La Russie presse l'Arménie de choisir son bloc

Les points de friction s’accumulent entre les deux pays, à mesure que Nikol Pachinian met en œuvre sa politique de diversification.

PAR VAROUJAN MARDIKIAN


Le dialogue arméno-russe se focalise sur le choix qu’Erévan doit faire, selon Moscou, quant à l’orientation de sa politique régionale et étrangère. Le 1er septembre, à Bichkek (Kirghizistan), en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, le président russe et le Premier ministre arménien ont eu leur premier tête-à-tête depuis les législatives du 7 juin en Arménie. Et Vladimir Poutine a de nouveau appelé Nikol Pachinian à organiser un référendum sur le maintien de l’Arménie au sein de l’Union économique eurasiatique (UEE) ou son adhésion à l’Union européenne (UE). “ Plus l’Arménie se décidera rapidement, mieux ce sera. Moscou doit comprendre comment développer davantage ses relations ”, a-t-il déclaré. “ Cette question n’est pas encore suffisamment mûre pour être soumise à un référendum, lui a répondu Nikol Pachinian. Il est important pour notre pays de disposer d’alternatives. Mais cela ne signifie pas que nous sommes insatisfaits de l’UEE, bien qu’il y ait aussi des problèmes en son sein. ” Suite à cette rencontre, Nikol Pachinian a annoncé une prochaine visite à Moscou, dont la date reste à déterminer.


Les tensions entre Moscou et Erévan sont montées d’un cran, depuis que la Russie a imposé des restrictions à l’importation d’un large éventail de produits arméniens pour non-respect des normes sanitaires. Tigrane Gasparian, le vice-ministre arménien de l’Economie, a déclaré le 8 septembre que l’Arménie s’en remettait aux “ mécanismes prévus par l’UEE pour faire tomber ces obstacles commerciaux ” qui entraînent des incidences négatives sur l’économie arménienne. Malgré les subventions accordées par le gouvernement aux agriculteurs et aux entreprises agroalimentaires pour encourager la quête de nouveaux marchés à l’exportation, un recul conséquent des exportations arméniennes a été enregistré en juillet (-16 % sur un an), après la chute de 20 % constatée en juin. Cette dégradation significative a conduit le Conseil de l’UE à adopter des mesures de libéralisation des échanges pour les produits arméniens (lire l’encadré ci-contre).

Autre marqueur des tensions bilatérales croissantes : la mise en garde de Moscou à Erévan contre la saisie d’entreprises liées à la Russie en Arménie. Alexeï Chevtsov, le secrétaire adjoint du Conseil de sécurité, a affirmé le 18 septembre que le gouvernement arménien tentait de contraindre les propriétaires à vendre ces entreprises en diffusant de fausses accusations concernant leur mauvaise gestion, les dommages qu’elles causeraient à l’environnement et les bas salaires versés à leurs employés. “ Adopter une telle tactique reviendrait pour l’économie arménienne à se tirer une balle dans le pied, étant donné que les entreprises russes ont créé des dizaines de milliers d’emplois dans la république et gèrent efficacement leurs actifs en toute légalité, apportant ainsi une contribution significative au Produit intérieur brut de l’Arménie ”, a-t-il souligné. Le secrétaire du Conseil de sécurité, Sergueï Choïgou, a pointé du doigt les tentatives d’Erévan de mettre fin à la gestion par la Russie du réseau ferroviaire arménien (lire l’encadré p. 26).

 

 




L’UE à la rescousse de l’économie arménienne

L’opposition arménienne, un enjeu pour Moscou


La répression menée par les autorités d’Erévan contre les dirigeants des partis d’opposition, réputés proches de Moscou, empoisonne également les relations bilatérales. Après que son parti, Arménie prospère, a échoué de justesse à entrer au Parlement, Gaguik Tsaroukian a été arrêté et incarcéré le 6 juillet. Il est inculpé pour fraude et évasion fiscales, blanchiment d’argent et corruption, et plusieurs de ses entreprises ont dû suspendre leurs activités. La détention provisoire de Gaguik Tsaroukian, qui s’élève contre une “ persécution politique ”, a été prolongée le 4 septembre pour une durée de deux mois.


Le 25 août, au tour de Robert Kotcharian d’être arrêté et écroué, en compagnie de son fils aîné Sédrak et de quatre autres dirigeants actuels ou anciens d’entreprises liées à la famille Kotcharian. Le leader de l’alliance Hayastan est accusé d’abus de pouvoir en vue d’acquérir des biens publics à des prix dérisoires, de blanchiment d’argent et de corruption. Son fils est inculpé pour complicité et les quatre autres personnes pour fraude fiscale.


L’alliance Hayastan a dénoncé “ une subordination flagrante de l’appareil d’Etat aux craintes et à l’esprit de vengeance d’une seule personne [ndlr : Nikol Pachinian] ”. Elle fait référence aux événements tragiques des 1er et 2 mars 2008, consécutifs à l’élection contestée de Serge Sarkissian à la tête de l’Etat. Très proche du challenger Lévon Ter Pétrossian et fortement impliqué dans les émeutes post-électorales qui avaient fait dix victimes (huit civils et deux policiers), Nikol Pachinian avait choisi la clandestinité, dans un premier temps, pour échapper aux autorités, puis il s’était rendu et avait passé près de deux ans en prison, avant d’être amnistié au printemps 2011. Mais il garde une rancune tenace à l’encontre de Robert Kotcharian, qui assumait encore ses fonctions de président durant ces émeutes.


Nikol Pachinian s’est justifié en affirmant détenir la “ légitimité ” pour mettre ses adversaires politiques “ à genoux ”. Il a rappelé son double engagement pris le 5 juin lors de l’ultime meeting organisé avant les législatives : l’arrestation de Robert Kotcharian “ juste après les élections ” pour son rôle dans ces émeutes et la saisie des principaux actifs des deux autres leaders de l’opposition, Samvel Karapétian et Gaguik Tsaroukian.


Le premier a vu la Justice prolonger son assignation à résidence de deux mois, le 17 septembre. Samvel Karapétian n’a toutefois rien perdu de sa combativité, puisqu’il a déclaré le lendemain que son entreprise, Réseaux électriques d’Arménie (REA), n’était “ pas à vendre ”, en dépit des efforts déployés par le gouvernement pour la nationaliser. Ce dernier a proposé 23,5 milliards de drams (environ 56 millions d’euros) à la famille Karapétian pour acquérir la compagnie, à condition qu’elle restitue environ 23 milliards de drams de dividendes perçus au cours de la dernière décennie. Mais les Karapétian ont rejeté cette offre. “ Ne vous inquiétez pas pour REA, le gouvernement a compris qu’il ne serait pas capable d’en assurer la gestion ! ”, a martelé Samvel Karapétian.


Face à cette mise sous l’éteignoir des leaders de l’opposition arménienne, Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, est montée au créneau le 27 août. “ Malheureusement, la tendance négative que le président russe Vladimir Poutine avait relevée lors de sa rencontre avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, le 1er avril à Moscou, se confirme : à savoir, une escalade de véritables mesures répressives à l’encontre des forces et des personnalités politiques qui prônent le maintien de relations d’alliance avec la Russie. ”


Le 31 août, soit la veille de son tête-à-tête avec Nikol Pachinian à Bichkek, Vladimir Poutine a adressé un message d’anniversaire à Robert Kotcharian pour ses 72 ans, lui souhaitant “ force spirituelle et résilience face aux épreuves que vous et votre famille traversez actuellement ”. Robert Kotcharian avait été pris d’un malaise et hospitalisé quelques heures après son arrestation. Conduit au tribunal le lendemain, il avait de nouveau été hospitalisé puis transféré dans une prison d’Erévan, suite à la prolongation de deux mois de sa détention provisoire.

 La base militaire de Gumri, la dernière ligne rouge ?


Dans ce climat très tendu, on ne saurait passer sous silence les échanges entre Moscou et Erévan sur la question du devenir de la base militaire russe de Gumri. En réponse à un journaliste qui lui faisait remarquer, quelques heures après son tête-à-tête avec Nikol Pachinian, le 1er septembre à Bichkek, qu’Erévan “ ne [considérait] plus Moscou comme son allié stratégique ”, Vladimir Poutine a déclaré que la Russie retirerait sa base militaire stationnée à Gumri “ dès demain ” si l’Arménie décidait que sa présence n’était plus nécessaire. “ Mais l’Arménie est-elle prête pour cela ?, s’est-il interrogé. Nous n’imposerons rien à personne. Cependant, si le peuple arménien souhaite une forme de présence militaire russe sur place, nous resterons. ” Après avoir souligné en février dernier qu’il n’avait pas l’intention de fermer la base russe, Nikol Pachinian a répondu à sa façon, le 3 septembre, à Vladimir Poutine : “ Si la Russie décide de retirer sa base militaire de la République d’Arménie, nous ne nous y opposerons pas. Mais si elle exprime le souhait de rester, nous sommes également prêts à en discuter. ”


Ce « dialogue » curieux ressemble fort à un jeu de dupes. “ Nous n’avons reçu aucune demande de la partie arménienne concernant le retrait de la base militaire russe stationnée à Gumri, a déclaré le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Galouzine, dans un entretien publié le 15 septembre par le quotidien moscovite Izvestia. Nous continuons de considérer qu’il s’agit d’un élément clé de l’architecture de sécurité de l’Arménie et du Sud-Caucase. Beaucoup se posent, à juste titre, la question suivante : quelle est l’alternative ? À nos yeux, aucune alternative de ce genre ne se profile actuellement. Il est difficile d’imaginer des soldats français jouer ce rôle, ne serait-ce qu’en raison de la distance géographique entre la France et l’Arménie. ” Deux jours plus tard, Nikol Pachinian a réaffirmé qu’il ne réclamait pas le retrait des troupes russes mais qu’il ne s’y opposerait pas non plus.


La 102e base militaire russe a été établie à Gumri en vertu d’un accord interétatique signé par la Russie et l’Arménie en 1995. D’une durée de 25 ans, l’accord initial a été prolongé en 2010 jusqu’en 2044. Tant que Moscou et Erévan demeuraient des “ alliés stratégiques ”, l’existence de cette base s’apparentait à un mécanisme de dissuasion pour d’éventuels agresseurs de l’Arménie. La Guerre de 2020 en Artsakh, le conflit russo-ukrainien déclenché par Moscou en février 2022, l’attaque de l’Azerbaïdjan en septembre 2022 contre les zones frontalières arméniennes, l’accélération en août 2025 du processus de paix arméno-azerbaïdjanais sous la houlette des Etats-Unis et la mise en œuvre de la politique arménienne de diversification des échanges ont profondément changé la donne.


La base militaire russe de Gumri semble avoir perdu de son importance pour les deux partenaires, en raison des bouleversements majeurs subis par la région. Mais la déclaration surprise de Vladimir Poutine sur le devenir de cette base pourrait être dictée par la volonté de pousser Erévan à envisager sa relation avec Moscou dans le cadre d’un bloc incluant les questions sécuritaires (base russe et OTSC) et économiques (restrictions commerciales, gaz russe, chemins de fer arméniens et centrale nucléaire). Or Erévan appréhende ses relations bilatérales à travers le règlement point par point des désaccords existants, en refusant d’inscrire chaque négociation dans le contexte d’une sortie ou non de l’orbite russe. Autrement dit, la Russie signifierait à l’Arménie que prendre ses distances impliquerait un désengagement total, y compris sur un sujet comme le devenir de la base russe. L’enjeu du référendum UE vs UEE exigé par Moscou dépasserait de loin, dans cette perspective, la question du choix entre ces deux entités. Ce qui compliquerait singulièrement la tâche des dirigeants arméniens. 

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