Carnets d'Alep 1

Seize ans après avoir quitté une Syrie en guerre, le journaliste Tigrane Yégavian a repris l’avion pour Alep, la ville-mère de la Diaspora arménienne post-génocide. De la cathédrale des Quarante-Martyrs à l’hôtel Baron en ruine, des évêques aux bijoutiers de Jdeydié, il a recueilli entre les décombres et les silences pudiques, le récit d’une communauté vidée de ses forces vives mais qui refuse de disparaître. Carnets d’un retour, entre mélancolie, lucidité et une espérance tenace.

Par Tigrane YEGAVIAN


Partie 1 : LE RETOUR

 

Une heure et demie à peine sépare Erevan d’Alep par voie aérienne. Mais ce court trajet en avion sépare un fossé d’une profondeur abyssale, une brisure causée par une guerre sans fin. Pour de nombreux Arméniens de la Diaspora, qu’ils aient une origine directe ou non avec cette ville, Alep est la communauté mère de la Diaspora (mayr kaghout / la mère – communauté), le point de départ de la Diaspora post-génocide. Alep a été la dernière étape des déportations avant le désert de Syrie, avant la mort. Mais si la mémoire brûlante du Génocide hante les esprits, Alep est aussi synonyme de renaissance pour les rescapés qui purent prospérer à nouveau alors que la jeune république syrienne sur laquelle la France exerça sa tutelle mandataire, décida de les adopter et de leur accorder la nationalité, là où ailleurs en Europe ou dans les Amériques ils étaient encore estampillés du tampon apatride. D’aucuns se souviennent des paroles tenues par le Premier ministre de la Syrie nouvellement indépendante, Jamal Mardam Bey (1946 – 1948), prononcées lors d’un discours où il dit en substance : “ La Syrie les garde, les adopte et en est fière ”, témoignage de reconnaissance et d’amitié accordé à cette nation ouvrière qui contribuera au développement de sa patrie d’accueil.


Cette cité cosmopolite plurimillénaire qui se dispute avec Damas le titre convoité de plus ancienne ville habitée au monde, constitue un pôle essentiel de l’arménisme. Est-il nécessaire de remonter jusqu’au règne de Tigrane II le Grand qui vassalisa le territoire de l’actuelle Syrie de 83 à 69 avant notre ère, qui frappa monnaie à son effigie à Antioche et à Damas, pour revendiquer la profondeur des liens qui unissent les Arméniens à la Syrie ? Gardons en mémoire que malgré les terribles ravages causés par les armées mongoles de Houlagou Khan en 1260 et en 1280, le pire probablement arriva avec la prise de la ville par Tamerlan en 1400. Alep redevint à nouveau prospère sous la période mamelouke et surtout ottomane entre 1580 et 1750, comme carrefour des routes de la soie où les compagnies françaises du Levant cohabitaient avec les marchands vénitiens, hollandais et commerçants arméniens ottomans et de la Nouvelle-Djoulfa. Dans ce carrefour commercial reliant la Perse safavide à la Méditerranée et l’Egypte, les Arméniens occupaient une position idéale vu qu’ils maîtrisaient plusieurs langues, outre l’arménien, le turc, l’arabe, le persan, souvent le français et l’italien. Ils disposaient de réseaux familiaux s’étendant de la Nouvelle-Djoulfa (Ispahan) jusqu’à Smyrne, Constantinople, Venise, Marseille. Ils inspiraient confiance aux autorités comme aux négociants européens. À Alep, ils furent marchands de soie persane, importateurs d’épices, banquiers, changeurs, courtiers ou encore artisans spécialisés (orfèvres, imprimeurs, tisserands, joailliers…).


Ainsi au XVIIIe siècle, nombre de grandes maisons de commerce d’Alep sont tenues par des familles arméniennes. La prospérité économique permet un vaste mécénat religieux et éducatif et la constitution d’un patrimoine exceptionnel. La cathédrale des Quarante-Martyrs, siège de la prélature arménienne apostolique, a été consacrée en 1491. C’est l’une des plus anciennes églises arméniennes de la Diaspora conservée qui fut même temporairement le siège du Catholicossat de Sis de 1581 à 1601, sous le pontificat du catholicos Azaria, lui-même originaire de l’ancienne Djoulfa. Elle fut agrandie dès 1500 grâce aux donations de riches marchands de la Nouvelle-Djoulfa dont le commerce y prospéra surtout entre 1590 et 1630. Ils firent don, notamment à l’Eglise, de splendides tableaux que l’on peut encore admirer aujourd’hui dans la cathédrale des Quarante-Martyrs. Le quartier chrétien de Jdeidié dans le vieil Alep s’est développé parallèlement autour de ses églises, maronite, grecque orthodoxe et grecque catholique, de demeures marchandes, de fondations pieuses et de caravansérails, en partie financés par des notables arméniens. La communauté arménienne catholique a connu quant à elle un essor au XVIIIe siècle. L'archéparchie d'Alep fut fondée en 1710 autour de la personnalité d'Abraham Ardzivian, futur premier patriarche de l'Église catholique arménienne. La construction de la cathédrale Notre-Dame-du-Secours, au XIXe siècle, témoigne de la prospérité de cette branche de la communauté. Sous l’Empire ottoman, les Arméniens d’Alep sont devenus une des composantes essentielles de la bourgeoisie de la ville par leurs écoles réputées, leurs imprimeries, leurs hôpitaux, leurs œuvres caritatives, leurs associations culturelles. Au cours du Génocide, des dizaines de milliers de rescapés trouvent refuge à Alep où ils sont secourus par un réseau de résistants arméniens aleppins, parmi eux les frères Arménak et Onnik Mazloumian, fondateurs du prestigieux hôtel Baron fondé en 1911. Le visage de la communauté s’en trouva transformé à jamais. Et si des décennies durant les Arméniens d’Alep ont migré vers le Liban, l’Occident et l’Arménie, ils ont contribué à revitaliser la Diaspora par leur savoir-faire pédagogique, leur maîtrise de l’arménien occidentale, mais surtout par leur foi et leur amour imprescriptible pour la nation.

Une rue du quartier commerçant de Tilel à Alep


Retour à Alep


L’airbus A320 de la compagnie syrienne Fly Cham, a atterri avec une demie – heure de retard sur le tarmac de l’aéroport de Zvarnots à Erevan. Les vols directs hebdomadaires Alep-Erevan ont repris le 7 novembre 2025, après une interruption d’environ un an liée à la fermeture et aux dommages subis par l’aéroport d’Alep pendant le conflit syrien. Autour de moi, une majorité de passagers arméniens, quelques étudiants et hommes d’affaires syriens. Je tiens fermement mes deux passeports, français et syriens, trompant ma solitude cotonneuse, en scrutant les regards des passagers et de leurs accompagnateurs si aisément identifiables comme aleppins. Dans pareils cas, mobiliser les souvenirs de mes voyages enfant et adolescent à bord des vétustes Boeings 727 de la Syrian Arab Airlines flanqués de l’étendard du parti Baas arabe socialiste, ne peuvent que produire de la mélancolie en surplus. Quelle Syrie vais-je retrouver ? Celle des clichés orientalistes où les pales du ventilateur brassaient mollement l’air chaud de ma chambre ? Une Syrie en lambeaux livrée aux islamistes parrainés par la Turquie et les pétromonarchies du Golfe ? Une chose est certaine : je vais m'endormir au son du concert incessant de klaxons des voitures, des muezzins et des cris des vendeurs de pastèque. 


Berceau des civilisations et ancien grenier à blé de l’Empire romain, la Syrie a sombré dans la nuit. Pendant seize années, elle a subi coup sur coup la guerre, la barbarie du régime des Assad mêlée à celle des djihadistes, la destruction des foyers, des corps et ce qui peut être pire celle des âmes. Sa population a enduré les privations, les coupures de courant, d’eau, la crise sanitaire causée par l’épidémie du coronavirus, le terrible tremblement de terre de février 2023 et depuis une décennie, elle se débat dans une interminable crise économique, entretenue par les sanctions internationales, qui n’épargne qu’une petite poignée de nantis. C’est dans un pays en ruines qui n’en finit pas de panser ses plaies que je me rends.


L’avion se pose dans la nuit aleppine sans encombre, la qualité du service à bord apporte un brin de modernité. Dans la passerelle, je suis le flot de passagers qui débarquent pour me diriger vers le contrôle des passeports. La première chose qui frappe à l’esprit est l’absence de portraits, jadis omniprésents, du président déchu Assad. Les uniformes kakis des officiers moustachus de l’ancien régime ont disparu eux-aussi. À la place, je me retrouve face à des individus, qui vêtus en civil, qui en uniforme noir, tous arborant plus ou moins une barbe hirsute à qui je tends mon passeport français et ma carte d’identité syrienne. Dans l’avion, je me suis préparé mentalement à ce que je vais leur dire dans mon arabe rouillé. 


-    Bonjour à vous, cela fait seize ans que je ne suis pas retourné ici.


-    Tu es parti en quelle année de Syrie ?


-    Je ne suis pas vraiment parti pour ne pas avoir vécu… mais je peux vous assurer que je n’ai pas servi l’armée (sous-entendu, je n’ai pas pris part à la boucherie).


L’officier ne bronche pas. Il se lève pour vérifier mon identité, mon nom de famille dans sa retranscription en arabe ne correspond pas à celui en caractère latin. Vérification faite, il me souhaite la bienvenue. Dans le petit hall de l’aérogare, rien ou presque n’a changé. Mes amis sont là au rendez-vous, fidèles et heureux que j’ai brisé cette barrière psychologique qui me séparait de la Syrie et de notre histoire commune. Dans la nuit, une affiche néanmoins est éclairée où l’on peut lire en anglais et en arabe : “ Croire en Alep ”. Nul portrait de l’ancien dictateur, nul sigle du Baas, je vais devoir m’y habituer. Je ne distingue pas de façades d’immeubles détruits, je ne vois pas non plus de traces du nouvel homme fort du pays, le président par intérim Ahmed al-Charaa, connu aussi sous son nom de guerre, Abou Mohamed al Joulani. Le nouvel homme fort qui a échappé en un an à près de 17 attentats, tient la Syrie d’une main de fer mais peine à stabiliser le pays. On le sait étroitement protégé à la fois par les services américains et turcs. 


Mises à part les nouvelles voitures importées de Turquie, le parc automobile paraît à première vue toujours aussi obsolète, des taxis jaunes mal rafistolés au volant desquels des chauffeurs peinent à gagner leur pain quotidien. Dans les rues animées d’Alep, il n’est pas rare de voir des véhicules de la campagne avec à leur bord des familles entières en excursion. Il y a des gens d’Idleb reconnaissables par leurs voitures qui circulent dans la ville. La poussière sur les façades noircies des immeubles n’est pas encore visible, tout comme les panneaux solaires qui pullulent sur les toits. Dans le quartier chrétien de Suleimanié, un nouveau supermarché où les produits syriens et importés de Turquie abondent. Je découvre avec curiosité les nouvelles coupures imprimées de la Banque centrale syrienne. Toute référence au passé, qu’il soit récent où remonte à l’antiquité, a été soigneusement gommée pour ne laisser la place qu’à de vulgaires représentations de fruits et de roses. 

Des chrétiens d'Alep passent la soirée à la Terre Sainte, le domaine des Franciscains


Alep s’est vidée de ses Arméniens


Ce qui frappe le visiteur familier des lieux, c’est au premier regard le vide abyssal causé par le départ en masse des Arméniens et avec eux des chrétiens de la ville. “ Nous ressentons le vide causé par ces départs en masse, cette absence nous la ressentons au plus profond de nous comme de notre vie quotidienne, à tous les niveaux. Et en même temps, nous vivons un moment de vérité, celui de l’unité, de rompre avec la division entre nos différentes structures associatives et de rassembler nos forces pour faire entendre notre voix. ” Hovig Ohanian, jeune trentenaire, professeur d’arabe, est une sorte de phénomène à contretemps, un météore tombé du ciel. La guerre l’a fait mûrir ; elle l’a conduit là où il se trouve aujourd’hui, vice-directeur de l’école Guertasiratz sise dans le quartier cossu des villas. Cet amoureux fou de l’arabe classique, enseigne cette langue dans le collège protestant arménien de Bethel et au lycée Guertasiratz. Dans la rue, il n’est pas rare de croiser ses élèves lycéens respectueux de leur maître, éducateur passionné et passionnant. Sous-diacre, il dirige une chorale à l’église Sourp Mariam Asdvadzadzine et court après le temps pour pouvoir se consacrer à l’étude de l’œuvre de Gomidas qu’il admire tant. Au moment de la chute d’Assad, Hovig écrivait beaucoup en arabe sur sa page Facebook, exprimant son aspiration à une Syrie nouvelle et inclusive. D’aucuns lui ont reproché son audace. “ J’appartiens à une génération sacrifiée, cette guerre, cet ancien régime, a pourri notre vie ; nous lui avons donné notre confiance, ils auraient pu construire un pays. Il faut faire preuve de réalisme et de lucidité sur l’état de la société syrienne. Peut-être que nous payons le prix de nos erreurs aujourd’hui. Il nous manque de la confiance pour construire l’avenir. Et pourtant nous sommes là, nous poursuivons notre travail, nos activités au sein de nos écoles, nous existons encore et devons aller de l’avant ”. 


Comme pédagogue, comme professeur, Hovig prend conscience des nouvelles réalités, du numérique que manient les nouvelles générations avec plus d’aisance. “ Nos jeunes ont une maturité, un immense potentiel mais hélas les conditions manquent pour qu’ils puissent l’exprimer. Il leur manque des tuteurs, des pédagogues qui les préparent bien ”. 


 Une ville tombée comme un fruit mûr 


“ Il nous faudrait des années pour raconter ce que nous avons enduré ”. Cette phrase je l’entendrai tout le long de mon séjour. La guerre a laissé des traces sur l’espace urbain, à commencer par le chaotique réseau de câbles électriques qui saturent les rues de notre quartier de Suleimanié, ces câbles qui donnent un ampérage à peine suffisant pour éclairer une pièce. Se superposent alors les images d’avant avec celles du présent, l’usure des façades, l’usure sur les visages, la mélancolie de l’absence de visages connus. Alep en 2010 comptait environ 60 000 Arméniens ; on estime que leur nombre est inférieur à 10 000 aujourd’hui. “ Notre quartier se trouve à la limite de Suleimanié, de Villa et de Midan, jouxte celui de cheikh Maqsoud tenu par les forces kurdes. Un tank était posté en bas de chez nous. On devait courir pour aller à l’école pour éviter les tirs des snipers. Tu vois sur cette place il y avait un grand rideau en mailles et en bâches pour se protéger des tirs ennemis. ” 


Sarkis, le bijoutier qui m’a reconnu, me parle avec douceur. Pas question d’arborer une mine défaite devant ce visiteur venu de France. Par pudeur, par dignité, il ne me parlera pas des privations, de l’aide en provenance de la Diaspora qui, si elle est arrivée, n’a pas toujours été équitablement redistribuée. “ Les voitures calcinées bloquaient les rues et empêchaient les rebelles d’avancer dans notre quartier. Nous, notre horizon était limité à ces quelques rues. Les enfants de la guerre ont grandi à Alep sans voir Kessab, ni connaître la mer ” se souvient-il. La militarisation de la révolte ayant commencé autour de la fin 2011, c’est à l’été 2012 que les combattants s’étaient approchés des faubourgs d’Alep et que le dernier vol pour Erevan avait décollé de l’aéroport avant sa fermeture. Les années 2013, 2014, 2015 jusqu’à la réunification de la ville en 2016 auront été les plus éprouvantes. Les Aleppins ont donc survécu au quotidien sans courant électrique, souvent sans eau, à la lueur des bougies. Ils ne savaient pas s’ils allaient rentrer chez eux vivants chaque matin. Ils auront enduré le cauchemar d’un conflit ponctué de menaces, d’enlèvements contre rançons par des rebelles percevant les chrétiens comme des soutiens de la dictature. Quelle chance ont eue ceux qui ont pu partir par les derniers vols, à l'été 2012, avant la fermeture de l'aéroport ! Les autres ont enduré un calvaire sans fin : une heure de courant électrique par jour, des mois entiers sans eau courante, des litres à remplir dans des bidons. On a vécu à la bougie, puis on a essayé les LED, les piles rechargeables, les groupes d'ampères, enfin les panneaux solaires. L'hiver, on dormait sous de grosses couvertures, engoncés dans nos manteaux, faute de chauffage.


Et puis une après–midi de novembre 2024, il était 16h00, les soldats de l’armée régulière, leurs officiers, avaient déserté leurs casernes pour se replier sur la ville stratégique de Homs. Ils sont entrés avec leurs pickups, leurs motos, leurs barbes hirsutes et leurs cheveux longs, psalmodiant des versets du coran, semant l’effroi dans les quartiers chrétiens. 


“ Votre sécurité est notre sécurité ”. C’est ce qu’ils nous disaient, un monde s’écroulait face à nous, ils pavoisaient avec les drapeaux noirs du djihad. ” Les témoignages se recoupent, tous identiques, traduisant la même angoisse sourde. 


Au moment où les rebelles sont entrés dans la ville, les Primats des Eglises d’Orient ont joué un rôle inestimable pour apaiser la communauté. D’abord la lecture d’un message vidéo du primat du diocèse de l’Eglise arménienne, Mgr Magar Achkarian, appelant les gens au calme et à vaquer à leurs occupations quotidiennes. Chez les chrétiens d'Alep, les lignes de fracture confessionnelles se sont redessinées à l'épreuve de la guerre. Si les Grecs orthodoxes, première communauté par le nombre, ont pris leurs distances, les catholiques – latins, maronites – surtout, ont fait preuve de pragmatisme et d'un véritable leadership dans la tourmente. Un nom revient sans cesse : celui de Mgr Hanna Jalouf, vicaire apostolique d'Alep, curé latin resté à Idleb tout au long de la guerre, aux côtés des rebelles. De tous les chrétiens de Syrie, c'est lui qui connaît le mieux Ahmed al-Charaa — et que celui-ci respecte le plus. Après la chute d'Alep, c'est encore lui qui a fait restaurer la cathédrale latine, avec éclat. “ C'est lui qui nous a sauvés ”, dit-on. En restant à Idleb, en gagnant la confiance des rebelles pendant que d'autres s'éloignaient, il a sauvé les chrétiens d'Alep et de toute la Syrie. Ahmed al-Charaa lui a d'abord envoyé son frère, puis il est venu lui-même, par surprise.


Une part de lumière qui ne saurait occulter le drame de l’attentat contre l’église orthodoxe à Damas en juin 2025. Les autorités, avaient parlé de “ tués ”, refusant le terme de “ martyrs ”, jetant un froid supplémentaire entre le nouveau pouvoir islamiste et le haut clergé orthodoxe connu pour son nationalisme arabe intransigeant. En solidarité, il n’y avait pas eu de procession à Pâques, par deuil. Et pourtant le peuple syrien a le droit à la vie.


Les Syriaques orthodoxes ont célébré leur génocide (Sayfo) avec éclat. Les Arméniens, eux, se sont contentés d'une messe, d'un don du sang, d'une réception — une marche aux flambeaux, partie du lycée Karen-Jeppe jusqu'au cimetière. “ On a l'occasion de faire des choses, mais on ne le fait pas ” me confie un ami. C'est toute une crise de la communauté qui se lit dans ce retrait : crise de la transmission, crise du souffle.


Les trois partis traditionnels arméniens figurent sur liste noire, la FRA en tête, jugée trop anti-turque face à un gouvernement résolument pro-turc. D'où la réserve, la prudence. “ On n'a pas de gens au niveau ”, dit-on encore. Sans le serpazan — l'archevêque —, la communauté serait écrasée : le gouvernement, lui, sait parfaitement qui a fait quoi pendant la guerre, qui a porté les armes... Beaucoup ont fui en Arménie. Les armes, dit-on, ont été rendues — mais chaque parti en a gardé une partie. La cathédrale latine a été restaurée et brille de tous ses lustres ; en dépit des craintes la vente d’alcool est encore autorisée dans certains débits, le port du voile n’a pas été décrété obligatoire. Nos quartiers n’ont pas été saccagés, Bachar s’est enfui comme un lâche emportant avec lui des milliards de dollars détournés. 

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