Ani Avetissian, héroïne et victime "ordinaire" ?

L’intrusion d’un soldat azerbaïdjanais dans un foyer du Syunik, qui a failli coûter la vie à une famille, relance le débat sur la sécurité aux frontières de l’Arménie et l’attitude des autorités d’Erévan. 

PAR VAROUJAN MARDIKIAN 

 

Il est 14 h 15, ce 1er octobre, lorsqu’un adolescent du village de Shaki (province arménienne du Syunik, sud-est du pays), de retour de l’école, repère la présence d’un homme caché à son domicile. Il alerte par téléphone sa mère, Ani Avétissian, qui se précipite chez elle juste après avoir appelé les services de police. Sur place, elle voit l’homme tenir ses enfants en joue à l’aide d’un fusil. Une bagarre éclate, opposant l’intrus à la mère de famille et à son fils aîné âgé de 15 ans. 

La suite, Ani Avétissian la raconte depuis son lit d’hôpital : “ J’ai fait un pas en avant. Il m’a vue, a braqué [son fusil d’assaut] sur moi, a tiré un coup de feu mais m’a manquée. J’ai avancé davantage. Il a braqué le fusil sur mon fils pour lui tirer dessus. J’ai détourné l’arme avec ma main, qui a été blessée [par un second tir]. Ensuite, il m’a jetée sur le lit et a commencé à me frapper. J’ai dit à ma fille d’aller ouvrir le portail. J’ai essayé de faire sortir mon fils aussi, mais il refusait de partir. À ce moment-là, l’homme a braqué le fusil sur ma poitrine, avec l’intention de tirer, mais j’ai repoussé l’arme vers le bas avec force, et un troisième coup de feu a touché mon pied. ” 

C’est alors qu’Ani Avétissian réussit à saisir un couteau de cuisine pour frapper l’intrus. Lequel, blessé, parvient péniblement à prendre la fuite, avant d’être arrêté peu de temps après par la police. Son identité est rapidement établie : Nasim Mussayev, soldat azerbaïdjanais de son état, est entré en territoire arménien et s’est retrouvé pour des raisons inconnues dans le village de Shaki, situé à environ 20 kilomètres de la frontière. 

Arrivé sur les lieux en compagnie des forces de l’ordre, le maire du village, Rouben Manoutcharian, remarque que le soldat porte des vêtements civils, “ un pantalon noir et des baskets ”. “ Au moment de son arrestation, indique-t-il, il était déjà épuisé par la perte de sang. Je lui ai posé une ou deux questions en azerbaïdjanais. Il a dit : "Oldum" [Je meurs]. Je lui ai répondu : "Tu ne mourras pas." Il a été emmené en ambulance sous escorte militaire. ” 

Ani Avétissian a subi avec succès une intervention chirurgicale, à Erévan, durant laquelle “ les médecins ont dû retirer huit centimètres de son fémur fracturé ”, comme l’a expliqué sa sœur, Arpi. Les jours de la mère de famille de 39 ans ne sont pas en danger, mais elle a perdu le pouce de sa main gauche lors de l’agression, et elle devra subir au moins trois interventions, dans les mois à venir, pour tenter de sauver sa jambe, car “ ses os sont fracturés et son genou ainsi que ses tendons sont endommagés ”. Ses deux enfants ont été blessés, dont l’un, l’aîné, a eu le poignet cassé. 

Nasim Mussayev a d’abord été inculpé, le 1er octobre, d’agression armée avec coups et blessures volontaires, violation de domicile et trafic d’armes ; puis, le lendemain, de franchissement illégal de la frontière, sous la pression de l’opinion publique et de l’opposition – cette dernière craignant que le Premier ministre ne libère le soldat azerbaïdjanais pour le rapatrier dans son pays, dans le cadre de sa politique de concessions unilatérales à Bakou. Nasim Mussayev a été placé en détention provisoire pour une durée de deux mois. 

Que faisait le soldat Nasim Mussayev en territoire arménien ? 


Des failles sécuritaires 


 À ce stade, les circonstances du franchissement par le soldat azerbaïdjanais de la frontière arménienne restent à éclaircir. Le Parquet général d’Azerbaïdjan a précisé que Nasim Mussayev a quitté de sa propre initiative, le 26 septembre, son unité militaire de Latchine située à la frontière. On sait que les services de la Sécurité nationale d’Azerbaïdjan ont informé leurs homologues d’Arménie, le 29 septembre, qu’un militaire azerbaïdjanais avait fait acte de désertion. On ignore en revanche quand il est entré en Arménie et pour quelle raison il n’a ni été empêché de pénétrer en territoire arménien ni été repéré avant d’atteindre une zone habitée. 


 L’agression de la mère de famille, les failles sécuritaires et les zones d’ombre qui entourent cette affaire ont suscité les critiques virulentes de l’opposition. “ Si une seule personne a réussi à franchir la frontière, qui peut dire qu’un bataillon entier ne pourrait pas en faire autant ? ”, a déclaré Artur Khatchatrian, député de l’alliance Hayastan. “ Cela suggère qu’il existe des tronçons vulnérables le long de la frontière ”, a affirmé Garnik Davtian, du bloc Arménie forte (AF). Du côté de la majorité, Andranik Ko-tcharian, le président de la Commission parlementaire de la Défense et de la Sécurité nationale et haut responsable du Contrat civil (CC), a lui aussi exprimé son inquiétude. “ Nous sommes confrontés à une situation que nous devons empêcher de se reproduire à l’avenir. Le soldat azerbaïdjanais ne se trouvait pas seulement sur notre territoire, mais à l’intérieur du domicile de l’une de nos citoyennes. ” 


 Le 6 octobre, lors d’une séance au Parlement marquée par des échauffourées entre la majorité et l’opposition, Hayastan et AF ont réclamé la démission du ministre de la Défense, Souren Papikian, qu’ils tiennent pour responsable de l’agression de la mère de famille. Narek Karapétian, le chef du groupe AF à l’Assemblée, a affirmé que le ministre était occupé à faire campagne pour les élections locales dans sa ville natale de Stépanavan, au lieu de se rendre d’urgence dans le Syunik. Ce qu’un député du CC a démenti. Le lendemain, Souren Papikian a reconnu devant les députés des “ défaillances ” dans la protection des frontières. “ Ces faits ont eu et auront des conséquences, mais nous pourrons en évaluer toute la portée une fois l’enquête interne terminée ”, a-t-il indiqué. 


 Malgré ces défaillances avérées, le Premier ministre Nikol Pachinian s’est évertué à minimiser la portée de l’événement. Lui ôtant toute dimension politique, il l’a qualifié d’“ incident criminel ordinaire ”, puis il a reproché à la mère de famille de s’être précipitée à son domicile après son appel à la police. “ Je comprends que l’instinct maternel soit puissant, mais si elle avait attendu l’arrivée de la police, selon toute vraisemblance, rien ne se serait passé ”, a-t-il déclaré au Parlement. 


 “ Si je n’étais pas intervenue à ce moment-là, ni les enfants ni moi ne serions en vie aujourd’hui ”, a répliqué Ani Avétissian. Elle a précisé que les forces de l’ordre sont arrivées à son domicile au moins cinq minutes après la fuite de Nasim Mussayev ; or elle a téléphoné à la police depuis la ville voisine de Sissian, dont le commissariat est plus proche de Shaki que l’hôtel où elle se trouvait au moment où elle a reçu l’appel de son fils. Elle a déploré en outre qu’une alerte de sécurité n’ait pas été émise à l’attention des habitants de Shaki et des localités voisines. “ Si la Sécurité nationale nous avait prévenus, je n’aurais pas envoyé les enfants à l’école et nous ne serions pas restés à Shaki ”, a-t-elle souligné. Pour Anna Grigorian, la cheffe du groupe parlementaire de l’alliance Hayastan, les autorités n’ont pas émis d’alerte de sécurité car elles “ voulaient retrouver ce soldat azerbaïdjanais et le remettre discrètement à l’Azerbaïdjan ”. 


 Arpi, la sœur d’Ani, a répondu elle aussi à Nikol Pachinian. Et sur le mode sarcastique : “ Mussayev a tiré un coup de feu mais a manqué sa cible. Il a tenté d’en tirer un second en direction de l’enfant : les doigts et le pied d’Ani ont été touchés alors qu’elle essayait de baisser l’arme. Qu’auraient dû faire Ani et ses enfants : entourer Mussayev d’une couverture pour éviter qu’il n’attrape froid ? Il était en train de recharger son fusil quand Ani l’a frappé avec un couteau. ” 


 Arpi ne croit pas à l’hypothèse de l’égarement du soldat azerbaïdjanais, et a reproché à Nikol Pachinian d’avoir exclu celle d’une mission de sabotage. “ S’il s’était égaré et n’avait pas eu l’intention de faire du mal, il aurait dû se rendre au lieu d’attaquer une famille ”, a-t-elle déclaré. Pour Marianna Ghahramanian, porte-parole de l’alliance Hayastan, “ Nikol Pachinian, sans aller jusqu’à les justifier, tente de minimiser les actes du soldat azerbaïdjanais armé qui a tiré sur une Arménienne en présence de ses enfants. Il oriente le cours de l’enquête en écartant hâtivement l’hypothèse d’une infiltration subversive ”.  

Le député de la FRA Dachnaktsoutioun Keram Manoukian demande une audition des services de sécurité pour faire la lumière sur les faits survenus à Shaki. 


Satisfaire l’Azerbaïdjan, avant tout 


Animé par le souci de calmer l’opposition et l’opinion publique, Nikol Pachinian a procédé à quelques limogeages. C’est d’abord un directeur adjoint de la Sécurité nationale, Davit Sanamian, chargé de coordonner et de superviser l’action des garde-frontières, qui a été relevé de ses fonctions. Puis deux hauts responsables militaires ont connu le même sort : le colonel Artsvik Grigorian, commandant adjoint du corps des forces spéciales de l’armée, chargé des opérations de combat et déployé dans la province du Syunik, et le chef de la police militaire de Sissian, l’une des villes principales du Syunik. 


 Mais ni la reconnaissance de défaillances par des responsables nationaux ni les limogeages de hauts gradés ne suffiront à dissiper les inquiétudes de l’opposition. L’alliance Hayastan a proposé le 13 octobre, via le député de la FRA Dachnaktsoutioun Guegham Manoukian, une audition des services de sécurité devant la Commission parlementaire de la Défense et de la Sécurité nationale, “ pour faire la lumière sur les faits, plutôt que de laisser chacun dire tout et n’importe quoi, car l’opinion publique va exploiter cette question ”. Proposition rejetée, au motif qu’il ne serait pas prudent de convoquer les services de sécurité au Parlement alors qu’une enquête est en cours. 


Il n’empêche que l’attitude du Premier ministre, qui n’attend pas les conclusions de cette enquête pour livrer des commentaires déplacés, suscite des interrogations et un certain malaise. Tout porte à croire que son positionnement est dicté par son souci de satisfaire l’Azerbaïdjan, au nom du processus de paix. Comment expliquer autrement son manque flagrant d’empathie à l’égard de la mère de famille agressée, dont le témoignage bat en brèche ses « certitudes » ? Pourquoi a-t-il déclaré qu’“ au moins une partie de la peine ” qui sera infligée par la Justice arménienne à Nasim Mussayev “ devra être purgée en Arménie ”, ouvrant la voie au renvoi du soldat dans son pays, alors que l’Azerbaïdjan ne demande pas son extradition à ce jour ? En outre, si cette agression n’était qu’un “ incident criminel ordinaire ”, pourquoi a-t-il limogé de hauts responsables de l’armée et de la Sécurité nationale opérant tous trois dans le Syunik ? Circonstance aggravante : son entêtement à minimiser la portée des événements crée des dissonances peu flatteuses au sommet de l’Etat arménien, sachant que plusieurs hauts dignitaires du régime ont déjà reconnu des défaillances sécuritaires dans cette province stratégique du Syunik.  

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