L'héritage d'une ambition scientifique
Le photographe français Eric Lusito publie Soviet Scientific Institutes aux éditions Fuel, le premier livre de photographie consacré aux instituts de recherche construits à l’époque soviétique. L’occasion de s’intéresser au patrimoine scientifique arménien.
par Eric Lusito
L’Arménie était la plus petite des anciennes républiques soviétiques, mais aussi l’une des plus savantes. Au milieu du XXe siècle, elle comptait parmi les républiques les plus avancées sur le plan scientifique. Dès 1943, les frères Alikhanian participent à la création de l’Académie des sciences d’Arménie et fondent l’Institut de physique d’Erevan. En 1950, on dénombrait déjà plus de trente établissements scientifiques. Autour de la capitale furent construits des observatoires, des laboratoires de physique nucléaire, des accélérateurs de particules et d’autres instruments destinés à explorer les profondeurs de l’univers. Une concentration exceptionnelle de savoirs, de chercheurs et d’infrastructures s’est ainsi développée sur le territoire arménien. Quatre lieux témoignent particulièrement de cette aventure scientifique.
La station de recherche sur les rayons cosmiques d’Aragats
En 1943, les frères Abram Alikhanov (1904-1970) et Artem Alikhanian (1908-1978) installent l'une des premières stations d'altitude au monde consacrées à l'étude du rayonnement cosmique, à 3 200 mètres d'altitude, sur les flancs du mont Aragats. Avant l’invention des accélérateurs, ces particules ne pouvaient être observées qu’à haute altitude.
La route d’accès est recouverte de neige neuf mois sur douze. Pendant une grande partie de l’année, elle est impraticable et le personnel doit être ravitaillé par des véhicules à chenilles ou des motoneiges. Malgré ces conditions difficiles, la recherche n’y a jamais cessé, pas même durant les années « noires et froides » qui ont suivi l’indépendance en 1991, lorsque l’électricité et le chauffage faisaient défaut. Le soutien de la Diaspora arménienne a alors permis à la station de survivre.
Si autrefois les chercheurs travaillaient isolés du reste du monde pendant plusieurs semaines, ils peuvent aujourd’hui rester à Erevan, la station étant désormais reliée par une connexion internet à haut débit. L’équipe développe le réseau international de détecteurs SEVAN et continue de produire des résultats de premier plan sur les éruptions solaires, les orages électriques et le rayonnement galactique.
L’observatoire d’astrophysique de Byurakan
Fondé en 1946 par Victor Ambartsumian (1908–1996), l’observatoire de Byurakan doit une grande partie de sa renommée à cet homme qui, enfant déjà, donnait des conférences sur le système solaire à ses camarades de classe.
Deux fois lauréat du prix Staline, il découvre en 1947 les « associations stellaires », bouleversant ainsi la compréhension de la formation des étoiles. Dans les années 1960 et 1970, l’astronome Beniamin Markarian y mène, depuis un télescope Schmidt – offert, dit-on, par Hitler à Mussolini avant d’arriver en URSS au titre des réparations de guerre – le plus vaste relevé jamais réalisé de galaxies proches, connues aujourd’hui sous le nom de « galaxies de Markarian ». En 1971, l’observatoire accueille même le tout premier symposium international consacré à la recherche d’une intelligence extraterrestre, réunissant des scientifiques soviétiques et américains. Des dizaines de cosmonautes, dont Alexeï Leonov, y furent également secrètement formés à l’utilisation de télescopes spatiaux embarqués à bord des stations Saliout puis Mir. Fragilisé après 1991, l’observatoire a su rebondir. En particulier, le télescope ZTA-2,6 a redémarré avec l'aide d'astronomes français de Marseille. Byurakan reste aujourd’hui l’un des grands centres astronomiques d’Europe de l’Est.
Le radiotélescope ROT-54/2,6
Près du village d’Orgov se trouve un instrument scientifique unique au monde, le radiotélescope ROT-54/2,6, conçu par l’ingénieur et scientifique Paris Herouni (1933–2008). Son histoire commence en 1957, lorsque le jeune homme découvre dans la revue Nature un article consacré à une nouvelle forme de radiotélescope géant. Après avoir construit un prototype de cinq mètres, il passe près de deux décennies à convaincre les autorités soviétiques de financer une version beaucoup plus ambitieuse.
La conception du projet débute en 1975 et sa construction s’étend de 1981 à 1985. Son immense réflecteur en forme de demi-sphère mesure 54 mètres de diamètre. Sa surface est composée d’environ 4 000 panneaux en alliage d’aluminium, façonnés et ajustés à la main avec une précision de 70 microns. Le radiotélescope possède par ailleurs une configuration particulièrement originale puisqu’il combine observation radio et observation optique.
Lors du premier essai de calibration, en 1987, l’équipe d’Herouni détecte une puissante éruption radio provenant d’une étoile géante rouge située à 380 années-lumière. Épargné par le tremblement de terre de 1988, le radiotélescope n’échappe pas aux conséquences de l’effondrement de l’URSS, qui entraîne la disparition des financements. Après une modernisation menée entre 1995 et 2010, il reprend brièvement ses activités avant de s’arrêter à nouveau en 2012. Aujourd’hui, ce monument technologique est dans l’attente des moyens nécessaires à sa remise en service.
Le synchrotron ARUS
En 1956, Artem Alikhanian entreprend le développement du synchrotron ARUS (« accélérateur arménien », dérivé du russe ARmyanskii USkoritel). Son objectif est alors de construire l’accélérateur d’électrons le plus puissant au monde. Un synchroton est une installation sophistiquée permettant d’accélérer des particules dans une boucle fermée jusqu’à une vitesse proche de celle de la lumière, afin d’étudier les composants fondamentaux de la matière.
Entre 1960 et 1966, le chantier constitue le plus vaste projet de construction du pays. Une véritable ville scientifique, surnommée « Physgoradok » (« la ville de la physique » en russe), est édifiée autour de l’institut et de ses laboratoires, avec des logements, des écoles, des commerces, une clinique, un centre culturel et un hôtel.
ARUS est inauguré officiellement en octobre 1967. Entre 1970 et 1991, environ quinze expériences par an y sont menées dans des domaines militaires et civils. ARUS devient alors le fleuron de la physique arménienne, très peu de pays disposant à cette époque d’une installation comparable. À son apogée, l’institut emploie environ 4 500 personnes. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé sous la barre des 400. La grave crise énergétique qui suit l’indépendance du pays paralyse le synchrotron pendant plusieurs années, car cette installation consomme beaucoup d’électricité. Remis en service en 1998, il accueille encore quelques expériences, mais les difficultés économiques entraînent la suspension de ses activités en 2008. Les chercheurs continuent toutefois des recherches en physique nucléaire de basse énergie en utilisant une partie des installations d’ARUS.
Résilience et renouveau
Ces quatre lieux témoignent d’une science arménienne d’exception, brutalement fragilisée par l’effondrement de l’URSS et le choc des années 1990. Pourtant, l’histoire scientifique de l’Arménie ne s’est pas interrompue. Cette continuité doit beaucoup à la détermination des scientifiques, capables de transmettre leurs connaissances et d’imaginer de nouvelles pistes de recherche dans des conditions difficiles, mais aussi au soutien de la Diaspora et aux coopérations internationales. La science arménienne a perdu une partie de ses moyens, mais elle n’a pas perdu son ambition.
Soviet Scientific Institutes par Eric Lusito – éditions Fuel – 1er mai 2026 – anglais – 208 pages – 37 euros








