Que faisait le soldat Nasim Mussayev en territoire arménien ?
Des failles sécuritaires
À ce stade, les circonstances du franchissement par le soldat azerbaïdjanais de la frontière arménienne restent à éclaircir. Le Parquet général d’Azerbaïdjan a précisé que Nasim Mussayev a quitté de sa propre initiative, le 26 septembre, son unité militaire de Latchine située à la frontière. On sait que les services de la Sécurité nationale d’Azerbaïdjan ont informé leurs homologues d’Arménie, le 29 septembre, qu’un militaire azerbaïdjanais avait fait acte de désertion. On ignore en revanche quand il est entré en Arménie et pour quelle raison il n’a ni été empêché de pénétrer en territoire arménien ni été repéré avant d’atteindre une zone habitée.
L’agression de la mère de famille, les failles sécuritaires et les zones d’ombre qui entourent cette affaire ont suscité les critiques virulentes de l’opposition. “ Si une seule personne a réussi à franchir la frontière, qui peut dire qu’un bataillon entier ne pourrait pas en faire autant ? ”, a déclaré Artur Khatchatrian, député de l’alliance Hayastan. “ Cela suggère qu’il existe des tronçons vulnérables le long de la frontière ”, a affirmé Garnik Davtian, du bloc Arménie forte (AF). Du côté de la majorité, Andranik Ko-tcharian, le président de la Commission parlementaire de la Défense et de la Sécurité nationale et haut responsable du Contrat civil (CC), a lui aussi exprimé son inquiétude. “ Nous sommes confrontés à une situation que nous devons empêcher de se reproduire à l’avenir. Le soldat azerbaïdjanais ne se trouvait pas seulement sur notre territoire, mais à l’intérieur du domicile de l’une de nos citoyennes. ”
Le 6 octobre, lors d’une séance au Parlement marquée par des échauffourées entre la majorité et l’opposition, Hayastan et AF ont réclamé la démission du ministre de la Défense, Souren Papikian, qu’ils tiennent pour responsable de l’agression de la mère de famille. Narek Karapétian, le chef du groupe AF à l’Assemblée, a affirmé que le ministre était occupé à faire campagne pour les élections locales dans sa ville natale de Stépanavan, au lieu de se rendre d’urgence dans le Syunik. Ce qu’un député du CC a démenti. Le lendemain, Souren Papikian a reconnu devant les députés des “ défaillances ” dans la protection des frontières. “ Ces faits ont eu et auront des conséquences, mais nous pourrons en évaluer toute la portée une fois l’enquête interne terminée ”, a-t-il indiqué.
Malgré ces défaillances avérées, le Premier ministre Nikol Pachinian s’est évertué à minimiser la portée de l’événement. Lui ôtant toute dimension politique, il l’a qualifié d’“ incident criminel ordinaire ”, puis il a reproché à la mère de famille de s’être précipitée à son domicile après son appel à la police. “ Je comprends que l’instinct maternel soit puissant, mais si elle avait attendu l’arrivée de la police, selon toute vraisemblance, rien ne se serait passé ”, a-t-il déclaré au Parlement.
“ Si je n’étais pas intervenue à ce moment-là, ni les enfants ni moi ne serions en vie aujourd’hui ”, a répliqué Ani Avétissian. Elle a précisé que les forces de l’ordre sont arrivées à son domicile au moins cinq minutes après la fuite de Nasim Mussayev ; or elle a téléphoné à la police depuis la ville voisine de Sissian, dont le commissariat est plus proche de Shaki que l’hôtel où elle se trouvait au moment où elle a reçu l’appel de son fils. Elle a déploré en outre qu’une alerte de sécurité n’ait pas été émise à l’attention des habitants de Shaki et des localités voisines. “ Si la Sécurité nationale nous avait prévenus, je n’aurais pas envoyé les enfants à l’école et nous ne serions pas restés à Shaki ”, a-t-elle souligné. Pour Anna Grigorian, la cheffe du groupe parlementaire de l’alliance Hayastan, les autorités n’ont pas émis d’alerte de sécurité car elles “ voulaient retrouver ce soldat azerbaïdjanais et le remettre discrètement à l’Azerbaïdjan ”.
Arpi, la sœur d’Ani, a répondu elle aussi à Nikol Pachinian. Et sur le mode sarcastique : “ Mussayev a tiré un coup de feu mais a manqué sa cible. Il a tenté d’en tirer un second en direction de l’enfant : les doigts et le pied d’Ani ont été touchés alors qu’elle essayait de baisser l’arme. Qu’auraient dû faire Ani et ses enfants : entourer Mussayev d’une couverture pour éviter qu’il n’attrape froid ? Il était en train de recharger son fusil quand Ani l’a frappé avec un couteau. ”
Arpi ne croit pas à l’hypothèse de l’égarement du soldat azerbaïdjanais, et a reproché à Nikol Pachinian d’avoir exclu celle d’une mission de sabotage. “ S’il s’était égaré et n’avait pas eu l’intention de faire du mal, il aurait dû se rendre au lieu d’attaquer une famille ”, a-t-elle déclaré. Pour Marianna Ghahramanian, porte-parole de l’alliance Hayastan, “ Nikol Pachinian, sans aller jusqu’à les justifier, tente de minimiser les actes du soldat azerbaïdjanais armé qui a tiré sur une Arménienne en présence de ses enfants. Il oriente le cours de l’enquête en écartant hâtivement l’hypothèse d’une infiltration subversive ”.









