Editorial novembre 2026
Notre éditorial du mois de novembre 2026 : Il est urgent de penser aussi à la Diaspora

Par Harout Mardirossian
Pendant des décennies, la Diaspora arménienne a porté l’Arménie à bout de bras. Face aux épreuves de l’histoire, au tremblement de terre de 1988, à l’effondrement de l’Union soviétique, aux guerres d’Artsakh et aux difficultés économiques du pays, elle a toujours répondu présente. Par ses institutions politiques, ses associations ou encore le Fonds arménien international, elle a soutenu politiquement, diplomatiquement, financièrement, la jeune République indépendante et a préservé une nation meurtrie par le Génocide et la dispersion.
Cette solidarité a été indispensable. Elle demeure une part essentielle de notre histoire collective. Mais une question mérite désormais d’être posée sans tabou : la Diaspora doit-elle continuer à consacrer une part aussi importante de ses ressources financières à l’Arménie, alors qu’elle doit elle-même faire face à des défis considérables ?
Le gouvernement actuel y apporte une première réponse en écartant la Diaspora de tout droit à participer à la vie de la Nation dans un nouveau projet de loi qui va restreindre la citoyenneté arménienne. Elle y ajoute une critique injustifiée de l’aide humanitaire apportée à l’Arménie depuis 30 ans qualifiée par le Premier ministre de “ vêtements de seconde main dont nous n’avons pas besoin ”. Comme si nous n’avions fait que cela pendant toutes ces années. Quel mépris ! Mais surtout, l’Arménie dispose aujourd’hui de recettes budgétaires de près de 10 milliards de dollars quand la collecte du Fonds arménien, atteint péniblement chaque année 10 millions de dollars. Le constat est clair : l’Arménie n’a plus besoin de sa diaspora pour se renforcer économiquement alors que cette dernière lui consacre toutes ses ressources.
Dans ces conditions, continuer à financer l’Arménie comme dans les premières années de l’indépendance et du mouvement du Karabagh n’a plus de sens. Nos communautés vivent dans des sociétés confrontées à de profondes mutations. Les associations manquent de moyens, les écoles arméniennes peinent parfois à assurer leur pérennité, les centres culturels ont besoin d’être rénovés, les jeunes s’éloignent de nos structures traditionnelles et la transmission de la langue devient chaque année plus fragile. Autant de priorités qui ne peuvent plus être reléguées au second plan. Elles conditionnent la survie d’une diaspora politiquement vivante, organisée et capable de transmettre son héritage aux générations futures et de défendre la nation arménienne si elle était attaquée comme en 1990, 1993, 2016, 2020, 2021 ou 2023. Nous connaissons suffisamment bien l’histoire du peuple arménien pour savoir que les ténèbres peuvent revenir.
Il ne s’agit pas de tourner le dos à l’Arménie, ni de nier les dangers auxquels elle reste confrontée mais il est temps de rééquilibrer nos priorités. Pour l’Arménie, si les dirigeants actuels veulent bien le comprendre, renforcer la Diaspora, la légitimer, lui donner des moyens d’action, c’est renforcer son indépendance. C’est se doter de niveaux différents d’interventions diplomatiques permettant de disposer de plus de marges de manœuvres. En tous les cas, cela ne doit pas être de nommer des « Commissaires » (rien que le nom sent la naphtaline stalinienne) pour représenter l’Arménie en diaspora. L’Arménie a déjà des représentants en Diaspora : ils s’appellent ambassadeurs ou consuls. La diaspora a déjà des représentants : en France, ils s’appellent CCAF.
Ce travail de sape de la Diaspora, on peut en constater amèrement les résultats au Liban, en Syrie ou en Iran alors qu’elle constituait une diaspora solide, instruite, économiquement active et culturellement vivante, bref un partenaire stratégique précieux au Moyen-Orient aujourd’hui abandonné à son sort et à l’exode.
Notre responsabilité n’est donc pas de choisir entre l’Arménie et la Diaspora et de vivre chacun de notre côté. Il n’est pas non plus question d’accepter une relation où la Diaspora n’est qu’un distributeur automatique de billets. Notre responsabilité, c’est de faire émerger ensemble la Nation arménienne du 21e siècle.









