Faire revivre Arthur Adamov

« Les Journées Adamov en Arménie » constituent un projet porté par la Cie Saté-Âtre afin de promouvoir le théâtre contemporain français en Arménie tout en valorisant la culture arménienne en France et à l’international. Redécouvrir l’œuvre d’Arthur Adamov s’inscrit pleinement dans cette démarche : dramaturge majeur du XXe siècle, il représente un véritable pont culturel entre les deux pays.

PAR Zmrouthe Aubozian


Le théâtre de l’absurde apparaît au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans une Europe marquée par la crise des valeurs, les traumatismes du conflit et le sentiment d’absurdité de la condition humaine. Si les noms d’Eugène Ionesco et de Samuel Beckett se sont imposés dans l’histoire du théâtre contemporain, ceux de Jean Genet et surtout d’Arthur Adamov demeurent encore trop souvent dans l’ombre.

Mais qui était réellement Arthur Adamov ? Né Haroutioun Adamyan en 1908 à Kislovodsk, dans le Caucase, au sein d’une famille arménienne originaire de Bakou, il grandit dans un milieu aisé : son père est un riche industriel du pétrole. Sa famille quitte la Russie en 1912, dans un contexte de bouleversements politiques et sociaux qui marqueront durablement son imaginaire. Après plusieurs années d’exil en Europe, il s’installe à Paris en 1924 et fréquente rapidement les milieux surréalistes.

Écrivain profondément tourmenté, engagé politiquement et hanté par ses propres névroses, Adamov développe une œuvre singulière, à la fois intime et universelle. Son théâtre explore l’angoisse, l’isolement, l’échec, le déracinement et les fractures de l’identité. “ Son théâtre est plus intime, plus autobiographique, traversé par la mémoire, le déracinement, la honte, l’identité. Il porte en lui une histoire profondément liée à ses origines arméniennes, même si cette dimension reste encore trop peu exploitée ”, souligne Saté Khachatryan, metteure en scène et directrice artistique de la Cie Saté-Âtre.

C’est dans cette perspective qu’elle a initié « Les Journées Adamov en Arménie », organisées du 21 au 24 mars derniers avec le soutien de la Ville et de la Métropole de Lyon, de l’Ambassade de France et de l’Institut français en Arménie.

Ce travail de redécouverte ne date pas d’hier. Dès 2016, la Cie Saté-Âtre avait lancé en Arménie une série de conférences et de lectures théâtralisées en partenariat avec l’Institut de littérature, l’Institut du théâtre et du cinéma ainsi que les théâtres de Gumri, Vanadzor et Goris. Un important travail de traduction s’est également imposé : Adamov écrivait exclusivement en français et ne parlait pas arménien. En 2017, Saté Khachatryan a traduit six de ses pièces afin de les rendre accessibles au public arménien.

Aujourd’hui, son ambition va plus loin : faire entrer Arthur Adamov dans les programmes universitaires arméniens, encourager les recherches critiques sur son œuvre et inscrire durablement son nom dans le patrimoine culturel arménien et francophone.

En partenariat avec l’Institut des arts de l’Académie nationale des sciences de la République d’Arménie, la Bibliothèque nationale, la maison d’édition Aleph, le Théâtre d’État H. Abelyan de Vanadzor et Loft Vanadzor, plusieurs rencontres et lectures ont rythmé ces journées.

Trois temps forts ont particulièrement marqué cette édition :


●   Le 21 mars, au Loft Vanadzor, les comédiens du Théâtre H. Abelyan ont présenté des extraits d’œuvres d’Adamov dans une lecture scénique accompagnée d’une mise en perspective dramaturgique. 


●   Le 23 mars, à l’Institut des arts, un colloque scientifique a réuni chercheurs et spécialistes autour des thèmes de l’identité, de l’exil et de la modernité théâtrale dans l’œuvre adamovienne. 


●   Enfin, le 24 mars, à la Bibliothèque nationale, le roman autobiographique L’Homme et l’enfant, traduit par Saté Khachatryan, a été présenté en présence d’écrivains, d’éditeurs et de critiques littéraires. 


L’événement a reçu un accueil particulièrement chaleureux, notamment grâce à la présence du conseiller culturel de l’Ambassade de France en Arménie, Xavier Richard. Cette collaboration franco-arménienne illustre la volonté de la Cie Saté-Âtre de mettre en lumière les auteurs arméniens liés à la culture française et de renforcer les échanges artistiques entre les deux pays.


L’année 2028 marquera le 120e anniversaire de la naissance d’Arthur Adamov. À cette occasion, Saté Khachatryan souhaite organiser un vaste focus consacré à son œuvre en France comme en Arménie.


Cette ambition paraît légitime tant Adamov a occupé une place importante dans la vie théâtrale française d’après-guerre. Ses pièces furent jouées au Festival d’Avignon dès 1948, au Studio des Champs-Élysées à Paris dans les années 1950 et 1960, à Lyon au théâtre de la Comédie en 1953 et 1957, ainsi qu’au théâtre de la Cité de Villeurbanne en 1960 (TNP depuis 1972). Son œuvre compte vingt-deux pièces de théâtre, plusieurs romans autobiographiques, des traductions et des essais critiques.


Développer de nouveaux partenariats avec des théâtres, des universités — notamment l’École normale supérieure de Lyon — ainsi qu’avec des institutions culturelles permettrait de prolonger ce travail de recherche, de transmission et de création autour de ses textes.


Faire revivre Arthur Adamov, c’est finalement redonner voix à toute une mémoire culturelle, politique et sociale : celle d’une Europe traversée par les exils, les idéologies, les guerres et les questionnements identitaires, des années 1930 à la fin des années 1960. C’est aussi réhabiliter un auteur majeur dont l’œuvre, profondément humaine et toujours actuelle, mérite aujourd’hui d’être redécouverte par de nouvelles générations de lecteurs, de chercheurs et de spectateurs. 


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