Buisson et l'Est : une fidélité de trente ans
Ce recueil (1) rassemble une quarantaine de textes que le journaliste et historien Jean-Christophe Buisson a consacrés, sur près de trente ans, à ce qu’il appelle son « Est » : les Balkans, la Serbie, la Slovénie, la Roumanie, la Russie, la Sibérie, le Danube, mais aussi l’Arménie. L’ouvrage s’organise en trois ensembles — « Les hommes », « Les fractures » et « Les lieux » — qui dessinent autant de manières d’aborder cet espace.
Par Tigrane Yégavian
Son intérêt tient d’abord à sa dimension rétrospective. Il ne s’agit pas d’un essai porteur d’une thèse unique, mais d’une forme d’autobiographie intellectuelle indirecte : en revisitant les mêmes territoires à plusieurs décennies d’écart, le lecteur voit se dessiner les fidélités de l’auteur, ses intuitions constantes, et une certaine conception du métier de journaliste et de l’histoire elle-même. Les textes couvrent l’assassinat de François-Ferdinand à Sarajevo, les guerres de Yougoslavie, la relation russo-ukrainienne au moment de l’invasion de 2022, ainsi que la guerre civile russe et la chute de Milošević.
Premier fil conducteur : « Les hommes ». Buisson affectionne les destins individuels qui ouvrent sur la grande histoire : Kerenski, Draža Mihailović, Molotov, Emir Kusturica, le prince Alexandre de Serbie ou Siméon II de Bulgarie deviennent des portes d’entrée vers des mondes disparus ou bouleversés. Le volume comprend également un échange avec Hélène Carrère d’Encausse et Emmanuel Carrère. Cette attention portée aux vaincus, aux monarchies abolies, aux nations démembrées et aux fidélités qui survivent à la disparition des régimes constitue l’une des singularités de l’auteur : il regarde l’Est moins comme une périphérie en retard sur l’Occident que comme un immense réservoir de mémoire.
Deuxième fil conducteur : « Les fractures ». Pour Buisson, l’Europe orientale demeure un espace où l’histoire n’a jamais cessé d’être présente, dans la mesure où les frontières, les guerres, les occupations et les mémoires concurrentes continuent d’y organiser le présent. Sarajevo, à ce titre, dépasse le simple statut de lieu historique pour devenir une clé de compréhension de la manière dont des mémoires enfouies redeviennent politiques. On perçoit derrière cela une critique implicite de la lecture occidentale de l’après-1989, qui voudrait que l’Est n’ait eu qu’à rejoindre progressivement les normes politiques, économiques et culturelles de l’Ouest — une grille qui échoue à rendre compte de la profondeur historique propre aux Balkans, à la Russie ou à l’Arménie.
Le titre même, Complètement à l’Est !, joue sur ce malentendu : l’auteur y revendique une fascination longtemps jugée suspecte dans certains milieux français, lui qui a dû s’expliquer à plusieurs reprises sur son tropisme pour la Russie, la Serbie ou encore l’Arménie...
Troisième fil conducteur : « Le voyage ». La dernière partie rassemble quinze reportages, de Belgrade au Kremlin, du Danube au Transsibérien — une veine que l’éditeur rapproche explicitement de celle de Sylvain Tesson. Mais Buisson n’est pas seulement un écrivain-voyageur : il voyage en historien engagé et amoureux, et le paysage y est presque toujours chargé d’une strate antérieure. Une gare, un fleuve, une frontière ou une ville y deviennent des archives à ciel ouvert. L’Arménie occupe, à cet égard, une place particulière. Buisson s’y est rendu à de nombreuses reprises depuis 2017, notamment pendant la guerre de 2020, et écrit que ce pays de trois millions d’habitants lui est devenu “ aussi cher ” que la Serbie. Il s’est ainsi imposé comme l’un des principaux porte-voix de cette nation martyrisée, dans l’indifférence polie des chancelleries occidentales depuis 2020.
(1) Jean-Christophe Buisson, Complètement à l’Est ! Récits, rencontres et reportages en Europe orientale. 1996-2026, Perrin, coll. Tempus, août 2026, 496 pages, 12,50 euros.










