Le pasteur Harout Selimian avec Tigrane Yegavian
Je me remémore les paroles du pasteur Sélimian : “ Ces autorités attendent beaucoup de notre communauté car nous avons des liens privilégiés avec les Arméniens du Liban ”. Est-ce la perspective d’un retour de la tutelle syrienne au pays du Cèdre qu’il faut lire entre les mots ? Et quid du rôle de la Turquie, si omniprésente et visible dans les rues du centre-ville où des millions ont été injectés par Ankara afin de contribuer à la restauration du vieil Alep, en particulier les sites datant de l’époque ottomane, sur lesquels ils ne font aucun mystère de leur revendication de propriété ? Faut-il s’en réjouir ou bien, au contraire, s’en inquiéter ?
Alep, capitale économique de la Syrie, a subi coup sur coup plusieurs catastrophes, à commencer par le pillage opéré par les rebelles pro turcs et le démantèlement partiel de son tissu industriel par Ankara, qui se serait en quelque sorte « servi sur la bête ». Alep a vécu les années de la guerre coupée du monde extérieur à la différence de Damas qui a maintenu ses voies de communication avec le Liban et la Jordanie, et avec Qamichli la ville du nord-est à majorité kurde reliée à la région autonome du Kurdistan irakien. Dans le quartier chrétien de Jdeydié dans la vieille ville, la prélature des Quarante-martyrs, les boutiques d’artisanat rouvrent timidement leurs portes, plusieurs ailes du grand souk d’Alep, le plus grand de tout l’Orient, ont été restaurées.
Ce pays s’est vidé de ses fonctionnaires, renvoyés chez eux. A la place, des cadres venus d’Idleb peinent à convaincre de leur professionnalisme et de leurs compétences. Souvent des cheikhs illettrés s’affichent en détenteurs du pouvoir local, mais en réalité la réalité du pouvoir est aux mains de la Turquie. La présence de la Turquie à Alep, poumon économique de la Syrie, est impressionnante, à l’image des travaux de restaurations entreprises par des sociétés turques qui œuvrent notamment sur le chantier de la citadelle, du parc public Mechtel construit par les Français, et de quelques hammams et mosquées ottomanes. Présents au travers de la Chambre de commerce, les Turcs ont une place prépondérante, ils se sont discrètement emparés de tous les postes clés de l’administration, ayant mainmise sur l’économie, les services de sécurité et de renseignement. Notons que les services secrets turcs sont très actifs pour garantir la stabilité d’un pouvoir toujours fragile où le président Charaa est loin de faire l’unanimité auprès de ses anciens compagnons de lutte plus radicaux, déçus qu’il n’ait pas encore proclamé la république islamique de Syrie. Les Turcs avancent, omniprésents ; ils tiennent les rênes de la Syrie. On s'oriente vers un régime à la turque, façon Frères musulmans. La Turquie, qui avait pillé les usines d'Alep au tout début de la guerre, tient aujourd'hui le haut du pavé : le consul de Turquie, qui campe provisoirement à l’hôtel Sheraton, agit comme un gouverneur bis.
Les liens avec la Turquie sont multiples — familiaux, très forts, mais aussi économiques et politiques. Toutes les décisions se prennent désormais à Ankara ; les entrepreneurs syriens revenus de Turquie réinvestissent dans la reconstruction, mais revendiquent au passage un droit de regard. La mainmise turque sur l'économie est totale.









