L'Arménie réelle s'invite à l'ONU

La 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, qui s’est tenue fin septembre  à New York, a été l’occasion pour l’Arménie de faire l’éloge de sa politique de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie. 

 PAR VAROUJAN MARDIKIAN 

 

Pour son sixième discours devant l’Assemblée générale (AG) des Nations unies (ONU), le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a consacré une bonne partie de son intervention de dix-sept minutes à mettre l’accent sur l’“ importance historique ” que revêtira la mise en œuvre du projet TRIPP pour l’Arménie. “ Pour la première fois depuis le début des années 1990, l’Arménie disposera d’une liaison ferroviaire avec l’Azerbaïdjan et, par conséquent, avec la Russie, l’Asie centrale et la Chine. Il convient toutefois de souligner qu’à la suite du Sommet de la paix du 8 août 2025, l’Azerbaï-djan a ouvert sa liaison ferroviaire à l’Arménie et qu’à présent, nous disposons d’une liaison ferroviaire avec l’Azerbaïdjan via le territoire de la Géorgie. ” Qui plus est, “ la réouverture prévue de la liaison ferroviaire entre l’Arménie et la Turquie ” permettra de relier “ la Chine, l’Asie centrale, la Turquie et l’Union européenne par voie ferrée ”. Ces avancées ouvrent de nouveaux horizons pour la “ logistique internationale ”, a souligné le Premier ministre arménien, car “ le rétablissement de la liaison ferroviaire entre l’Arménie et la République autonome du Nakhitchevan de la République d’Azerbaïdjan rétablira la liaison ferroviaire entre le golfe Persique et la mer Noire ” (1). Et de conclure : “ Après près de 35 années de conflit, nous discutons aujourd’hui, dans le cadre du projet TRIPP, de la construction, outre la liaison ferroviaire est-ouest, de pipelines, de lignes de transport d’électricité et de routes. Cela permettra non seulement à la République d’Arménie, mais à l’ensemble du Sud-Caucase, de devenir un Carrefour de la paix. ” 


Très attendu sur l’évolution des relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, Nikol Pachinian a abordé les problèmes en suspens dans les relations bilatérales. “ Il reste notamment à clarifier le sort de plusieurs milliers de personnes portées disparues, une question sur laquelle nous sommes convenus de coopérer avec l’Azerbaïdjan. L’Arménie est prête à poursuivre et à approfondir sa coopération avec l’Azerbaïdjan dans le domaine du déminage. Et bien entendu, en République d’Arménie, nous attendons le retour des Arméniens détenus en Azerbaïdjan en raison du conflit. ” 


Nikol Pachinian en a profité pour critiquer “ l’utilisation, de temps à autre, de discours conflictuels par certains milieux en Arménie et en Azerbaïdjan, parfois même au niveau officiel ”. Les résultats “ plus que suffisants ” obtenus à ce jour, a-t-il renchéri, “ devraient avoir à nos yeux davantage de valeur que le recours à des discours conflictuels, qu’il s’agisse de l’histoire, des monuments historiques et culturels ou de tout autre sujet ”. Au final, Nikol Pachinian a estimé que “ prendre soin de la paix, la consolider et l’institutionnaliser [devaient] constituer l’axe principal de la coopération entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ”. 


Une fois de plus, le Premier ministre arménien a renvoyé Arméniens et Azerbaïdjanais dos à dos, au nom de l’impératif de consolidation de la paix. Pas un mot sur le sort des Arméniens d’Artsakh ni sur leur droit à un retour sécurisé sur leurs terres ancestrales ; pas un mot non plus sur la destruction de leur patrimoine religieux et culturel, organisée par le régime de Bakou dans la plus parfaite impunité et l’indifférence quasi-générale. Un silence assourdissant… moins de deux semaines après l’épisode scandaleux de Gandzassar (cf. FA octobre, pp. 22-23)  ! Comme si la paix ne pouvait se construire, pour l’administration Pachinian, qu’en acceptant les humiliations infligées par l’Azerbaïdjan. 



Le Premier ministre arménien a centré la dernière partie de son discours sur la politique étrangère de l’Arménie, fondée sur “ la recherche d’un équilibre qui découle de la logique du monde multipolaire ”. Il a mentionné à ce titre le caractère “ stratégique ” des relations établies avec un grand nombre de pays ou blocs partenaires (Etats-Unis, Union européenne, France, Géorgie, Chine, etc.). Sur les liens avec les pays frontaliers, il a loué le “ dialogue de haut niveau ” en cours avec la Turquie, avec laquelle le processus de normalisation “ avance résolument ”, et a qualifié les relations avec l’Iran et la Géorgie d’“ exceptionnellement importantes ”. 

On relèvera en outre qu’en cette période de fortes tensions entre Moscou et Erévan, Nikol Pachinian a tenté de calmer le jeu. “ Au cours de toute la période précédente, le principal facteur ayant influé sur les relations entre l’Arménie et la Russie a été le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Maintenant que nous avons établi la paix avec l’Azerbaïdjan, les relations entre l’Arménie et la Russie vont naturellement évoluer, et nous souhaitons qu’elles se développent sur la base des principes d’amitié et de respect mutuel. ” 

Nikol Pachinian a achevé son intervention à la tribune de l’ONU en invitant l’ensemble de la communauté internationale à participer à la 17e session de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique (COP17 sur la biodiversité), qui se tiendra du 19 au 30 octobre en Arménie. 

Rencontre avec le président iranien Massoud Pezechkian pour le convaincre de lever son opposition à la route TRUMP




Les rencontres de New York 


 La 81e session de l’AG de l’ONU a donné lieu à plusieurs rencontres de haut niveau entre les dirigeants arméniens et des acteurs de premier plan impliqués dans la nouvelle donne régionale. Outre le président iranien Massoud Pezeshkian, le Premier ministre géorgien Irakli Kobakhidze, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et les représentants de la Chambre de Commerce des Etats-Unis (2), le chef du gouvernement arménien Nikol Pachinian a rencontré le président turc Recep Tayyip Erdogan, le 23 septembre à la Maison turque de New York, pour un tête-à-tête sur les relations arméno-turques et le processus de paix arméno-azerbaïdjanais. La présidence turque a indiqué que Recep Tayyip Erdogan avait exprimé son soutien au “ processus de normalisation des relations avec l’Arménie dans les domaines du commerce bilatéral et des transports ”, qu’il s’était félicité de la “ coopération croissante avec l’Arménie au sein des organisations internationales ” (3) et avait salué les “ mesures de réciprocité ” prises par l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Outre un communiqué similaire sur le processus de normalisation, le cabinet de Nikol Pachinian a ajouté que les deux leaders ont “ souligné la nécessité ” de mettre en œuvre l’accord sur la création de la Route Trump (TRIPP) et de poursuivre les travaux en vue de la restauration conjointe du pont historique d’Ani. 

Rencontre avec le président turc Erdogan et son ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan 



Aucune avancée substantielle ne se profile à l’horizon, en revanche, sur l’ouverture de la frontière turco-arménienne, qu’Ankara conditionne à la signature d’un accord de paix arméno-azerbaïdjanais conforme aux intérêts de Bakou. Face au statu quo imposé par Ankara, qui se contente d’autoriser le transit de marchandises turques et arméniennes via la liaison ferroviaire géorgienne avec la Turquie, le président arménien Vahagn Khatchatrian a précisé début septembre que les travaux nécessaires ont été réalisés côté arménien aux points de passage frontaliers, désormais “ prêts à assurer la circulation des personnes, des biens et des véhicules ”. Mais la mise en œuvre de l’accord de 2022 prévoyant l’ouverture de la frontière aux détenteurs de passeports diplomatiques turcs et arméniens ainsi qu’aux citoyens de pays tiers se fait attendre, en dépit des avancées enregistrées dans certains secteurs économiques (lire l’encadré ci-contre). 


 De leur côté, les ministres des Affaires étrangères arménien et azerbaïdjanais, Ararat Mirzoyan et Jeyhun Bayramov, se sont rencontrés le 24 septembre en soirée. Selon le ministère arménien des Affaires étrangères, les deux dirigeants ont examiné les “ progrès ” accomplis depuis la signature des accords de Washington d’août 2025 et ont accordé une “ attention particulière au déblocage des infrastructures économiques et de transport entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ”. Ils ont également exploré la “ possibilité de faire progresser un programme constructif au sein de diverses instances multilatérales ”, sans livrer davantage de détails. La précédente rencontre entre les deux chefs de la diplomatie s’était tenue à Bichkek (Kirghizistan), début septembre, dans le cadre du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai. 


 Ararat Mirzoyan et Jeyhun Bayramov figuraient parmi les hauts responsables du Sud-Caucase, d’Asie centrale et les dirigeants de plus de 40 entreprises réunis quelques heures plus tôt, à New York, pour discuter des prochaines étapes de la mise en œuvre de l’accord sur la TRIPP, dans le cadre d’un événement organisé par le gouvernement américain, ayant pour thème « La prospérité pour la paix : investir dans la route commerciale transcaspienne et l’Accord sur la TRIPP ». Ararat Mirzoyan est intervenu aux côtés de Jeyhun Bayramov et du secrétaire d’Etat adjoint américain aux Affaires européennes et eurasiennes, Brendan Hanrahan. Egalement présent, l’émissaire spécial américain pour les missions de paix, Steve Witkoff, a souligné l’importance géopolitique et économique du projet de Route Trump. 


 On ne saurait d’ailleurs conclure ce bilan de la séquence sud-caucasienne à l’AG de l’ONU sans se faire l’écho de la présentation par le président américain Donald Trump des acquis de sa politique étrangère censés favoriser la paix dans le monde. “ Pendant que d’autres parlaient, j’agissais. Pendant que d’autres parlaient de paix, j’ai instauré la paix ”, a-t-il martelé le 22 septembre à la tribune de l’ONU. En guise d’illustration de ses succès, il a évoqué le processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, en se référant aux propos tenus à son sujet par Nikol Pachinian et Ilham Aliev : le premier avait déclaré que “ cette avancée [ndlr : l’accord du 8 août 2025 à Washington] n’aurait pas été possible sans l’implication personnelle et la détermination du président Trump à parvenir à la paix ”, et le second que “ le président Trump [avait] accompli un miracle en six mois ”. 


 Un ego bien boursouflé de cet « apôtre tout puissant » de la paix, qui a pourtant omis de donner suite à son autre engagement pris le 8 août 2025 : intercéder auprès d’Ilham Aliev pour obtenir la libération des otages arméniens emprisonnés à Bakou… 


  


(1) L’ambassadeur d’Iran en Arménie, Khalil Chirgholami, avait déclaré quelques jours avant le rendez-vous onusien que son pays ne s’opposerait pas à la création de la TRIPP, si celle-ci respectait l’intégrité territoriale de l’Arménie et n’entraînait pas de présence militaire américaine le long de la frontière arméno-iranienne. 


(2) Lors de son dîner de travail avec la Chambre de Commerce des Etats-Unis, Nikol Pachinian a souligné qu’à la suite du mémorandum d’entente signé le 8 août 2025 avec les Etats-Unis, deux centres d’intelligence artificielle de grande envergure avaient été créés en Arménie en l’espace d’un an.  


(3) Le président turc a invité Nikol Pachinian à la COP31 sur le changement climatique, qui se tiendra du 9 au 20 novembre prochains à Antalya. 

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