LE SAVIEZ-VOUS L'ile des Arméniens à Istanbul : Kinaliada

C’est l’une des plus petites îles habitées de l’archipel des neuf îles des Princes dans la mer de Marmara au sud-est d’Istanbul. Les Arméniens s’y sont installés vers 1833. A partir des années 1940, l’île va devenir un lieu de villégiature pour la communauté arménienne de Bolis. 

Par Marie-Anne Thil 

 

Les îles aux Princes ou Adalar (les îles en turc), à proximité d’Istanbul, sont les plus prisées des touristes. Mais aussi, comme le dit la journaliste Delphine Minoui, correspondante du Figaro à Istanbul : “ C’est ici, sur la page bleue du Bosphore, que s’écrit le plus intime des journaux de la Turquie. ”  


Elles ont été aussi appelées “ papadonisia ” (îles des Prêtres ou îles des Popes). L’homme d’Eglise et géographe florentin, Cristoforo Buondelmonti, (1380-1430), note que “ les îles autour de la ville étaient surtout habitées par des moines, dans de nombreux monastères ”. Quant au Suisse Ernest Mamboury, dans son livre Istanbul touristique de 1951, il estime que “ dans les années 1920-40, la population des îles est encore essentiellement "minoritaire" : Arméniens à Kınalı, Grecs à Burgaz, Juifs sur Büyükada ” (1). Selon la doctorante Jeanne Lena (2), “ leur nom fait référence à l’histoire de ces lieux, espaces d’exil et de récréation pour l’aristocratie byzantine. C’est au 19e siècle, lorsque les îles sont désenclavées par la mise en place d’une ligne de bateau, que la bourgeoisie stambouliote investit la zone. Les riches familles s’y installent. Les villages de pêcheurs se métamorphosent en lieux de villégiatures, comme le rappellent les villas de style victorien ; des résidences d’été sont bâties par des entrepreneurs “ roums ” (soit la communauté orthodoxe de langue grecque) ou arméniens ainsi que des notables ottomans ; des étrangers y trouvent un lieu de refuge, Russes fuyant la Russie soviétique ou Juifs poussés à l’exil par l’antisémitisme européen ”. 

 

 Kınalıada, “ l’île du Henné ” 

Son nom fait référence à la couleur rouge de sa terre et des rochers que l’on remarque lorsqu’on arrive d’Istanbul. Kınalıada a été la première des îles aux Princes desservie par le ferry à partir de Kadiköy, bordée au sud par la mer de Marmara. Dès 1846, “ des liaisons régulières en bateau à vapeur sont lancées entre les îles et le continent, permettant à une partie de la bourgeoisie stambouliote, Turcs compris, dans la foulée des Grecs, Arméniens, Juifs et Levantins, d’installer des résidences d’été sur les îles ”.  


Selon le diplomate Bertrand Buchwalter (3), les Arméniens se sont installés à partir de 1833. “ Vers la fin du 19e siècle, selon Vital Cuinet (4), on y trouve 398 habitants, dont 200 Arméniens (une centaine de catholiques, une centaine de grégoriens). On y trouve aussi deux écoles primaires arméniennes (une pour garçons, une pour filles) avec un total de 45 élèves. Les deux écoles sont alors attenantes à l’église. À partir des années 50 et 60, l’île va vraiment devenir un lieu de villégiature pour la communauté arménienne d’Istanbul, jusqu’à devenir assez bétonnée… L’hiver, la population tombe en dessous de deux mille habitants, elle serait supérieure à trente mille en saison, dont la moitié d’Arméniens – Patriarche compris – qui viennent y prendre pour plusieurs mois leurs quartiers ”. 


Dans les années 1935-1940, l’île devient donc un lieu de villégiature pour les familles aisées. A titre d’exemple, le témoignage de Sona Bédrossian (Arménienne de 94 ans aujourd’hui) : “ Nous avions l’habi- 
tude de partir quatre mois en vacances d’été. Nous allions à l'île de Kinali, du côté est. Cela devait être en 1935. Je me souviens des lampes à gaz pour s’éclairer. Je me rappelle qu’on descendait les pastèques dans un puits pour les refroidir. Nous étions du côté ouest de Kinali. C’était formidable, il y avait ma cousine, mon cousin et des amis. Nous étions souvent ensemble. Nous courions dans tous les sens dans les rues, comme si l’île nous appartenait. Nous jouions à cache – cache. Je me suis beaucoup amusée. Je devais avoir 6 ou 7 ans. Papa jouait au tennis et maman tricotait avec ses voisines. L’après-midi, après le déjeuner, nous faisions des siestes ”.
 


Dans l’île, se trouve l’église Sourp Kirkor Loussavoritch, fréquentée par la communauté dont le nombre se révèle fort important durant la saison estivale. Selon le Patriarcat arménien de Turquie, “ cette église en briques, dont les fondations ont été posées en 1855, a été construite par le patriarche Hagop III. Elle fut ouverte au culte en 1857. Le premier clocher de l'église a été construit grâce à la charité de Baghdasar Hakobyan ”. En 1988, l'église a été rénovée avec la construction du clocher actuel et des travaux de renforcement des fondations. Elle se compose d'une section de prière et d'un autel, et possède également deux chapelles. Près de l'église se trouvent la résidence d'été patriarcale et la maison de repos de l'orphelinat de Karagözyan. On dit que le moine compositeur Komitas a servi à Sourp Kirkor Loussavoritch entre 1910 et 1913, avant de se réfugier en France. 


Kınalıada, revisitée par la poésie 

L’écrivain et poète turc, Sait Faik Abasiyanik, (1906-1954), né dans la petite île de Burgaz, habitée par des Grecs – des pêcheurs et des gens pauvres – garde en mémoire la trace vivante des populations de son enfance où se côtoyaient Grecs et Arméniens. Il fait référence à l’île de Kınalıada plusieurs fois dans ses écrits. Elle apparaît dans Le Café du coin, La Maison de Kinali où habite “ la fille que j’aime ”, dit-il. Dans ce recueil, on retrouve aussi l’histoire du Pêcheur arménien et la mouette éclopée.  


Cet amoureux des îles les décrit inlassablement : “ Depuis mon enfance, chaque fois que je jette les yeux sur une carte, mes yeux cherchent tout de suite une île ”. A Kınalıada, il imagine les gens : “ Je les vois souvent sur le ferry. Que feront les maisons de Kınalıada, qui sont pour la plupart fermées dans leur coquille, coquille tachetée de rouge, comme des insectes avec leurs lumières rouges tamisées au milieu de la nuit, de ceux qui sortent de ce ferry ? Que feront-ils ? Comme partout ailleurs, ils bavardent, ils mangent, boivent, dorment ”. 

Loin de la douceur de l’île de Kınalıada, il est impossible de ne pas rappeler le massacre des chiens errants d’Istanbul sur l’île de Sivriada, (30 à 60 000), décrété par le parti Jeunes-Turcs en 1910. Privés de nourriture et d’eau, les chiens s’entre-dévorèrent. C’est le sujet du court-métrage Chienne d’Histoire (métaphore du Génocide des Arméniens) que Serge Avédikian réalisa en 2010, et pour lequel il reçut la Palme d'Or du court-métrage au festival de Cannes de la même année. 

 

Le devenir des îles aux Princes  

Selon un article de Jeanne Léna : “ La compétence en matière de planification urbaine dans les îles aux Princes et la mer de Marmara est transférée à l’État en novembre 2021 via un décret présidentiel établissant une “ zone spéciale de protection de l’environnement ”, justifiée par un patrimoine naturel endémique et jusqu’à lors préservé ”. La municipalité d’Istanbul, qui avait travaillé deux ans sur un projet réalisé en coopération avec les habitants des îles, (16 372 personnes en 2021), a perdu sa compétence. Pendant la période estivale, la population est multipliée par dix. 


Les îles sont défendues activement par leurs habitants auxquels se joignent des associations militantes (écologiques, culturelles), des institutions européennes… “ Une réflexion de la part de la société civile est en cours sur l’inscription de l’orphelinat de Büyükada (5) sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO ”. Affaire à suivre… 

 

(1) Alain Servantie, Y a-t-il des îles turques ? 

(2) Les îles aux Princes (Istanbul, Turquie) : un aménagement urbain conflictuel, Géoconfluences 

(3) Conseiller Europe continentale et Turquie, auprès d’Emmanuel Macron : Portrait de la communauté arménienne d’Istanbul. Les relations turco-arméniennes : quelles perspectives ?, Institut français d’études anatoliennes, 2002, https://doi.org/ 

(4) Né le 19 décembre 1833 et mort le 6 septembre 1896 à Constantinople (Empire ottoman), est un orientaliste et géographe français. 

(5) Orphelinat grec abandonné, vieux de cent ans 

 



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    Vu sur les Iles aux princes

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    L'église arménienne de l'ile Sourp Krikor Loussavoritch

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