Aujourd’hui, l’hôtel est en ruine et les mystères sont légion. Que deviendra-t-il ? Qui le possède vraiment ? Qui acceptera de payer pour le sauver ? Restaurer le Baron aurait-il encore un sens si l’univers humain qui lui donnait son âme a disparu ? Je reste un moment devant la grille fermée. On pourrait restaurer les façades, remplacer les carreaux, consolider les fondations, refaire les chambres et cirer les vieux meubles qui ont survécu. On pourrait même accrocher aux murs les photographies d’Agatha Christie et de Lawrence d’Arabie et transformer le passé en argument touristique. Mais comment restaure-t-on une mémoire ?
Comment reconstruit-on une époque ? Le Baron semble attendre une réponse que personne, aujourd’hui, n’est en mesure de lui donner. Il demeure là, au milieu d’Alep, immense vaisseau échoué chargé de souvenirs, survivant d’un Orient qui n’existe plus tout à fait. Et pourtant, la vie demeure.
Je pensais trouver au Baron un mausolée. Je découvre un jardin étonnamment luxuriant, presque insolent de verdure. Cette verdure inattendue me réconforte davantage que je ne voudrais l’avouer. Assis à l’ombre, dans la fraîcheur retrouvée, j’écoute les chiens de Roubina s’agiter autour de nous. Pendant quelques instants, les ruines cessent d’être des ruines. Le temps suspend sa marche. Le Baron respire encore. Je ne suis pas venu au Baron seulement pour retrouver les fantômes ou des voyageurs illustres qui peuplèrent autrefois ses chambres. J’y suis arrivé avec les miens. Moi aussi, je voyage avec mes fantômes. Ceux de ma famille, d’abord. Ceux d’un Alep entendu raconter avant même de le connaître vraiment. Ceux des disparus, des départs, des maisons abandonnées, des visages que l’on cherche encore derrière certaines fenêtres. Et puis mes fantômes plus intimes, ceux que tout voyageur emporte clandestinement dans ses bagages et qui, dans certaines villes, deviennent soudain plus bavards. Alep possède ce pouvoir étrange. Elle vous oblige à converser avec les absents.
Peut-être est-ce cela, au fond, qu’Alep veut obstinément nous apprendre : les mondes disparaissent, les hommes s’en vont, les pierres se lézardent, mais la vie trouve toujours quelque interstice par lequel revenir. Un arbre pousse. Un chien aboie. Une femme se souvient. Et le voyageur mélancolique que je suis reprend un peu courage.
“ Nous sommes syriens après tout ”
Rencontré dans un restaurant branché du quartier chrétien d’Al Azizié, le père Antoine Freije, prêtre maronite de la cathédrale de la place Farhat, figure incontournable de la société civile syrienne, plaide pour une citoyenneté inclusive. “ Nous sommes syriens après tout ”. Les chrétiens doivent prendre la parole dans la cité — sinon, qui parlera à leur place ? “ Nous sommes une composante de la Syrie. Nous sommes syriens ! ” Car les chrétiens, aujourd'hui, sont marginalisés. Les Druzes veulent se séparer de la Syrie. Les Alaouites réclament une région autonome sous protection russe. Les Kurdes veulent l'autonomie. Les chrétiens, eux, veulent la Syrie. Or, personne ne veut, ni n'a les moyens, d'élaborer une vision. D'abord parce que le flou et l'incertitude prédominent ; ensuite parce que les communautés chrétiennes manquent de leaders et de ressources humaines — le plus gros est parti. Évêques et patriarches se contentent de paroles apaisantes, se veulent résolument optimistes, secourent les nécessiteux sans se mêler de politique. Trop passifs, sans initiative, sans effort. Pas de confiance, pas de stabilité : l'effondrement. On restaure les églises, les cathédrales, mais on ne panse pas les blessures du peuple. La souffrance, elle, est imprescriptible. “ Nous formons les jeunes au leadership, les fraternités, les camps de jeunesse : on attend une nouvelle Pentecôte. ” La réalité démographique, elle, ne ment pas : les fanatiques sunnites font pencher la balance, toujours plus nombreux. Le Comité épiscopal catholique national appelle à devenir acteurs du changement. Mais le peuple est désespéré ; la situation n'a fait qu'empirer depuis quinze ans. Il est brisé, épuisé. Les ressources humaines demeurent, partout, le problème capital. Et la francophonie, elle, recule.
Je marche à même le trottoir du parc Mechtel ; j'aperçois un éclat d'obus. “ Tu vois, on s'est habitués à ça, dit Hovig, dont la maison touchait presque la ligne de démarcation, cela fait partie de notre normalité. ” Les éclats de balles, les façades éventrées de Bab el-Faraj, autour de la citadelle… tout cela reste inscrit dans la pierre. Comment témoigner de l'amour et de l'espérance, quand les âmes sont en lambeaux, quand on ne croit plus en rien ? On répare les immeubles, on répare les églises. Mais peut-on réparer les âmes ?
Épilogue : une espérance tenace
Peut-on réparer les âmes ? Je n’ai pas de réponse toute faite à offrir. Mais j’ai vu, à Alep, des signes qui ne trompent pas. J’ai vu Hovig, sous-diacre croyant et lucide, toujours debout, diriger sa chorale à l’église Sourp Mariam Asdvadzadzine. Lui qui rêve de consacrer ses nuits à l’œuvre de Gomidas. J’ai vu Mgr Achkarian, pasteur providentiel, réparer les murs des foyers arméniens en attendant patiemment que viennent les âmes. J’ai vu le pasteur Sélimian, artisan inlassable du dialogue, refuser le rôle de spectateur que l’histoire semblait lui assigner. J’ai vu, dans le jardin à l’abandon de l’hôtel Baron, des chiens courir librement entre les arbres, et Roubina, gardienne d’un monde englouti, continuer malgré tout d’aimer ce lieu comme au premier jour.
Alep, carrefour des routes de la Soie, a été envahie, pillée et dévastée par les Mongols, par Tamerlan. Alep a été le décor de l’anéantissement de la nation arménienne en 1915. La ville a enduré seize années de guerre civile : chaque fois, elle s’est relevée, non pas intacte, mais vivante. Les Arméniens qui restent — quelques milliers là où ils furent soixante mille — ne sont pas des survivants résignés ; ils sont les gardiens obstinés d’une mémoire et les artisans, à leur mesure, d’un avenir encore à écrire. “ Nous formons les jeunes au leadership, disent les évêques, on attend une nouvelle Pentecôte. ” Cette attente n’est pas résignation : c’est une veille. Car c’est peut-être cela, la leçon la plus intime d’Alep : les pierres se relèvent plus vite que les âmes, mais les âmes, elles aussi, finissent par se relever, pour peu qu’il reste une chorale pour chanter, un jardin pour respirer, une communauté pour se souvenir ensemble. Et tant qu’il y aura, dans cette ville plurimillénaire, une seule voix arménienne pour dire encore “ nous sommes syriens, après tout ” — l’espérance, elle non plus, ne mourra pas.