Ararat, un baptême de l'Arménité
Partis d’Erevan le 27 juillet, via la Géorgie, Vana Madenian et Vartan Agoudjian dans un groupe de 15 personnes sont arrivés en Turquie, à Dogubayazit, pour commencer l’ascension des 5 137 m du mont Ararat. Il aura fallu trois jours pour atteindre le sommet. Une semaine après, ils étaient de retour à Erevan. Récit d’un périple physique, riche en émotions.
Par Nicolas Avetissian
L’idée est née au sommet du monument Cascade, à Erevan. Face à eux, le mont Ararat. Vana et Vartan se regardent et se disent qu’un jour, ils le graviront. Un an plus tard, le projet prend forme avec Armenian Geographic (ArmGeo). Mais l’ascension n’est pas pensée comme un simple défi sportif : elle s’inscrit dans une semaine consacrée à l’Arménie et à ses terres historiques. Tous deux sont danseurs à la Compagnie Yeraz et se connaissent depuis l’enfance. Au fil des années, des scènes partagées, ils ont développé une relation presque fraternelle. Vana, pourtant, aime habituellement vivre ce genre d’expérience seule. Avec le recul, elle estime qu’ils formaient avec Vartan, “ le meilleur binôme ”.
Le premier jour, trois heures de marche sont prévues : ils arrivent au camp en deux heures et demie. Vana se souvient même avoir pensé qu’elle avait “ autant stressé ” pour finalement découvrir une randonnée plutôt accessible. Vartan, lui, remarque dans le groupe un habitué de la montagne en short, baskets et lunettes de soleil, qui semble avancer sans aucune difficulté. Tout porte alors à croire que l’ascension sera plus simple qu’imaginée. Le deuxième jour, la fatigue s’installe et l’illusion disparaît. Le dénivelé commence à peser et notre binôme redouble d’effort pour arriver au deuxième camp de base. Ce soir-là, le repos sera très court. Le départ vers le sommet est prévu à une heure du matin, après une nuit quasiment sans sommeil. Dans l’obscurité, ils voient que certains marcheurs font demi-tour. Vana commence alors à douter. Et si elle n’y arrivait pas non plus ? Après environ cinq heures de marche, le groupe s’arrête pour enfiler les crampons et traverser la neige. Elle aperçoit le sommet. Cette fois, son impression que l’ascension était facile a disparu : “ Je me serais peut-être arrêtée ici si ce n’était pas Massis. ” Elle continue pourtant. Avec Vartan, ils sont parmi les premiers à chausser leurs crampons et repartent. La pente impose des zigzags ; eux impatients, avancent presque en ligne droite.
La force des sommets de l'Ararat
Vartan l’atteint légèrement avant Vana. Lorsqu’elle arrive, elle fond en larmes. Les pensées se mêlent : son histoire, son parcours et sa mère. Dans ses affaires, Vana a emporté un petit foulard qui lui appartenait. Elle l’a gardé avec elle pendant toute l’ascension. En le retrouvant sur certaines photographies prises au sommet, elle éprouve une joie particulière : “ C’était un peu comme si je l’avais emmenée avec moi. ” À cet instant, Vartan est là. Les doigts gelés, ils n’ont même plus forcément la force de parler, mais ils se comprennent. Vana décrit ce soutien comme l’une des forces de cette semaine : elle savait qu’il comprendrait sans avoir besoin d’explications. La météo favorable leur permet de rester près de trente minutes au sommet. Ils prennent des photos, ramassent quelques pierres et choisissent leur point de vue : plutôt que de privilégier le paysage tourné vers la Turquie, ils veulent que l’Arménie apparaisse derrière eux. Le choix est symbolique. La différence sera presque imperceptible pour celui qui découvrira l’image, mais elle compte pour eux.
Pour Vana, l’Ararat n’est cependant pas une montagne que l’on gravit pour battre un record ou recommencer chaque année. Elle y voit plutôt une étape, un moment particulier d’une vie. “ C’était vraiment comme un baptême de notre arménité ”. Son prénom vient du lac de Van, où sa famille paternelle a des racines. Son rapport à l’Arménie s’est construit dans la langue, la danse, l’école, et les voyages familiaux. Elle se sent davantage appelée par les montagnes de son histoire que n’importe quelle autre. Van, puis Aghtamar, donnent ainsi une réalité à un héritage longtemps transmis par les récits.
Pour Vartan, le voyage permet lui aussi de se rapprocher de sa mémoire familiale. Son père, le photographe Antoine Agoudjian, a consacré une partie de son travail à la mémoire arménienne. Sur le bateau qui les conduit vers Aghtamar, ils dansent des danses traditionnelles arméniennes avec leurs camarades de l’ascension. Les frappes du « Yarkhushta » [Ndlr : danse folklorique et martiale arménienne originaire de la région historique de Sassoun, en Arménie occidentale] lient alors les mains et les cœurs des Arméniens de la Diaspora et d’Arménie, réunis par la montagne et devenus, au fil des jours, une véritable famille. Des locaux kurdes se mettent à danser leurs propres danses. Vartan se joint à eux, apprenant leurs pas, et envoie la vidéo à son père. Celui-ci retrouve une vidéo où il apprend la même danse lors d’un voyage similaire, en 2002. Un geste partagé avec des inconnus devient soudain un écho entre deux générations.
Quelques jours plus tard, à Erevan, Vartan assiste au festival « Gutan », consacré aux danses ethnographiques. Une troupe composée uniquement de « Վերադարձողներ », des Arméniens revenus de la Diaspora, monte sur scène. Avant qu’elle ne commence à danser, le chanteur Arsen Grigoryan (Mro) exprime le souhait que tous les Arméniens puissent, un jour, revenir sur leurs terres. Vartan est immédiatement touché. Il se reconnaît dans cette idée : “ J’ai envie de faire partie de ces gens-là, et quand on pourra, on le fera. ”
C’est peut-être là que l’Ararat prend tout son sens. Pour Vana comme pour Vartan, cette aventure n’a pas seulement rapproché deux jeunes de leurs racines, elle leur a rappelé que l’arménité ne se résume pas à une origine ou à un héritage transmis. Elle se vit, se cherche et se construit. Vartan en tire une conviction plus large : pour un Arménien de la Diaspora, le lien avec l’Arménie ne devrait pas se limiter au tourisme. Il faut y aller pour comprendre, rencontrer, apprendre, mais aussi pour y faire quelque chose de concret.
Vana et Vartan sont partis gravir une montagne. Ils en sont revenus avec bien davantage : des souvenirs à transmettre, une relation renforcée et une conscience renouvelée de ce qui les relie à ces terres. Ararat n’aura donc pas seulement été un sommet à atteindre. Il aura été une manière de se rapprocher de ce qu’ils sont. Un baptême de l’arménité.









