Carnets d'Alep 2

 Des chrétiens attentistes et inquiets

Réservés, attentistes en retrait, les Arméniens jouent la carte de l’entente et de l’harmonie. S’ils sont moins politisés que les Grecs orthodoxes et les Syriaques orthodoxes dont les deux patriarches siègent à Damas, la transition amorcée vers le nouveau pouvoir ouvre de nouvelles perspectives qu’il conviendrait de mettre à profit.


Par Tigrane YEGAVIAN


Partie 2 UNE COMMUNAUTÉ SOUS TENSION

Certes, ils sont inquiets et ont de bonnes raisons de l’être : la mainmise de la Turquie dans les rouages de l’Etat et de l’économie, les massacres d’Alaouites et les pogroms contre les Druzes qui agitent le spectre qu’un jour ou l’autre, leur tour viendra. L’attentat perpétré contre une église grecque orthodoxe à Damas au printemps, a laissé des séquelles. Les médias tout comme le pouvoir s’étaient abstenus de qualifier les morts de “ martyrs ” (shahid), optant pour celui plus neutres de “ tués ” (qatil). Les Grecs orthodoxes sont très marqués par leur tropisme nationaliste arabe, quand on sait que le fondateur du parti Baas, le Damascène Michel Aflaq était issu de leurs rangs. Leur patriarche, Jean X, l’avait fait savoir au président al-Charra : “ Nous ne sommes pas satisfaits de vos condoléances ”.

Sur le plan politique, tout fonctionnaire, tout député ayant eu de près ou de loin des relations avec l’ancien régime a été démis de ses fonctions dans ce qui s’apparente à une cure de débaasification. Le Parlement syrien post-Assad, a tenu sa première session en juillet avec une majorité de ses membres directement nommés par le président par intérim. Parmi eux, on compte une députée arménienne de confession catholique : Lara Qadad Diyarbakeli, ingénieure aleppine non arménophone. Beaucoup parmi les structures traditionnelles proches de la FRA estiment qu’elle ne les représente pas, qu’elle n’était pas leur candidate. D’où la question d’entretenir ou pas un dialogue avec cette femme sensée les représenter. Qui avons-nous d’autres pour cocher la plupart des cases ? Là encore le pragmatisme manque. 

Le pasteur Harout Selimian avec Tigrane Yegavian


Je me remémore les paroles du pasteur Sélimian : “ Ces autorités attendent beaucoup de notre communauté car nous avons des liens privilégiés avec les Arméniens du Liban ”. Est-ce la perspective d’un retour de la tutelle syrienne au pays du Cèdre qu’il faut lire entre les mots ? Et quid du rôle de la Turquie, si omniprésente et visible dans les rues du centre-ville où des millions ont été injectés par Ankara afin de contribuer à la restauration du vieil Alep, en particulier les sites datant de l’époque ottomane, sur lesquels ils ne font aucun mystère de leur revendication de propriété ? Faut-il s’en réjouir ou bien, au contraire, s’en inquiéter ?


Alep, capitale économique de la Syrie, a subi coup sur coup plusieurs catastrophes, à commencer par le pillage opéré par les rebelles pro turcs et le démantèlement partiel de son tissu industriel par Ankara, qui se serait en quelque sorte « servi sur la bête ». Alep a vécu les années de la guerre coupée du monde extérieur à la différence de Damas qui a maintenu ses voies de communication avec le Liban et la Jordanie, et avec Qamichli la ville du nord-est à majorité kurde reliée à la région autonome du Kurdistan irakien. Dans le quartier chrétien de Jdeydié dans la vieille ville, la prélature des Quarante-martyrs, les boutiques d’artisanat rouvrent timidement leurs portes, plusieurs ailes du grand souk d’Alep, le plus grand de tout l’Orient, ont été restaurées.


Ce pays s’est vidé de ses fonctionnaires, renvoyés chez eux. A la place, des cadres venus d’Idleb peinent à convaincre de leur professionnalisme et de leurs compétences. Souvent des cheikhs illettrés s’affichent en détenteurs du pouvoir local, mais en réalité la réalité du pouvoir est aux mains de la Turquie. La présence de la Turquie à Alep, poumon économique de la Syrie, est impressionnante, à l’image des travaux de restaurations entreprises par des sociétés turques qui œuvrent notamment sur le chantier de la citadelle, du parc public Mechtel construit par les Français, et de quelques hammams et mosquées ottomanes. Présents au travers de la Chambre de commerce, les Turcs ont une place prépondérante, ils se sont discrètement emparés de tous les postes clés de l’administration, ayant mainmise sur l’économie, les services de sécurité et de renseignement. Notons que les services secrets turcs sont très actifs pour garantir la stabilité d’un pouvoir toujours fragile où le président Charaa est loin de faire l’unanimité auprès de ses anciens compagnons de lutte plus radicaux, déçus qu’il n’ait pas encore proclamé la république islamique de Syrie. Les Turcs avancent, omniprésents ; ils tiennent les rênes de la Syrie. On s'oriente vers un régime à la turque, façon Frères musulmans. La Turquie, qui avait pillé les usines d'Alep au tout début de la guerre, tient aujourd'hui le haut du pavé : le consul de Turquie, qui campe provisoirement à l’hôtel Sheraton, agit comme un gouverneur bis.


Les liens avec la Turquie sont multiples — familiaux, très forts, mais aussi économiques et politiques. Toutes les décisions se prennent désormais à Ankara ; les entrepreneurs syriens revenus de Turquie réinvestissent dans la reconstruction, mais revendiquent au passage un droit de regard. La mainmise turque sur l'économie est totale.

Hovsep Festekjian, disquaire arménien mythique d'Alep n'est pas parti. il est le seul a vendre des CD et des cassettes encore enregistrées dans toute la Syrie


Gagner sa vie, un combat quotidien 


À Alep, les armes se sont tues mais c’est un autre front qu’il faut mener car le coût de la vie a bondi. Le tissu industriel, très affaibli, appelle des investissements que rien ne vient combler. L'industrie pharmaceutique, autosuffisante avant-guerre, s'est écroulée sous le poids de la prédation d'Asma al-Assad l’épouse du président déchu et de ses proches. Le prix de l'essence a nettement augmenté, signe que la question du partage avec les Kurdes reste loin d'être réglée — la Turquie, elle, pratique une forme de dumping sur le marché. Les salaires ne suivent pas une inflation toujours plus galopante. Les gens sont fatigués de lutter pour joindre les deux bouts ; la misère est omniprésente — 90 % des Syriens vivent sous le seuil de pauvreté. Le système bancaire, atrophié, a mal résisté à la transition : les banques privées surtout, la confiance s'étant érodée. Le salaire moyen avoisine 1,2 million de livres syriennes, environ 120 dollars ; la seule facture d'électricité en absorbe une part considérable. La vie continue malgré tout. On prend des vacances du côté de la côte, près de Tartous, où l'on peut louer des chalets pour quelques jours — les non-musulmans n'y sont pas admis ; on vit entre soi.


“ Nous avons perdu tant de gens, tant de ressources, mais nous n’avons pas encore cessé d’exister ”. Cette phrase je l’entends à chaque recoin. Les quartiers chrétiens d’avant ont perdu de leur éclat, de nombreuses boutiques ont disparu, laissant la place à d’autres. Ce qui a naturellement changé à une exception près en quinze ans, les disquaires, les vendeurs de CDs et de cassettes de pop, YouTube ayant achevé de détruire ce commerce. Toujours est-il que la vie demeure un combat de tous les jours pour gagner son pain. Avec un salaire moyen oscillant entre 200 et 300 dollars, c’est bien trop peu pour subvenir aux besoins du quotidien, là où par exemple un panneau solaire coûte dix fois plus cher. Les jeunes cumulent plusieurs métiers à la fois, et “ si on leur accordait la possibilité de partir, il ne resterait plus personne à Alep ! ”. Rester ou partir, avec cette inflation galopante ? L’insécurité est multiple, les jeunes ne peuvent se marier, ni se procurer un logement alors que le prix de l’immobilier flambe.

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