Marc Nichanian, penseur du dehors Pour une philosophie de la Diaspora

Après son film sur l’écrivain Vahé Oshagan, le peintre et documentariste arméno-américain Hrayr Eulmessekian, consacre un documentaire au philosophe Marc Nichanian, l’une des grandes voix de la Diaspora arménienne contemporaine. Tourné entre Lisbonne et Montréal, ce portrait filmé en arménien nous plonge dans l’intimité d’une pensée en marche, celle d’un homme qui a fait de l’extériorité diasporique son territoire de réflexion. Il était temps.

La caméra de Hrayr Eulmessekian nous conduits dans l’intérieur douillet et lumineux de l’appartement du philosophe à Lisbonne, puis à Montréal. Marc Nichanian, fils de rescapés du Génocide arménien, dévoile des bribes de son enfance : sa mère, meurtrie à vie par la Catastrophe ; son père qui rêvait de transformer leur demeure parisienne en salle de cinéma. Enfant de la deuxième génération, Marc Nichanian a porté cette “ honte d’être au dehors ”, ce sentiment d’extériorité qui deviendra le cœur même de sa réflexion philosophique.


La rencontre fondatrice

À vingt-et-un ans, une rencontre va bouleverser son rapport à la langue arménienne et définir sa trajectoire intellectuelle. Rue Bleue, à Paris, Marc Nichanian croise de jeunes étudiants arméniens venus du Liban, brillants arménophones qui deviendront d’éminents intellectuels et créateurs : Krikor Beledian, Haroutioun Kurkdjian. “ Et là, dans mon esprit, c’était clair : la Diaspora ”, raconte-t-il. Cette génération de 68 vivait sous le même dilemme : réfléchir sans pathos à l’identité diasporique dans un contexte d’assimilation. Marc Nichanian entreprend alors un long travail pour parfaire son arménien littéraire, pour “ être quelque chose en arménien ”. La rencontre avec Zareh Vorpuni et Nigoghos Sarafian confirme cette vocation : “ Je devais être fidèle à leur expérience, expliquer à leur place ce qu’est la Diaspora. ” En 1977, Vahé Oshagan lui demande d’écrire sur son père, Hagop Oshagan : “ Il faut au moins qu’une personne sur terre attende quelque chose de vous ”, lui dit-il. Cette phrase deviendra un leitmotiv de son parcours.


Penser l’extériorité

“ Comme intellectuel, personne ne m’a attendu, personne ne m’a préparé à devenir ce que je suis devenu. Je me suis entièrement reçu de moi-même ”, confie Marc Nichanian. Cette autodétermination reflète une réalité plus large : “ La Diaspora doit se redéfinir de zéro à chaque génération. ” À la différence des écrivains de l’Ecole de Paris, qui ont été les élèves des grands maîtres arméniens (Oshagan, Tekeyan), sa génération a dû inventer son propre chemin, sans institutionnalisation de la pensée.

Marc Nichanian utilise l’expression “ l’autre rive ” pour désigner la Diaspora : “ Nous sommes l’extériorité ”. Cette notion d’exterritorialité, qui résonne avec “ la pensée du dehors ” de Michel Foucault, devient le pivot de sa réflexion. “ La Diaspora, c’est le dehors ”, martèle-t-il. Cette conscience lucide de l’extériorité définit son projet intellectuel : développer une théorie de l’exterritorialité.


Le Génocide et la perversion historiographique

Son essai majeur sur le Génocide, La Perversion historiographique, distingue le Génocide comme événement historique de la Catastrophe (aghed), comme fait en soi. Nichanian y développe l’idée qu’il est impossible de témoigner de l’indicible, sur la torture, le martyre des Arméniens : le Génocide a pour but de “ rendre fou la victime ”, de détruire la possibilité même du témoignage. Cette thèse radicale lui vaudra des critiques virulentes, certains allant jusqu’à le qualifier, absurdement, de “ négationniste ” — une rumeur venimeuse qui l’a profondément blessé.


La traduction comme expérience de l’étranger

“ Pourquoi Marc Nichanian ? Réponse : parce que Hagop Oshagan existait sur la face de la terre. Sans Hagop Oshagan, je n’existerais pas ”, déclare-t-il avec une force tranquille. Oshagan était la conscience de la Diaspora arménophone : “ En s’attaquant à lui, il fallait briser l’échine de la Diaspora ”. Vahé Oshagan, le fils, a joué un rôle similaire à celui de son père pour la génération suivante.

Essayiste, professeur itinérant, Marc Nichanian nous a légué aussi une œuvre de traducteur de grands textes philosophiques vers l’arménien occidental. “ Nous sommes une nation de traducteurs ”, affirme-t-il. La traduction, pour lui, n’est pas un simple exercice linguistique mais “ l’expérience de l’étranger ”. Il évoque Nietzsche : “ Nous sommes les seuls qui pouvons savoir ce que signifie traduire dans l’étrangeté. ” En 2002, un miracle survient : il devient soudain libre d’écrire en arménien autant qu’il le veut, après des années de labeur et de contraintes. Mais ce miracle, n’est-il pas aussi celui de la persévérance ? Lui, le jeune Arménien de France qui avait besoin qu’un mentor attende quelque chose de lui, aujourd’hui peut se réjouir d’avoir atteint son but, dans la mesure où c’est nous qui avons besoin de lui.

Entre penseurs et artistes, il souligne le problème de la possibilité d’un art post-souverain. “ Existe-t-il un art visuel qui soit spécifique à la Diaspora ? Est-il possible de le concevoir, de l’imaginer ? ” Cette question traverse le documentaire qui nous balade de Lisbonne à Montréal, où on le retrouve en conversation avec l’intellectuel Raffi Adjemian. Marc Nichanian entretient également des rapports intellectuels et humains avec l’Arménie, “ l’autre rive ”, où il trouve des lecteurs et des amitiés. Une dialectique fructueuse s’établit avec la revue GAM, qui publie à Erevan. Vahan Ishkhanian, intellectuel d’Arménie, “ attendait quelque chose de moi ”, confie-t-il.


Une conscience en marche

Cette boucle initiée à la fin des années 1960 s’achève en ce XXIe siècle où le mot, fin, peine à s’écrire. La Diaspora ne meurt pas tant que Marc Nichanian inspirera les jeunes générations de penseurs . “ Je suis la porte vers l’avenir de la Diaspora. Si je ne réussis pas, la Diaspora ne réussira pas ”, affirme Marc Nichanian avec une lucidité désarmante. “ Je suis celui qui a voulu être ce que je suis dans cette étrangeté souveraine. Celui qui voulait avoir un lien avec le monde en arménien. ” Le documentaire de Hrayr Eulmessekian, entièrement tourné en arménien, rend justice à cette pensée en marche, profondément ancrée dans l’espace déterritorialisé de la Diaspora arménophone. Mais une question demeure, troublante : qui sont les héritiers de Marc Nichanian, de Krikor Beledian, de Haroutioun Kurkdjian ? Dans un monde où la Diaspora doit se redéfinir à chaque génération, cette transmission reste l’enjeu le plus incertain.

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