Copie de Carnets d'Alep 4 Le Crépuscule et la mémoire

LE CRÉPUSCULE ET  LA MÉMOIRE 

Retour à l’hôtel Baron 

C’est une bâtisse à l’abandon qui se tient là, dans la rue Baron, au cœur d’un quartier qui fut autrefois l’un des plus animés d’Alep. Naguère, les cinémas où l’on projetait des films indiens côtoyaient les agences de voyage et les commerces. Un peu plus loin se trouve le Musée national. Pendant la guerre, à quelques centaines de mètres à peine, passait la ligne de front. 

Par Tigrane YEGAVIAN


La grille est fermée. Il n’y a plus personne dans ce bâtiment fantôme. J’appelle le gardien. 

Les volets défraîchis, les carreaux brisés, les murs fatigués racontent mieux que de longs discours ce que les années ont fait de ce lieu. Le temps, la guerre, les pillages, puis l’abandon ont accompli leur œuvre. Armen Mazloumian, le cousin de mon père, n’est plus de ce monde. Il était le dernier des Mazloumian à diriger cet hôtel mythique où Agatha Christie séjourna et travailla à plusieurs de ses romans, où passa Lawrence d’Arabie, où rois et présidents, diplomates, archéologues, espions, aventuriers et célébrités se croisèrent pendant des décennies. Tout cet univers s’est évanoui. Armen aussi. Il est mort en 2016, après une longue agonie, comme si son destin avait fini par épouser celui de l’hôtel. Il ne reste donc plus rien, ou presque. Mais il reste Roubina. Roubina, son épouse, fidèle compagne des jours fastes comme des années noires. Elle vit désormais entourée de ses chiens et de ses souvenirs. Toujours belle, toujours coquette, elle porte sur son visage quelque chose de l’éclat fané d’un monde disparu. Dans son regard passe parfois une ombre de mélancolie, mais jamais de plainte. Elle raconte, se livre avec élégance et pudeur. Les problèmes ont véritablement commencé en 2011. La guerre s’installait peu à peu dans Alep. Armen avait accueilli des familles réfugiées qui cherchaient un abri. Une trentaine finirent par vivre dans l’hôtel, notamment au deuxième étage. Il avait ouvert ses portes parce qu’il fallait bien accueillir ceux qui n’avaient plus de toit. Mais au fil du temps, le mobilier commença à disparaître. Des chambres furent dégradées, des objets emportés, des boiseries abîmées. Ce qui avait survécu à un siècle d’histoire commençait à se défaire dans le chaos de la guerre. Puis vinrent les missiles. L’hôtel fut touché, endommagé, meurtri à son tour. 

Jusqu’à la mort d’Armen, raconte Roubina, une trentaine de familles y vécurent encore. Après sa disparition, elles partirent. Elle ferma alors l’établissement. Le Baron cessa d’être un hôtel pour devenir une immense demeure vide, habitée seulement par les fantômes de ceux qui l’avaient traversée. Comme si cela ne suffisait pas, le séisme de février 2023 fragilisa encore le bâtiment. Les fondations auraient été atteintes. Le ministère du Tourisme posa des scellés. Depuis, nul ne peut officiellement y entrer. À cela s’ajoutent des impôts impayés, des contentieux administratifs, des questions de propriété et d’héritage. L’affaire est gelée. Le bâtiment aussi. Mais peut-on vraiment réduire le Baron à une affaire de taxes, de scellés et de fondations endommagées ? 

Fondé en 1911 par la famille Mazloumian, ce palace fut bien davantage qu'un hôtel. Il fut le témoin de la fin de l’Empire ottoman, de la Grande Guerre, de la Catastrophe du peuple arménien, des mandats, des indépendances, des coups d’État, des guerres et des révolutions. Il appartient à cette géographie sentimentale d’un Orient où l’on voyageait encore lentement, où les hôtels étaient des carrefours et où Alep semblait placée au centre du monde. 





Le Baron fut aussi, à sa manière, un morceau d’histoire arménienne. Le lieu où Djemal Pacha avait élu domicile et ordonnait aux Mazloumian d’honorer ses convives de l’état-major allemand. Une relation de confiance s’installa entre le dirigeant criminel Jeune-Turc et ses hôtes arméniens, au profit de ces derniers qui œuvrèrent à résister aux ordres de déportation. Au Baron, ce sont d’illustres Arméniens qui y séjournèrent, à l’instar des écrivains Yervant Odian et Krikor Zohrab, tous deux déportés de Constantinople. Le premier survécut, le second, en dépit de l’aide accordée par les Mazloumian choisit de suivre le noir destin de son peuple. 


 Alep est ce lieu de mort et de renaissance, le point de départ de la Diaspora post 1915. L’histoire des Arméniens de la ville qui ne vécurent pas en marge de la cité, mais participèrent pleinement à sa vie économique, culturelle, artisanale et intellectuelle. Ils furent commerçants, médecins, photographes, industriels, enseignants, artistes, hôteliers. Ils bâtirent, entreprirent, transmirent. 


 “ Nous avons eu un rôle dans tous les domaines de la vie d’Alep ”, me dit Hovig. Puis il ajoute, avec une amertume difficile à dissimuler : “ Aujourd’hui, nous ne sommes plus que des spectateurs. ” La phrase me poursuit. Spectateurs de quoi ? De la disparition d’un monde ? De notre propre effacement ? Ou simplement de cette inexorable transformation des villes qui survivent à ceux qui les ont aimées ? Je regarde Roubina, son beau visage qui a vu les années fastes et les années sombres, je contemple ses yeux clairs. Et j’ai la hantise qu’elle me demande : “ Où étiez-vous pendant toutes ces années noires ? Comment avez-vous vécu ici tandis qu’Alep se déchirait, tandis que les obus tombaient, tandis que l’hôtel se vidait peu à peu de ses meubles, de ses clients, de ses voix ? ”. Comment continue-t-on à vivre lorsqu’un lieu auquel on a consacré son existence se défait sous ses yeux ? 


 “ Si tu croises Sylvain Tesson, passe-lui bien le bonjour de ma part. Je l’avais beaucoup apprécié. Il m’avait offert son livre. ” Cette phrase, prononcée au milieu des ruines, me bouleverse presque davantage que le reste. Car elle restitue soudain le Baron à ce qu’il fut : un lieu de rencontres. Un endroit où des inconnus arrivaient avec leurs valises, demeuraient quelques jours, parlaient, écrivaient, buvaient un verre, puis repartaient en laissant derrière eux un livre, une photographie, une dédicace ou simplement un souvenir. 

 Aujourd’hui, l’hôtel est en ruine et les mystères sont légion. Que deviendra-t-il ? Qui le possède vraiment ? Qui acceptera de payer pour le sauver ? Restaurer le Baron aurait-il encore un sens si l’univers humain qui lui donnait son âme a disparu ? Je reste un moment devant la grille fermée. On pourrait restaurer les façades, remplacer les carreaux, consolider les fondations, refaire les chambres et cirer les vieux meubles qui ont survécu. On pourrait même accrocher aux murs les photographies d’Agatha Christie et de Lawrence d’Arabie et transformer le passé en argument touristique. Mais comment restaure-t-on une mémoire ? 


 Comment reconstruit-on une époque ? Le Baron semble attendre une réponse que personne, aujourd’hui, n’est en mesure de lui donner. Il demeure là, au milieu d’Alep, immense vaisseau échoué chargé de souvenirs, survivant d’un Orient qui n’existe plus tout à fait. Et pourtant, la vie demeure. 


 Je pensais trouver au Baron un mausolée. Je découvre un jardin étonnamment luxuriant, presque insolent de verdure. Cette verdure inattendue me réconforte davantage que je ne voudrais l’avouer. Assis à l’ombre, dans la fraîcheur retrouvée, j’écoute les chiens de Roubina s’agiter autour de nous. Pendant quelques instants, les ruines cessent d’être des ruines. Le temps suspend sa marche. Le Baron respire encore. Je ne suis pas venu au Baron seulement pour retrouver les fantômes ou des voyageurs illustres qui peuplèrent autrefois ses chambres. J’y suis arrivé avec les miens. Moi aussi, je voyage avec mes fantômes. Ceux de ma famille, d’abord. Ceux d’un Alep entendu raconter avant même de le connaître vraiment. Ceux des disparus, des départs, des maisons abandonnées, des visages que l’on cherche encore derrière certaines fenêtres. Et puis mes fantômes plus intimes, ceux que tout voyageur emporte clandestinement dans ses bagages et qui, dans certaines villes, deviennent soudain plus bavards. Alep possède ce pouvoir étrange. Elle vous oblige à converser avec les absents. 


 Peut-être est-ce cela, au fond, qu’Alep veut obstinément nous apprendre : les mondes disparaissent, les hommes s’en vont, les pierres se lézardent, mais la vie trouve toujours quelque interstice par lequel revenir. Un arbre pousse. Un chien aboie. Une femme se souvient. Et le voyageur mélancolique que je suis reprend un peu courage. 


“ Nous sommes syriens après tout ” 


 Rencontré dans un restaurant branché du quartier chrétien d’Al Azizié, le père Antoine Freije, prêtre maronite de la cathédrale de la place Farhat, figure incontournable de la société civile syrienne, plaide pour une citoyenneté inclusive. “ Nous sommes syriens après tout ”. Les chrétiens doivent prendre la parole dans la cité — sinon, qui parlera à leur place ? “ Nous sommes une composante de la Syrie. Nous sommes syriens ! ” Car les chrétiens, aujourd'hui, sont marginalisés. Les Druzes veulent se séparer de la Syrie. Les Alaouites réclament une région autonome sous protection russe. Les Kurdes veulent l'autonomie. Les chrétiens, eux, veulent la Syrie. Or, personne ne veut, ni n'a les moyens, d'élaborer une vision. D'abord parce que le flou et l'incertitude prédominent ; ensuite parce que les communautés chrétiennes manquent de leaders et de ressources humaines — le plus gros est parti. Évêques et patriarches se contentent de paroles apaisantes, se veulent résolument optimistes, secourent les nécessiteux sans se mêler de politique. Trop passifs, sans initiative, sans effort. Pas de confiance, pas de stabilité : l'effondrement. On restaure les églises, les cathédrales, mais on ne panse pas les blessures du peuple. La souffrance, elle, est imprescriptible. “ Nous formons les jeunes au leadership, les fraternités, les camps de jeunesse : on attend une nouvelle Pentecôte. ” La réalité démographique, elle, ne ment pas : les fanatiques sunnites font pencher la balance, toujours plus nombreux. Le Comité épiscopal catholique national appelle à devenir acteurs du changement. Mais le peuple est désespéré ; la situation n'a fait qu'empirer depuis quinze ans. Il est brisé, épuisé. Les ressources humaines demeurent, partout, le problème capital. Et la francophonie, elle, recule. 


 Je marche à même le trottoir du parc Mechtel ; j'aperçois un éclat d'obus. “ Tu vois, on s'est habitués à ça, dit Hovig, dont la maison touchait presque la ligne de démarcation, cela fait partie de notre normalité. ” Les éclats de balles, les façades éventrées de Bab el-Faraj, autour de la citadelle… tout cela reste inscrit dans la pierre. Comment témoigner de l'amour et de l'espérance, quand les âmes sont en lambeaux, quand on ne croit plus en rien ? On répare les immeubles, on répare les églises. Mais peut-on réparer les âmes ? 


 Épilogue : une espérance tenace 


 Peut-on réparer les âmes ? Je n’ai pas de réponse toute faite à offrir. Mais j’ai vu, à Alep, des signes qui ne trompent pas. J’ai vu Hovig, sous-diacre croyant et lucide, toujours debout, diriger sa chorale à l’église Sourp Mariam Asdvadzadzine. Lui qui rêve de consacrer ses nuits à l’œuvre de Gomidas. J’ai vu Mgr Achkarian, pasteur providentiel, réparer les murs des foyers arméniens en attendant patiemment que viennent les âmes. J’ai vu le pasteur Sélimian, artisan inlassable du dialogue, refuser le rôle de spectateur que l’histoire semblait lui assigner. J’ai vu, dans le jardin à l’abandon de l’hôtel Baron, des chiens courir librement entre les arbres, et Roubina, gardienne d’un monde englouti, continuer malgré tout d’aimer ce lieu comme au premier jour. 


Alep, carrefour des routes de la Soie, a été envahie, pillée et dévastée par les Mongols, par Tamerlan. Alep a été le décor de l’anéantissement de la nation arménienne en 1915. La ville a enduré seize années de guerre civile : chaque fois, elle s’est relevée, non pas intacte, mais vivante. Les Arméniens qui restent — quelques milliers là où ils furent soixante mille — ne sont pas des survivants résignés ; ils sont les gardiens obstinés d’une mémoire et les artisans, à leur mesure, d’un avenir encore à écrire. “ Nous formons les jeunes au leadership, disent les évêques, on attend une nouvelle Pentecôte. ” Cette attente n’est pas résignation : c’est une veille. Car c’est peut-être cela, la leçon la plus intime d’Alep : les pierres se relèvent plus vite que les âmes, mais les âmes, elles aussi, finissent par se relever, pour peu qu’il reste une chorale pour chanter, un jardin pour respirer, une communauté pour se souvenir ensemble. Et tant qu’il y aura, dans cette ville plurimillénaire, une seule voix arménienne pour dire encore “ nous sommes syriens, après tout ” — l’espérance, elle non plus, ne mourra pas.  

par Varoujan MARDIKIAN • 8 novembre 2026
Le débat sur la politique d’éradication de l’entité artsakhiote par l’Arménie a rebondi, à la faveur du sixième anniversaire du déclenchement de la Guerre des 44 jours.
par Varoujan MARDIKIAN • 8 novembre 2026
Le directeur du réseau national turc de transport d’électricité, Mustafa Ustu, s’est rendu le 5 octobre en Arménie pour discuter de l’approvisionnement en électricité entre les deux pays voisins...
par Varoujan MARDIKIAN • 8 novembre 2026
“ Erdogan est un tyran qui héberge également les chefs terroristes du Hamas. Il a fait assassiner des milliers de civils kurdes. Il nie le Génocide des Arméniens. Il emprisonne des journalistes et des leaders de l’opposition. Il occupe illégalement le nord de Chypre, membre de l’Union européenne, et multiplie les provocations à l’encontre de la Grèce, membre de l’OTAN. ”
par Varoujan Mardikian • 8 novembre 2026
La 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, qui s’est tenue fin septembre à New York, a été l’occasion pour l’Arménie de faire l’éloge de sa politique de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie.
par Varénag TOROSSIAN • 8 novembre 2026
C’est sous un soleil radieux et une nouvelle fois dans le cadre magnifique du Golf Bastide de la Salette, à Marseille, que s’est déroulée, ce 4 octobre 2026, la 15e édition du golf humanitaire organisé par la section marseillaise de la Croix Bleue des Arméniens de France (CBAF).
par Hovagim YERGANIAN • 8 novembre 2026
Pour sa cinquième édition, la course « Ensemble, pas à pas » a rassemblé 157 participants autour de la lutte contre le cancer. Organisée par la section Archag Djamalian de la Croix-Bleue des Arméniens de France (CBAF), en étroite collaboration avec ses divers partenaires, cette initiative s’inscrit dans une démarche de solidarité ouverte à tous.
par Hovagim YERGANIAN • 8 novembre 2026
Comment conserver la mémoire d’une école à travers les yeux des enfants qui s’apprêtent à la quitter ? Avec « Ici, nos souvenirs commencent », le Centre national de la Mémoire arménienne (CNMA) présente le regard des 27 élèves de CM2 de l’école Markarian Papazian de Lyon. Une exposition photographique qui pose les premières pierres d’archives appelées à grandir au fil des générations.
par Zmrouthe AUBOZIAN • 8 novembre 2026
Le 1er octobre dernier, la Région Auvergne-Rhône-Alpes accueillait à Lyon la deuxième Rencontre économique. Après une première édition en 2024, consacrée à l’établissement d’un partenariat avec la région arménienne du Siounik, menacée par les ambitions territoriales de l’Azerbaïdjan, cette nouvelle rencontre entendait approfondir les relations économiques entre les deux territoires avec un accent particulier sur l’agroalimentaire et l’agritourisme.
par Tigrane Yegavian • 8 novembre 2026
Des chrétiens attentistes et inquiets Réservés, attentistes en retrait, les Arméniens jouent la carte de l’entente et de l’harmonie. S’ils sont moins politisés que les Grecs orthodoxes et les Syriaques orthodoxes dont les deux patriarches siègent à Damas, la transition amorcée vers le nouveau pouvoir ouvre de nouvelles perspectives qu’il conviendrait de mettre à profit .
par Mourad Papazian • 8 novembre 2026
Comment peut-on être d’accord avec Nikol Pashinyan ? Il faut appeler les choses par leur nom. En affirmant que la reconnaissance internationale du génocide arménien ne fait pas partie de l’agenda de son gouvernement, Nikol Pashinyan cède à la pression d’Ankara et renonce à défendre, sur la scène internationale, une vérité historique.