Et maintenant
Après avoir exploré les ressorts sur lesquels s’appuyer pour métamorphoser le diamant brut qu’est l’expérience arménienne en école de la vie, nous allons examiner les moyens à mettre en œuvre et la stratégie à déployer pour engager le processus de transformation de la Diaspora et exister, par la force des choses, aux yeux de l’Arménie.
PAR VAROUJAN MARDIKIAN
Va-t-on s’en remettre une fois de plus à la Providence pour sécher nos larmes ou nous maintenir simplement en (sur)vie, comme beaucoup d’entre nous qui répètent souvent pour se rassurer, dans un réflexe digne de la méthode Coué, que les Arméniens finiront toujours par renaître de leurs cendres ? Non, je ne suis pas preneur. Le disque est rayé de toutes parts. Compte tenu de l’état de nos forces et de l’immense travail que nos richesses tapies au fond de notre être (cf. FA septembre, pp. 50 à 53) nous invitent à accomplir, il est urgent de prescrire un « remède de cheval ».
On le devine à la lecture de la première partie, qui consacre une large place aux vertus non explorées de l’arménité : assigner un rôle central à l’éducation afin de mettre en valeur cet enchevêtrement de trésors s’impose en filigrane comme la priorité absolue pour les décennies à venir. Et pour que ce tournant puisse s’opérer, il convient de mettre en place une dynamique vouée à relier un grand nombre d’acteurs concernés par l’ouverture d’un nouvel horizon. Dans cette perspective, les écoles franco-arméniennes quotidiennes sont appelées à jouer un rôle de premier plan, à condition de se réinventer. Elles constituent le lieu idéal, en théorie, pour aider à franchir ce cap, car elles disposent potentiellement des atouts pour ouvrir le monde de l’enfant et de l’adolescent, jour après jour, à toutes ces richesses et aux questionnements qui s’y rattachent.
L’« état d’urgence » que la gravité de la situation actuelle commande de décréter devrait nous contraindre à prendre le taureau par les cornes : pour donner à ces jeunes les chances de construire leur culture du présent, en se confrontant dès leur plus jeune âge aux spécificités de leur identité, l’arménité doit occuper, enfin, la place qu’elle mérite à l’école, à côté de l’enseignement général. Et ce, via diverses passerelles comme les activités périscolaires, en instaurant un enseignement obligatoire, dispensé à intervalles réguliers et fréquents par des spécialistes, sur les différentes dimensions de l’arménité contemporaine (géopolitique, politique, économie, questions sociales et culturelles, Artsakh, Cause arménienne, actualité de la Diaspora et de ses relations avec l’Arménie, etc.).
Les élèves entreront ainsi de plain-pied dans ce monde que leur école est censée représenter. Au-delà de la découverte d’un monde infiniment dense, qui leur permettra de découvrir des aspects trop souvent méconnus de leur intériorité, ils auront la chance de mettre en perspective, au quotidien, les richesses de la culture produite par l’enseignement général et le capital de trésors dont l’arménité est porteuse.
Cette dynamique aura pour effet d’apporter une aide concrète et substantielle aux parents d’élèves, souvent coincés entre leur souci légitime d’offrir un avenir radieux à leurs enfants et leur désir tout aussi fondé de contribuer à la transmission de l’identité arménienne. Il y a fort à parier, aussi, qu’emprunter ce chemin pourrait bien entraîner une transformation des relations parents-enfants, déclenchée par la prise de conscience des richesses portées par l’identité arménienne contemporaine et l’impulsion décisive que ce tournant majeur donnera au vécu d’une double culture en Diaspora.
Au final, l’horizon tracé par les organisateurs et participants de la conférence organisée en mars dernier, aux Etats-Unis, par la FRA Dachnaktsoutioun de la côte Ouest – “ Relier les réussites de la jeunesse à un projet collectif arménien plus vaste ” (cf. FA septembre) –, prendra alors tout son sens. Le travail intense mené en amont aura préparé le terrain à l’établissement d’une relation naturelle, fluide et équilibrée – donc non forcée – entre les réussites individuelles et le projet collectif arménien. Ce qui profitera à la fois aux individus dans leur vie quotidienne et à la collectivité arménienne dans son ensemble.
Un logiciel à modifier de fond en comble
Immanquablement, le simple fait d’opérer ce tournant va générer un débat de fond sur la manière d’appréhender l’éducation au sein de la Diaspora arménienne. On sait qu’aujourd’hui encore, subsiste de façon explicite ou pas la querelle qui divise deux pôles a priori irréconciliables : les tenants d’une éducation arménienne traditionnelle et les autres. Et si c’était le moment d’introduire une nouvelle donne qui les renverrait dos à dos, de fait, au nom de l’intérêt général ? Ni une éducation arménienne détachée de l’expérience humaine et sans mise en perspective avec l’enseignement général, ni celui-ci à la remorque duquel les éléments constitutifs de l’arménité peineraient à se ménager une petite place ! Mais plutôt relever le défi de transformer l’arménité en véritable source d’inspiration pour l’éducation en général. En clair, élaborer notre vision singulière sur une question des plus universelles, quand le réel vous offre sur un plateau tous les matériaux pour construire une armature identitaire puissante, subtile et moderne (cf. FA septembre).
L’enjeu est d’autant plus crucial qu’il s’agit aussi, en toile de fond, de dénicher des talents aptes à devenir les cadres de l’arménité de demain et d’éveiller des vocations qui s’ignorent sans doute pour la plupart d’entre elles. La mise en œuvre d’une telle politique nécessite, là aussi, une réflexion approfondie de nos dirigeants spécialisés dans tous les domaines, pour permettre à ces talents d’éclore sans hypothéquer le moins du monde leur avenir. Et, pourquoi pas, pour préparer leur apprentissage aux métiers de l’arménité qui leur offriront l’occasion de rendre à l’identité arménienne ce qu’elle leur aura apporté dans la construction de leur être. Cela suppose, dans cette optique, la nécessité de former un grand nombre de formateurs, à la fois capables d’assimiler les fondements de cette nouvelle donne éducative et désireux de s’engager dans cette voie.
Tout cela implique un tournant majeur dans la manière d’envisager la mission éducative. Mais pas seulement sur le type d’éducation à dispenser pour faire émerger une génération conquérante, capable de surmonter les injustices qui s’abattent sur le monde arménien grâce à un esprit entraîné à dompter une matière souvent désespérante. On pense ainsi à tous ceux voués à s’impliquer afin de donner corps à ce projet, qui requiert bien plus que l’engagement d’une poignée de Don Quichotte pour se concrétiser. Chacun doit en effet apporter son obole à la construction de l’édifice : en première ligne, le monde éducatif et culturel (écoles quotidiennes, Maisons de la Culture et Centres culturels), appelé à se saisir à bras-le-corps de ce changement de cap, mais aussi celui de la politique, de l’économie et des affaires, des médias, des artistes, des écrivains et des philosophes. Tous ces acteurs potentiels devront servir avec ardeur cette Cause nationale, en soutenant pleinement, à différents niveaux, ceux qui travailleront directement avec les élèves.
Et d’abord par leur présence physique. Dans tous les domaines de la vie publique, la Diaspora regorge de spécialistes compétents et aguerris, susceptibles d’apporter leur expérience et leur contribution précieuses. Il va sans dire que les élèves devront profiter de leurs connaissances et de leur vision, à travers des rencontres régulières programmées en coordination avec l’encadrement de l’établissement. Il incombera ensuite aux médias arméniens de mettre l’accent sur l’importance de cet investissement, afin de souligner ses bienfaits, d’amplifier les débats autour de la signification de ce changement de cap et d’attirer l’attention des familles. Et puis comment ne pas évoquer la nécessité d’élaborer un modèle et des circuits de financement adéquats pour garantir le développement de cette formation, sachant que le bénévolat, aussi respectable soit-il, ne suffira certainement pas à engranger des résultats significatifs, au regard de l’immensité de la tâche à accomplir ?
Pour mettre en place tout ce dispositif, une constatation s’impose, à l’évidence : les différents acteurs de ce changement de cap devront non plus travailler chacun dans leur coin, mais œuvrer ensemble à la viabilité et à l’expansion de ces actions de formation. Comme sur la question du type d’éducation à dispenser, un changement radical de logiciel s’avère indispensable. Quand vont-ils enfin se réunir, dresser un état des lieux et esquisser des projections sur l’avenir pour jeter, ensemble, les fondements d’un modèle original de développement adapté à nos spécificités et capable d’enrayer la fragmentation d’un monde intérieur éclaté ?
Le CCAF, qui vient de se donner les moyens d’insuffler un nouvel élan, n’a-t-il pas par nature un rôle éminemment stratégique à jouer dans cette perspective ? N’est-il pas voué à fédérer toutes ces énergies qui, certes, agissent efficacement et infusent leur savoir avec autorité, mais uniquement dans leur domaine spécifique, sans lien consubstantiel, sur la durée, avec les autres acteurs qui sont tous censés vivre une communauté de destins ? L’urgence ne commande-t-elle pas de lancer dès à présent ce grand débat ?
Forger sa destinée en tant qu’entité, un passage obligé pour la Diaspora
Face à cet immense défi à relever, il ne faut pas espérer voir l’Arménie assumer sa part du travail. Car s’engager dans cette voie suppose de s’appuyer sur quatre fondements incontournables : la prise de conscience, la volonté politique, la vision à long terme et les compétences. Or aucun de ces incontournables ne pointe le bout du nez à Erévan. Qui plus est, l’Arménie aura beau jeu d’invoquer une situation (géo)politique et économique difficile pour « justifier » – même tacitement – l’absence de cette question à son ordre du jour.
Il faut donc arrêter de se cogner la tête contre ce mur. Car l’attente, en l’occurrence, porte les germes d’une énième cruelle déception, qui entraînera inévitablement son lot de désaffections dans nos rangs. Or notre capital humain constitue notre bien le plus précieux. Nous avons placé pratiquement toutes nos espérances sur l’Arménie devenue indépendante, nous recevons aujourd’hui en pleine figure les effets pervers de ce choix par défaut. Nous constatons, à nos dépens, à quel point il est dangereux de miser une bonne partie de l’avenir de la Nation sur un seul pôle, aussi stratégique soit-il.
L’Arménie d’aujourd’hui se débat sur un chemin semé d’embûches, porteur de tous les dangers sur lesquels nous alertons sans cesse l’opinion publique. La Diaspora va continuer de défendre, de son côté, la Cause arménienne et l’Artsakh, contre vents et marées. Il ne faut néanmoins se faire aucune illusion : si elle assumera effectivement le rôle de contrepoids – autant que faire se peut – aux dérives de la politique d’Erévan, la Diaspora arménienne n’a pas les moyens, dans le contexte actuel, d’influer sur les décisions prises par l’administration Pachinian. Et cela, hélas, est parti pour durer.
La Diaspora manque cruellement de la puissance nécessaire pour peser sur l’avenir de l’Arménie quand celle-ci est affaiblie, voire lorsqu’elle déraille : c’est l’un des enseignements majeurs de ces 35 années de relations d’où se dégage un mélange indigeste de frustration, de révolte et d’amertume. Alors faut-il abandonner l’Arménie ? La boycotter parce qu’elle trahit nos principes ?
Plutôt que d’agir en fonction des dérives de l’Arménie, le moment est venu pour la Diaspora d’exercer son droit au libre arbitre, pour construire « son » avenir sans laisser tomber l’Arménie ni compter sur elle, mais en tirant au jour le jour les enseignements d’une expérience à la fois riche et chaotique. Cela passe par la nécessité d’investir en priorité sur l’éducation et la formation. Un investissement au long cours, sur lequel nous pourrons enfin avoir prise – une donnée essentielle à prendre en compte pour l’avenir d’une identité hantée par la menace de la disparition. Pour la Diaspora, agir essentiellement là où le résultat ne relève pas de ses seuls efforts la condamne à affronter, tôt ou tard, le spectre de l’impuissance. A l’inverse, déployer son énergie dans un domaine où l’issue ne dépend que d’elle sera à la fois une épreuve de vérité et, en cas de réussite, un facteur stimulant qui l’aidera à modifier sa représentation d’elle-même, en cicatrisant ses blessures identitaires qui la minent de l’intérieur, et à instaurer une nouvelle tradition appelée à s’installer sur la durée.
La Diaspora arménienne doit suivre sa trajectoire à elle, forger sa destinée en tant qu’entité pour atteindre la masse critique capable d’influer sur les choix de l’Arménie, quels que soient ses dirigeants. Autrement dit, afin de devenir un partenaire respecté. Cette perspective va prendre de l’épaisseur, au fil du temps, car les proclamations encore entendues ici ou là sur l’unité de la Nation relèvent plus que jamais d’un baratin mythifié !
Il faut donc s’armer de patience, sans attendre de résultats immédiats. Cette exigence sollicite en chacun de nous, sur le plan humain, notre capacité à préparer le terrain à une transformation en profondeur de la Diaspora, sans espérer briller de mille feux sur la place publique dans l’intervalle. Car ceux qui auront mené à bien ce travail titanesque ne seront peut-être pas ceux qui en recueilleront les fruits. Il s’agira là d’un test grandeur nature sur notre aptitude à mater nos blessures d’ego – individuelles comme collectives – générées par l’Histoire. Au nom de l’intérêt national.
Faire triompher l’esprit sur la matière
Alors, le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ? Une philosophie de vie tirée des enseignements de l’expérience arménienne, n’est-ce pas le seul bien, au fond, qu’aucun va-t-en guerre, qu’aucun Etat ni aucune coalition d’Etats ne pourront voler aux Arméniens, quelles que soient les secousses imposées par une Histoire faite de spoliations et d’humiliations ? N’y a-t-il pas une étape décisive à franchir pour la Diaspora ? Le « handicap » de la dispersion ne peut-il pas se muer en chance pour essaimer, un peu partout dans le monde, sur ces bases communes ?
C’est ainsi que naîtra un véritable désir d’avenir, de telle sorte qu’on n’entendra plus, comme c’est le cas encore aujourd’hui, un grand nombre d’acteurs pourtant bien engagés lâcher la sentence suprême dans un réflexe de dépit, de frustration et d’amertume : “ De toute façon, avec le temps, on va disparaître ! ” ? Or ce désir d’avenir ne peut émerger et s’incarner qu’à la condition expresse de donner du sens à notre identité, dans l’Ici et Maintenant.
Face aux turpitudes de l’Histoire et des dirigeants qui la façonnent, c’est la puissance de notre désir de vie qui nous permettra de substituer au cordage qui nous « garrotte » dans les recoins d’une matière déprimante notre enracinement affirmé dans un esprit rompu à en sublimer les richesses sur le plan humain. Faire triompher l’esprit sur la matière : voilà le défi qui nous attend, aussi fantastique que colossal ! Car si, dans notre cas singulier à bien des égards, la matière peut nous rendre fous, l’esprit, lui, a vocation à dégager des horizons insoupçonnés. Lorsque nous aurons assimilé ce paradoxe apparent, nous existerons d’abord à nos propres yeux, ce qui constituera déjà une révolution, mais aussi aux yeux du monde et de l’Arménie. Alors, seulement, la Nation regardera son avenir droit dans les yeux. Envers et contre tout.









