Otages de Bakou l'Arménie oeuvre t elle en coulisse ?
Il est impératif de rompre l’isolement des prisonniers arméniens, dont l’état de santé
s’est dégradé.
PAR VAROUJAN MARDIKIAN
Nous sommes sur un champ de bataille où prévaut la loi du plus fort : l’Etat de droit n’existe pas, ce verdict a été décidé longtemps à l’avance et ce n’est pas le collège de juges qui a pris cette décision. ” La réaction de Davit Ichkhanian, le dernier président du Parlement de la République d’Artsakh, à la confirmation le 6 août par la Cour d’Appel d’Azerbaïdjan du jugement rendu le 5 février 2026 par le tribunal militaire de Bakou (1), résume bien la situation et l’état d’esprit des otages. Dans son message audio transmis via sa famille, Davit Ichkhanian met l’accent, parmi les violations de procédure commises, sur la rétention de l’acte d’accusation, de l’exposé des charges et du jugement du tribunal de première instance, qui n’ont été transmis ni aux avocats de la défense ni aux familles désireuses d’engager des recours devant des juridictions internationales.
Face à cette mascarade, Siranouche Sahakyan, l’avocate représentant les prisonniers de guerre arméniens devant la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), reste déterminée : “ Que les jugements et les actes d’accusation soient communiqués ou non, nous déposerons des requêtes à la CEDH pour l’ensemble de ces dossiers. La question centrale étant celle des persécutions à motivation politique orchestrées par le biais du système judiciaire, la procédure visait des objectifs punitifs et a violé toutes les normes d’un procès équitable. Toutes ces violations seront exposées en détail devant la CEDH. ”
Elle a annoncé qu’elle serait l’avocate principale de Rouben Vardanyan, dans le cadre du recours déposé devant la CEDH, suite à sa décision de ne pas faire appel (2) pour cause de “ procès truqué et recours internes inefficaces ”. Elle révèle avoir “ obtenu, grâce à la famille, le verdict traduit en anglais avec les pièces justificatives ”. Siranouche Sahakyan souligne notamment que “ la culpabilité individuelle n’a été étayée par aucun fait ni aucune preuve dans le verdict, le tribunal ayant plutôt conclu que la « communauté criminelle », en référence à l’administration de la République non reconnue d’Artsakh, opérait au Haut-Karabagh depuis 1988 et que Vardanyan avait rejoint cette « communauté » en décembre 2020, alors même qu’il résidait à Moscou ”. Elle ajoute que “ le tribunal a interprété la prise de fonction de Vardanyan à un poste administratif civil [ndlr : ministre d’Etat] comme une prise de pouvoir par la violence, ses activités commerciales et caritatives comme de l’entrepreneuriat illégal et le financement d’activités terroristes, et son entrée au Haut-Karabagh par le corridor de Latchine comme un franchissement illégal de la frontière azerbaïdjanaise ”. Qui plus est, “ le verdict ne mentionne aucun ordre donné par Vardanyan de tuer, de torturer, de déplacer ou d’attaquer la population civile, et il ne confirme pas non plus sa participation personnelle aux incidents qui lui sont imputés. ”
Isolement absolu, état de santé dégradé et actes de torture
Durant sa conférence de presse tenue le 4 septembre à Erévan, Siranouche Sahakyan a dénoncé l’“ isolement absolu ” imposé à ces otages, qui n’ont “ aucun contact physique avec le monde extérieur ”. Ils ne voient “ ni leur famille, ni les représentants consulaires, ni des médecins indépendants, ni leurs avocats, ni les représentants du Comité international de la Croix-Rouge ” (CICR) (3). Leur seul lien avec leur famille passe par des appels téléphoniques surveillés – un tous les 40 jours environ – que les autorités pénitentiaires peuvent stopper de force à tout moment.
L’avocate s’est fait l’écho de l’insuffisance des soins médicaux qui sont prodigués aux prisonniers. “ Des médicaments peuvent être fournis dans des situations extrêmes pour soulager certains symptômes, mais aucune mesure n’est prise pour traiter les maladies existantes ou empêcher leur aggravation. ” Quelque temps auparavant, elle avait révélé sur la foi des témoignages des familles que certains prisonniers avaient subi des “ blessures graves ”, dont des fractures osseuses, conséquence probable d’actes de torture. “ Nous n’avons aucun moyen de le vérifier nous-mêmes, a-t-elle indiqué. Mais je ne pense pas que les familles aient une quelconque raison de fournir des informations erronées ou fausses. À ce stade, nous accordons du crédit à ces informations. ”
Davit Babayan, l’ancien ministre artsakhiote des Affaires étrangères, a confirmé dans un message audio transmis via sa famille que “ plusieurs de [ses] camarades et [lui]-même [souffraient] de graves problèmes de santé ”. Cela ne l’empêche pas pour autant de rester combatif : “ Les autorités azerbaïdjanaises ne souhaitent pas que l’affaire soit portée devant une juridiction internationale, car plus de 95 % des accusations sont fabriquées de toutes pièces. Je me réjouis à l’avance de présenter ces nombreuses et flagrantes lacunes devant une juridiction internationale. ” Soucieux de relayer la “ détermination ” des prisonniers, il a exhorté les Arméniens à “ tenir bon ”. “ C’est une chose de se battre pour la justice, c’en est une autre de l’attendre en prison. Mais sachez que même si nous sommes emprisonnés, nous ne nous soumettons pas ! ”
La dégradation de la situation et de l’état de santé des prisonniers, leur isolement absolu et la nécessité de poursuivre le combat pour leur libération ont poussé Veronika Zonabend, l’épouse de Rouben Vardanyan, à annoncer son intention de former “ une délégation humanitaire internationale composée de femmes ” pour rendre visite aux prisonniers. Elle a appelé des dirigeants d’organisations internationales et des responsables gouvernementaux de haut rang, parmi lesquels le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, et la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, à soutenir cette mission humanitaire et à faciliter sa concrétisation. “ Les participants et leurs familles doivent comprendre que cette initiative est préparée dans un cadre officiel et avec les garanties nécessaires, afin que la visite ne présente aucun risque pour la vie ou la sécurité de quiconque ”, a-t-elle indiqué. Or la réplique de l’administration Aliev a douché pas mal d’espoirs quant à la faisabilité de cette visite : la sécurité de Veronika Zonabend ne serait pas assurée, et elle pourrait être emprisonnée pour complicité !
Des négociations en coulisses ?
Régulièrement taxé d’“ indifférence ” à l’égard du sort des prisonniers, le gouvernement arménien se défend de l’accusation d’abandon des otages et affirme poursuivre ses efforts en vue de leur libération. Nikol Pachinian a déclaré le 3 septembre en conférence de presse que “ les questions relatives aux prisonniers et aux personnes disparues ont été évoquées ” durant sa dernière rencontre avec Ilham Aliev, organisée en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, le 31 août à Bichkek (Kirghizstan). Il n’en a pas dit davantage, soulignant comme à l’accoutumée qu’aborder publiquement ces sujets “ ne saurait être constructif ”.
Des efforts diplomatiques sont-ils réellement déployés en coulisses ? Le ministère arménien des Affaires étrangères a annoncé le 21 août que l’Arménie avait demandé à un pays tiers, qualifié de “ neutre ”, d’envoyer ses diplomates à Bakou pour rendre visite aux prisonniers arméniens dans le cadre d’une initiative consulaire. Sans nommer ce pays ni préciser si l’autorisation de l’Azerbaïdjan avait été sollicitée pour l’organisation d’une telle mission, il a simplement indiqué que l’accord de Bakou était nécessaire.
A ce jour, on ignore toujours quel est ce pays tiers, s’il a donné son accord de principe et si une demande officielle a été adressée aux autorités azerbaïdjanaises. Interrogée le 1er septembre à ce sujet, la diplomatie arménienne s’est contentée du service minimum : “ Le travail mené pour aborder les problèmes des prisonniers arméniens détenus à Bakou se poursuit. Compte tenu de la sensibilité de la question, nous ne jugeons pas opportun de rendre publiques des informations supplémentaires sur les efforts en cours. ”
(1) Sur les sept anciens dirigeants de l’Artsakh dont l’appel a été rejeté, cinq restent condamnés à perpétuité et deux autres à vingt ans d’emprisonnement.
(2) Rouben Vardanyan avait écopé de vingt ans de prison.
(3) Le bureau du CICR en Azerbaïdjan a été fermé en septembre 2025.









