PAR VAROUJAN MARDIKIAN
Plusieurs anciens dirigeants artsakhiotes détenus par Bakou ont exprimé leur révolte, ces dernières semaines, face au calvaire que l’Azerbaïdjan leur fait subir, non sans stigmatiser la frilosité des autorités d’Erévan. Rouben Vardanyan, en particulier, a fait connaître ses doléances via une déclaration transmise lors d’une conversation téléphonique avec sa famille : les otages arméniens attendent depuis longtemps la visite de leurs proches, ainsi qu’un examen approfondi de leur situation par un organisme indépendant comme le Comité international de la Croix-Rouge. L’ancien ministre d’Etat de l’Artsakh a renvoyé Nikol Pachinian à ses “ responsabilités ” et fustigé “ l’inaction du gouvernement arménien face aux intérêts de ses citoyens détenus illégalement en Azerbaïdjan ”.
Du coup, Rouben Vardanyan a appelé la défenseure arménienne des droits de l’Homme, Anahit Manassian, à se rendre à Bakou en compagnie des familles des prisonniers arméniens afin d’examiner leurs conditions de détention. “ Malgré l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays, des négociations économiques sont en cours avec des représentants arméniens physiquement présents à Bakou, a relevé Rouben Vardanyan. Dès lors, pourquoi les questions relatives à la vie, à la santé et aux droits des prisonniers ne figurent-elles pas à l’agenda officiel d’Erévan ? Et pourquoi aucun membre d’une quelconque délégation ne leur a-t-il jamais rendu visite ? ”
Il a ajouté avoir rencontré récemment la défenseure azerbaïdjanaise, Sabina Alieva, avec laquelle il a abordé les questions liées à la situation des détenus arméniens : les conditions de vie quotidiennes, les soins médicaux, les droits juridiques, les préoccupations humanitaires et les aspects diplomatiques. Selon Rouben Vardanyan, la possibilité d’une visite à Bakou de la médiatrice arménienne a été évoquée durant cet entretien, et la partie azerbaïdjanaise s’est déclarée prête à faciliter cette visite. Mais cette initiative est restée sans suite à ce jour.
Au final, Rouben Vardanyan a sollicité une réponse publique de la médiatrice arménienne sur trois questions essentielles : l’organisation d’une visite officielle à Bakou avec les familles des détenus ; les modalités d’une coordination avec la médiatrice azerbaïdjanaise sur les dimensions humanitaires ; les mesures qui ont déjà été prises pour défendre les droits des détenus arméniens depuis leur arrestation.
La médiatrice arménienne n’ira pas à Bakou
La réponse de la médiatrice arménienne résonne comme un refus d’accéder aux demandes de Rouben Vardanyan, puisqu’Anahit Manassian a souligné le 22 avril n’avoir reçu “ aucune proposition officielle ” de Bakou ni “ aucune confirmation ” de la volonté des autorités azerbaïdjanaises d’organiser cette visite. Elle a fait valoir en outre qu’elle n’avait aucun mandat pour inspecter les conditions de détention dans un pays étranger.
Face à cette fin de non-recevoir, Rouben Vardanyan a intensifié ses critiques à l’égard du gouvernement arménien, qu’il a accusé le 7 mai de n’avoir mis en place “ aucun mécanisme de communication durable et cohérent avec [les prisonniers], ni par l’intermédiaire de pays tiers, ni à travers les ambassades des Etats représentés à Bakou ni via les organisations internationales ”. Il a précisé que nombre de prisonniers “ n’ont pas de vêtements décents ni les moyens d’obtenir ce dont ils ont réellement besoin. L’aide qui leur parvient est organisée de manière informelle, sans transparence ni prise en compte de leurs besoins réels. Envoyer des fruits secs à des personnes édentées, ce n’est pas de l’aide mais une humiliation ! ”. Et Rouben Vardanyan de rudoyer Nikol Pachinian : “ N’avez-vous pas honte ? N’éprouvez-vous aucune honte à recevoir un prix de la Fraternité humaine [ndlr : conjointement avec Ilham Aliev, le 4 février dernier aux Emirats arabes unis (cf. FA mars, pp. 6 à 8)], à parler de paix et à recevoir des applaudissements alors que des citoyens arméniens croupissent dans les prisons de Bakou sans protection adéquate, sans soutien systémique, sans assistance ni contrôle de leur propre Etat ? ”
Sans doute inspiré par l’initiative de Rouben Vardanyan, l’ancien président du Parlement de l’Artsakh, Davit Ichkhanian, qui a rencontré le 5 mai la médiatrice azerbaï-djanaise Sabina Alieva, a demandé lui aussi à son homologue arménienne Anahit Manassian de rendre visite aux prisonniers en compagnie de leurs proches. Dans une déclaration diffusée le 6 mai par sa famille, il a dénoncé les “ violations flagrantes ” des droits de l’Homme et du droit international qui ont émaillé les procès des prisonniers arméniens. S’adressant au peuple arménien, il lui a souhaité de conserver “ sa force d’esprit, sa volonté et son unité en ces temps difficiles ”.
Enfin, Davit Babayan, l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Artsakh, s’est exprimé à son tour via un message audio transmis à sa famille en Arménie et rendu public le 14 mai. “ Il ne s’agit pas d’un procès, mais d’une vendetta ethno-politique contre le passé et l’avenir du peuple arménien. Toutes les normes humanitaires, juridiques et internationales, et même la législation azerbaïdjanaise, ont été bafouées. J’appelle tous les Arméniens patriotes à s’unir et à défendre nos droits, car nous allons saisir la Cour internationale de Justice. ”
A cette fin, Davit Babayan a fait savoir que son appel formé fin février contre le verdict avait “ disparu ”, suggérant que les autorités de Bakou l’empêchaient délibérément de saisir un tribunal international, a priori la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). Il a précisé que son avocat, commis d’office par le tribunal, l’en a informé le dernier jour de dépôt des requêtes.
La colère d’Ilham Aliev contre le Parlement européen
Ces appels à l’aide des prisonniers arméniens, révoltés par le sort que leur réserve le régime de Bakou, ne seront pas de trop pour entretenir la mobilisation de l’opinion publique et des organisations internationales autour de l’évolution de leurs conditions de détention et de leur état de santé. On a appris en effet que 16 des 19 prisonniers arméniens avaient été transférés récemment de leur cellule d’isolement de la Sécurité nationale au complexe pénitentiaire d’Umbak (1), réputé pour ses pratiques inhumaines envers les détenus. L’avocate Siranouche Sahakian, qui représente les prisonniers arméniens devant la CEDH, a précisé qu’à la suite de longues négociations, le Comité européen pour la prévention de la torture, rattaché au Conseil de l’Europe, avait effectué une brève visite en 2025 à la prison d’Umbak. Le rapport est prêt, mais l’Azerbaïdjan en bloque la publication.
Le Parlement européen s’est signalé le 30 avril, soit quatre jours avant la tenue à Erévan du sommet de la Communauté politique européenne (CPE) (lire pp. 5 à 9), par l’adoption à une très large majorité (476 voix pour, 47 contre et 48 abstentions) d’une résolution qui “ condamne la détention injuste par l’Azerbaïdjan de prisonniers de guerre, de détenus et d’otages arméniens, et exige leur libération inconditionnelle ”. Le Parlement européen, en outre, “ réaffirme soutenir les droits des Arméniens du Haut-Karabagh, notamment la protection de leur identité, de leurs biens et de leur patrimoine culturel, mais aussi celui d’un retour sécurisé, sans entrave et digne, sous réserve de garanties internationales appropriées ”. Enfin, quelques jours après la démolition par Bakou de deux églises arméniennes à Stépanakert (lire pp. 36-37), le document appelle à “ traduire en justice les responsables de la destruction du patrimoine culturel et religieux arménien ” et réclame “ l’envoi d’une mission d’évaluation internationale au Haut-Karabagh ” (2).
A Bakou, on fulmine. Le président Ilham Aliev a accusé le Parlement européen de saboter le processus de paix : “ Entre mai 2021, six mois après la fin de la Deuxième Guerre du Karabagh, et le 30 avril 2026, le Parlement européen a adopté 14 résolutions truffées d’insultes et de mensonges à l’égard de l’Azerbaïdjan. Il nous prend pour cible parce que nous avons rétabli notre intégrité territoriale et notre souveraineté, mis fin au séparatisme et traduit les criminels de guerre en justice. ” En représailles, il a annoncé la suspension de la participation de Bakou aux programmes de partenariat européen au niveau parlementaire.
La riposte de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, ne s’est pas fait attendre : “ Le Parlement européen est un organe démocratique composé de représentants élus, dont les résolutions sont adoptées à la majorité. Leurs résultats peuvent déplaire à beaucoup, mais nous ne changerons jamais notre façon de travailler et continuerons de défendre nos positions. ”
Avoir été sèchement recadré par Roberta Metsola n’a pas empêché Ilham Aliev de qualifier une nouvelle fois les prisonniers arméniens de “ criminels de guerre ”, lors de son intervention par visioconférence au sommet de la CPE, le 4 mai à Erévan. L’absence de réaction de Nikol Pachinian aux propos d’Ilham Aliev a suscité de vives critiques dans les rangs de l’opposition arménienne. Le Premier ministre répondra dix jours plus tard à cette dernière, en soulignant que “ sa rhétorique conflictuelle ne contribue pas à résoudre le problème du sort de ces personnes ”.
(1) Les 8 anciens dirigeants de l’Artsakh et 8 autres personnes ayant participé à l’autodéfense de l’Artsakh sont les 16 prisonniers transférés. Les trois autres étaient détenus à la prison d’Umbak depuis leur arrestation en 2023.
(2) Les Parlements belge et néerlandais ont adopté le 16 avril une résolution exigeant la libération des prisonniers arméniens et réclamant des garanties pour le retour des Arméniens d’Artsakh sur leurs terres natales. Le ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères a convoqué les ambassadeurs des deux pays à Bakou pour protester contre “ des tentatives de porter atteinte à la souveraineté de l’Azerbaïdjan, ainsi qu’au processus de paix en cours entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ”.