n’apparaît plus. 


 Le processus de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, tel que l’administration Pachinian le conçoit, continue de faire ses ravages. Porté par son objectif avoué d’ériger la défense des 29 743 km2 de l’Arménie actuelle au rang de priorité absolue, Nikol Pachinian s’attaque à tous les symboles auxquels la Nation arménienne s’identifiait depuis des siècles. Jusqu’à prêcher la « bonne parole », ces dernières années, à de nombreuses reprises, auprès des élèves des établissements scolaires du pays. Reste à savoir si appréhender l’identité arménienne à l’aune du sacro-saint paradigme de l’« Arménie réelle » suffira à résister au travail de sape mené par le rouleau compresseur turco-azerbaïdjanais. n 


  


(1) Sur décision du Contrat civil de Nikol Pachinian, le 27 janvier a été décrété jour de deuil en Arménie – une date qui n’est rattachée à aucune guerre. Les autorités se rendent ce jour-là au Panthéon militaire de Yerablour pour rendre hommage aux victimes des conflits. 


(2) La télévision publique reçoit environ 6 milliards de drams (15 millions d’euros) par an du budget de l’Etat. 


(3) Présidente de la Commission des droits de l’Homme et membre de l’alliance Hayastan. 



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