Une rue du quartier commerçant de Tilel à Alep
Retour à Alep
L’airbus A320 de la compagnie syrienne Fly Cham, a atterri avec une demie – heure de retard sur le tarmac de l’aéroport de Zvarnots à Erevan. Les vols directs hebdomadaires Alep-Erevan ont repris le 7 novembre 2025, après une interruption d’environ un an liée à la fermeture et aux dommages subis par l’aéroport d’Alep pendant le conflit syrien. Autour de moi, une majorité de passagers arméniens, quelques étudiants et hommes d’affaires syriens. Je tiens fermement mes deux passeports, français et syriens, trompant ma solitude cotonneuse, en scrutant les regards des passagers et de leurs accompagnateurs si aisément identifiables comme aleppins. Dans pareils cas, mobiliser les souvenirs de mes voyages enfant et adolescent à bord des vétustes Boeings 727 de la Syrian Arab Airlines flanqués de l’étendard du parti Baas arabe socialiste, ne peuvent que produire de la mélancolie en surplus. Quelle Syrie vais-je retrouver ? Celle des clichés orientalistes où les pales du ventilateur brassaient mollement l’air chaud de ma chambre ? Une Syrie en lambeaux livrée aux islamistes parrainés par la Turquie et les pétromonarchies du Golfe ? Une chose est certaine : je vais m'endormir au son du concert incessant de klaxons des voitures, des muezzins et des cris des vendeurs de pastèque.
Berceau des civilisations et ancien grenier à blé de l’Empire romain, la Syrie a sombré dans la nuit. Pendant seize années, elle a subi coup sur coup la guerre, la barbarie du régime des Assad mêlée à celle des djihadistes, la destruction des foyers, des corps et ce qui peut être pire celle des âmes. Sa population a enduré les privations, les coupures de courant, d’eau, la crise sanitaire causée par l’épidémie du coronavirus, le terrible tremblement de terre de février 2023 et depuis une décennie, elle se débat dans une interminable crise économique, entretenue par les sanctions internationales, qui n’épargne qu’une petite poignée de nantis. C’est dans un pays en ruines qui n’en finit pas de panser ses plaies que je me rends.
L’avion se pose dans la nuit aleppine sans encombre, la qualité du service à bord apporte un brin de modernité. Dans la passerelle, je suis le flot de passagers qui débarquent pour me diriger vers le contrôle des passeports. La première chose qui frappe à l’esprit est l’absence de portraits, jadis omniprésents, du président déchu Assad. Les uniformes kakis des officiers moustachus de l’ancien régime ont disparu eux-aussi. À la place, je me retrouve face à des individus, qui vêtus en civil, qui en uniforme noir, tous arborant plus ou moins une barbe hirsute à qui je tends mon passeport français et ma carte d’identité syrienne. Dans l’avion, je me suis préparé mentalement à ce que je vais leur dire dans mon arabe rouillé.
- Bonjour à vous, cela fait seize ans que je ne suis pas retourné ici.
- Tu es parti en quelle année de Syrie ?
- Je ne suis pas vraiment parti pour ne pas avoir vécu… mais je peux vous assurer que je n’ai pas servi l’armée (sous-entendu, je n’ai pas pris part à la boucherie).
L’officier ne bronche pas. Il se lève pour vérifier mon identité, mon nom de famille dans sa retranscription en arabe ne correspond pas à celui en caractère latin. Vérification faite, il me souhaite la bienvenue. Dans le petit hall de l’aérogare, rien ou presque n’a changé. Mes amis sont là au rendez-vous, fidèles et heureux que j’ai brisé cette barrière psychologique qui me séparait de la Syrie et de notre histoire commune. Dans la nuit, une affiche néanmoins est éclairée où l’on peut lire en anglais et en arabe : “ Croire en Alep ”. Nul portrait de l’ancien dictateur, nul sigle du Baas, je vais devoir m’y habituer. Je ne distingue pas de façades d’immeubles détruits, je ne vois pas non plus de traces du nouvel homme fort du pays, le président par intérim Ahmed al-Charaa, connu aussi sous son nom de guerre, Abou Mohamed al Joulani. Le nouvel homme fort qui a échappé en un an à près de 17 attentats, tient la Syrie d’une main de fer mais peine à stabiliser le pays. On le sait étroitement protégé à la fois par les services américains et turcs.
Mises à part les nouvelles voitures importées de Turquie, le parc automobile paraît à première vue toujours aussi obsolète, des taxis jaunes mal rafistolés au volant desquels des chauffeurs peinent à gagner leur pain quotidien. Dans les rues animées d’Alep, il n’est pas rare de voir des véhicules de la campagne avec à leur bord des familles entières en excursion. Il y a des gens d’Idleb reconnaissables par leurs voitures qui circulent dans la ville. La poussière sur les façades noircies des immeubles n’est pas encore visible, tout comme les panneaux solaires qui pullulent sur les toits. Dans le quartier chrétien de Suleimanié, un nouveau supermarché où les produits syriens et importés de Turquie abondent. Je découvre avec curiosité les nouvelles coupures imprimées de la Banque centrale syrienne. Toute référence au passé, qu’il soit récent où remonte à l’antiquité, a été soigneusement gommée pour ne laisser la place qu’à de vulgaires représentations de fruits et de roses.









