Le « J’accuse » des prisonniers arméniens de Bakou

Les anciens dirigeants artsakhiotes jettent une lumière crue sur les agissements du pouvoir azerbaïdjanais à leur égard et renvoient sans ménagement les autorités d’Erévan à leurs responsabilités.


PAR VAROUJAN MARDIKIAN


Plusieurs anciens dirigeants artsakhiotes détenus par Bakou ont exprimé leur révolte, ces dernières semaines, face au calvaire que l’Azerbaïdjan leur fait subir, non sans stigmatiser la frilosité des autorités d’Erévan. Rouben Vardanyan, en particulier, a fait connaître ses doléances via une déclaration transmise lors d’une conversation téléphonique avec sa famille : les otages arméniens attendent depuis longtemps la visite de leurs proches, ainsi qu’un examen approfondi de leur situation par un organisme indépendant comme le Comité international de la Croix-Rouge. L’ancien ministre d’Etat de l’Artsakh a renvoyé Nikol Pachinian à ses “ responsabilités ” et fustigé “ l’inaction du gouvernement arménien face aux intérêts de ses citoyens détenus illégalement en Azerbaïdjan ”.

Du coup, Rouben Vardanyan a appelé la défenseure arménienne des droits de l’Homme, Anahit Manassian, à se rendre à Bakou en compagnie des familles des prisonniers arméniens afin d’examiner leurs conditions de détention. “ Malgré l’absence de relations diplomatiques entre les deux pays, des négociations économiques sont en cours avec des représentants arméniens physiquement présents à Bakou, a relevé Rouben Vardanyan. Dès lors, pourquoi les questions relatives à la vie, à la santé et aux droits des prisonniers ne figurent-elles pas à l’agenda officiel d’Erévan ? Et pourquoi aucun membre d’une quelconque délégation ne leur a-t-il jamais rendu visite ? ”


Il a ajouté avoir rencontré récemment la défenseure azerbaïdjanaise, Sabina Alieva, avec laquelle il a abordé les questions liées à la situation des détenus arméniens : les conditions de vie quotidiennes, les soins médicaux, les droits juridiques, les préoccupations humanitaires et les aspects diplomatiques. Selon Rouben Vardanyan, la possibilité d’une visite à Bakou de la médiatrice arménienne a été évoquée durant cet entretien, et la partie azerbaïdjanaise s’est déclarée prête à faciliter cette visite. Mais cette initiative est restée sans suite à ce jour.

Au final, Rouben Vardanyan a sollicité une réponse publique de la médiatrice arménienne sur trois questions essentielles : l’organisation d’une visite officielle à Bakou avec les familles des détenus ; les modalités d’une coordination avec la médiatrice azerbaïdjanaise sur les dimensions humanitaires ; les mesures qui ont déjà été prises pour défendre les droits des détenus arméniens depuis leur arrestation.


La médiatrice arménienne n’ira pas à Bakou


La réponse de la médiatrice arménienne résonne comme un refus d’accéder aux demandes de Rouben Vardanyan, puisqu’Anahit Manassian a souligné le 22 avril n’avoir reçu “ aucune proposition officielle ” de Bakou ni “ aucune confirmation ” de la volonté des autorités azerbaïdjanaises d’organiser cette visite. Elle a fait valoir en outre qu’elle n’avait aucun mandat pour inspecter les conditions de détention dans un pays étranger.

Face à cette fin de non-recevoir, Rouben Vardanyan a intensifié ses critiques à l’égard du gouvernement arménien, qu’il a accusé le 7 mai de n’avoir mis en place “ aucun mécanisme de communication durable et cohérent avec [les prisonniers], ni par l’intermédiaire de pays tiers, ni à travers les ambassades des Etats représentés à Bakou ni via les organisations internationales ”. Il a précisé que nombre de prisonniers “ n’ont pas de vêtements décents ni les moyens d’obtenir ce dont ils ont réellement besoin. L’aide qui leur parvient est organisée de manière informelle, sans transparence ni prise en compte de leurs besoins réels. Envoyer des fruits secs à des personnes édentées, ce n’est pas de l’aide mais une humiliation ! ”. Et Rouben Vardanyan de rudoyer Nikol Pachinian : “ N’avez-vous pas honte ? N’éprouvez-vous aucune honte à recevoir un prix de la Fraternité humaine [ndlr : conjointement avec Ilham Aliev, le 4 février dernier aux Emirats arabes unis (cf. FA mars, pp. 6 à 8)], à parler de paix et à recevoir des applaudissements alors que des citoyens arméniens croupissent dans les prisons de Bakou sans protection adéquate, sans soutien systémique, sans assistance ni contrôle de leur propre Etat ? ” 


Sans doute inspiré par l’initiative de Rouben Vardanyan, l’ancien président du Parlement de l’Artsakh, Davit Ichkhanian, qui a rencontré le 5 mai la médiatrice azerbaï-djanaise Sabina Alieva, a demandé lui aussi à son homologue arménienne Anahit Manassian de rendre visite aux prisonniers en compagnie de leurs proches. Dans une déclaration diffusée le 6 mai par sa famille, il a dénoncé les “ violations flagrantes ” des droits de l’Homme et du droit international qui ont émaillé les procès des prisonniers arméniens. S’adressant au peuple arménien, il lui a souhaité de conserver “ sa force d’esprit, sa volonté et son unité en ces temps difficiles ”.

Enfin, Davit Babayan, l’ancien ministre des Affaires étrangères de l’Artsakh, s’est exprimé à son tour via un message audio transmis à sa famille en Arménie et rendu public le 14 mai. “ Il ne s’agit pas d’un procès, mais d’une vendetta ethno-politique contre le passé et l’avenir du peuple arménien. Toutes les normes humanitaires, juridiques et internationales, et même la législation azerbaïdjanaise, ont été bafouées. J’appelle tous les Arméniens patriotes à s’unir et à défendre nos droits, car nous allons saisir la Cour internationale de Justice. ”

A cette fin, Davit Babayan a fait savoir que son appel formé fin février contre le verdict avait “ disparu ”, suggérant que les autorités de Bakou l’empêchaient délibérément de saisir un tribunal international, a priori la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH). Il a précisé que son avocat, commis d’office par le tribunal, l’en a informé le dernier jour de dépôt des requêtes.


La colère d’Ilham Aliev contre le Parlement européen


Ces appels à l’aide des prisonniers arméniens, révoltés par le sort que leur réserve le régime de Bakou, ne seront pas de trop pour entretenir la mobilisation de l’opinion publique et des organisations internationales autour de l’évolution de leurs conditions de détention et de leur état de santé. On a appris en effet que 16 des 19 prisonniers arméniens avaient été transférés récemment de leur cellule d’isolement de la Sécurité nationale au complexe pénitentiaire d’Umbak (1), réputé pour ses pratiques inhumaines envers les détenus. L’avocate Siranouche Sahakian, qui représente les prisonniers arméniens devant la CEDH, a précisé qu’à la suite de longues négociations, le Comité européen pour la prévention de la torture, rattaché au Conseil de l’Europe, avait effectué une brève visite en 2025 à la prison d’Umbak. Le rapport est prêt, mais l’Azerbaïdjan en bloque la publication.


Le Parlement européen s’est signalé le 30 avril, soit quatre jours avant la tenue à Erévan du sommet de la Communauté politique européenne (CPE) (lire pp. 5 à 9), par l’adoption à une très large majorité (476 voix pour, 47 contre et 48 abstentions) d’une résolution qui “ condamne la détention injuste par l’Azerbaïdjan de prisonniers de guerre, de détenus et d’otages arméniens, et exige leur libération inconditionnelle ”. Le Parlement européen, en outre, “ réaffirme soutenir les droits des Arméniens du Haut-Karabagh, notamment la protection de leur identité, de leurs biens et de leur patrimoine culturel, mais aussi celui d’un retour sécurisé, sans entrave et digne, sous réserve de garanties internationales appropriées ”. Enfin, quelques jours après la démolition par Bakou de deux églises arméniennes à Stépanakert (lire pp. 36-37), le document appelle à “ traduire en justice les responsables de la destruction du patrimoine culturel et religieux arménien ” et réclame “ l’envoi d’une mission d’évaluation internationale au Haut-Karabagh ” (2).


A Bakou, on fulmine. Le président Ilham Aliev a accusé le Parlement européen de saboter le processus de paix : “ Entre mai 2021, six mois après la fin de la Deuxième Guerre du Karabagh, et le 30 avril 2026, le Parlement européen a adopté 14 résolutions truffées d’insultes et de mensonges à l’égard de l’Azerbaïdjan. Il nous prend pour cible parce que nous avons rétabli notre intégrité territoriale et notre souveraineté, mis fin au séparatisme et traduit les criminels de guerre en justice. ” En représailles, il a annoncé la suspension de la participation de Bakou aux programmes de partenariat européen au niveau parlementaire. 

La riposte de la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, ne s’est pas fait attendre : “ Le Parlement européen est un organe démocratique composé de représentants élus, dont les résolutions sont adoptées à la majorité. Leurs résultats peuvent déplaire à beaucoup, mais nous ne changerons jamais notre façon de travailler et continuerons de défendre nos positions. ”

Avoir été sèchement recadré par Roberta Metsola n’a pas empêché Ilham Aliev de qualifier une nouvelle fois les prisonniers arméniens de “ criminels de guerre ”, lors de son intervention par visioconférence au sommet de la CPE, le 4 mai à Erévan. L’absence de réaction de Nikol Pachinian aux propos d’Ilham Aliev a suscité de vives critiques dans les rangs de l’opposition arménienne. Le Premier ministre répondra dix jours plus tard à cette dernière, en soulignant que “ sa rhétorique conflictuelle ne contribue pas à résoudre le problème du sort de ces personnes ”.


(1) Les 8 anciens dirigeants de l’Artsakh et 8 autres personnes ayant participé à l’autodéfense de l’Artsakh sont les 16 prisonniers transférés. Les trois autres étaient détenus à la prison d’Umbak depuis leur arrestation en 2023.

(2) Les Parlements belge et néerlandais ont adopté le 16 avril une résolution exigeant la libération des prisonniers arméniens et réclamant des garanties pour le retour des Arméniens d’Artsakh sur leurs terres natales. Le ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères a convoqué les ambassadeurs des deux pays à Bakou pour protester contre “ des tentatives de porter atteinte à la souveraineté de l’Azerbaïdjan, ainsi qu’au processus de paix en cours entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ”.


La CEDH maintient la pression sur l’Azerbaïdjan


La CEDH a enjoint l’Azerbaïdjan, le 9 avril, de continuer à fournir des informations détaillées sur les prisonniers arméniens, notamment sur leurs conditions de détention et leur état de santé – y compris les dossiers médicaux récents et les documents relatifs aux examens et aux traitements prodigués aux détenus. Elle a également demandé à Bakou de lui fournir les copies des jugements rendus dans les affaires pénales concernant les prisonniers arméniens ou, à défaut, des résumés détaillés de ces jugements incluant l’argumentaire qui les sous-tend, étayé par les éléments de preuve examinés durant la procédure.


La CEDH répondait ainsi à la requête de l’Azerbaïdjan, qui a saisi la Cour à plusieurs reprises afin d’obtenir la levée de la mesure conservatoire l’obligeant à rendre compte régulièrement de la situation des détenus. A l’appui de sa demande, Bakou a affirmé que toutes les procédures se déroulaient de manière transparente et publique.

L’Azerbaïdjan a jusqu’au 31 août 2026 pour faire parvenir les documents réclamés par la CEDH. 


par Tigrane YEGAVIAN 31 mai 2026
La polémique déclenchée par la disparition du Mont Ararat des nouveaux passeports biométriques arméniens aurait pu n’être qu’une controverse administrative parmi d’autres. Elle s’est révélée être le symptôme d’une transformation identitaire de grande ampleur, dont les implications dépassent largement les frontières de la République d’Arménie. Derrière ce débat apparemment technique se joue en réalité une question existentielle : que signifie être arménien au XXI e siècle, après la défaite militaire de 2020, la disparition de l’Artsakh et l’effondrement du paradigme sécuritaire qui structurait l’État depuis l’indépendance ? 
par Tigrane YEGAVIAN 31 mai 2026
En l’espace de deux semaines, Paris a été le théâtre de deux événements qui, mis en perspective, dessinent les contours d’une rupture sans précédent entre la République d’Arménie et sa diaspora.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Ankara autorise la reprise du commerce direct avec l’Arménie, à moins d’un mois des législatives arméniennes.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
L’organisation à Erévan de deux sommets vantant les perspectives de développement des relations arméno-européennes ne saurait occulter ni les tensions politiques en Arménie, ni la fragilité du processus de paix arméno-azerbaïdjanais, ni les droits des Arméniens d’Artsakh.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Jamais depuis l’indépendance de l’Arménie, les relations entre nos deux pays n’avaient été si intenses, si confiantes ” : Emmanuel Macron a rendu un hommage appuyé, le 4 mai, devant la communauté française d’Arménie, à tous ceux qui sont les “ artisans ” de la coopération bilatérale.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
A l’issue du sommet de la Communauté politique européenne tenu à Erévan, Emmanuel Macron a effectué une visite d’Etat en Arménie. Paris et Erévan ont signé à cette occasion un document portant sur l’établissement d’un “ partenariat stratégique ”.
par MARIE-ANNE THIL 31 mai 2026
Arméno-Iranien, il est cruellement supprimé le 8 mai 1954 et son corps est jeté dans la rivière Jajrood, dans la province de Téhéran. Il meurt à 33 ans. Le grand poète, Ahmad Shamlou, lui consacre un éloge funèbre en 1954, « Vartan », qui résonne encore aujourd’hui. L’Iran des années 1950, raconte, Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris, était représenté par “ Le Premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh, figure majeure de l'indépendance iranienne ” (1). L’Iran de Mohammad Mossadegh “ Mohammad Mossadegh demeure une figure emblématique de la lutte pour l'indépendance nationale iranienne. Son action la plus marquante fut la nationalisation de l'industrie pétrolière, jusque-là sous le contrôle de l'Anglo-Iranian Oil Company. Cette décision, motivée par la volonté d'accroître les bénéfices financiers et surtout d'affirmer la souveraineté du pays, entraîna une confrontation directe avec les puissances occidentales, notamment le Royaume-Uni et, par la suite, les États-Unis ”. En 1952, Mohammad Mossadegh entreprend la nationalisation du pétrole. La même année, le 20 juillet, la direction du parti Tudeh (2), adresse une lettre ouverte au Premier ministre, appelant le gouvernement à cesser tous les accords d’assistance militaire et technique des Etats-Unis et à rompre les relations diplomatiques. Le lendemain, une manifestation de 40 000 participants est organisée par le Tudeh pour soutenir cette lettre ouverte. A partir d'août 1953, le Tudeh est combattu d'une manière implacable. Mohammad Mossadegh est éloigné du pouvoir à la suite d'un complot orchestré par les services secrets britanniques et américains : l'opération Ajax (3) qui durera quatre jours (15 – 19 août 1953). Elle conduit à son évincement le 19 août 1953 par un coup d'État. Le shah, Mohammad Reza Pahlavi, est mis sur le trône et devient un proche allié de Washington jusqu'à son renversement lors de la révolution islamique de 1979. A partir de la fin août 1953 : “ 5 000 membres du Tudeh sont arrêtés, quarante d'entre eux exécutés, 2 000 sont condamnés à la prison à vie ” (4). Mohammad Reza Pahlavi peut reprendre le pouvoir et rétablir un régime fort, interdisant la plupart des partis politiques. La SAVAK (5), agent de torture du shah, Mohammad Reza Pahlavi Selon le professeur universitaire, Ervand Abrahamian, dans un livre publié en 1999 intitulé : Tortured Confessions - Prisons and Public Recantations in Modern Iran, “ la SAVAK, officiels services secrets mais officieuse police politique, est chargée de surveiller et de réprimer au nom de la sûreté de l'État, mise en place avec l'aide des services secrets américains et du Mossad. La SAVAK reçut “ carte blanche ” pour torturer les dissidents – présumés – avec une « force brute » qui, au cours des années, « augmenta considérablement », et près de 100 personnes furent exécutées pour des raisons politiques au cours des 20 dernières années du règne du Shah ”. Ervand Abrahamian relate aussi la torture : “ Parmi les victimes, la plupart décédées d'hémorragies cérébrales, figuraient, entre autres, Galoust Zakharian, intellectuel arménien décrit comme le « théoricien le plus brillant » du parti et Vartan Salakhanyan, autre intellectuel arménien, dont Ahmad Shamlu, le plus grand poète du pays, fit l'éloge funèbre, le présentant comme un martyr héroïque qui préféra mourir plutôt que de trahir ses camarades ”. Entre 1953 et 1957, les forces de sécurité appréhendent 4 121 membres du parti Tudeh, dont 477 appartiennent aux forces armées. Vartan Salakhanyan, le printemps assassiné Né pendant l’hiver 1931 à Tabriz, il meurt au printemps 1954. Après ses études primaires et secondaires, il s'installe à Téhéran avec sa famille en 1942. Il s'engage dans le seul mouvement de gauche organisé de l'époque, le parti Tudeh, auquel il adhère officiellement en 1952. Après le coup d'État du 19 août 1953, Vartan poursuit ses activités clandestinement. Lorsqu’il est arrêté le soir du 26 avril, il transporte des publications du parti dans sa voiture. Il est emprisonné dans la prison de Qasr, le lieu de détention le plus ancien et tristement célèbre d’Iran pour les prisonniers politiques, après le coup d'État du 19 août 1953. Il est torturé pour livrer les noms des autres membres et l’adresse de l’imprimerie. Il ne parle pas. Le poète et dramaturge, Ahmad Shamlou, emprisonné lui aussi, raconte : “ Malgré les tortures infligées, Vartan garda le silence. Ses interrogateurs reconnurent plus tard qu'il leur avait déclaré : « Je sais, mais je ne dirai rien ! »”. Une promesse qu'il tint jusqu'au bout. Le poète raconte que Vartan avait été torturé si violemment que son visage était marqué par de profondes brûlures. Son corps, violemment défiguré, a été jeté dans la rivière Jajrood, le plus grand fleuve de la province de Téhéran. Profondément marqué par la résistance de Vartan, Ahmad Shamlou compose le poème « Vartan », en prison, pour le célébrer. Il change l’intitulé en « Nazli » à cause de la censure mais il précise en note de bas de page le nom de Vartan Salakhanyan, à qui le poème est dédié. Selon Ervand Abrahamyan : “ Les gauchistes, y compris les opposants au Tudeh, récitaient l'ode à Vartan de Shamlu, même dans les années 1980 ”. Le 8 mai 2022, parut un article : « Comrade Martyr : Vartan Salakhanian | The voice of the people » (« Camarade martyr : Vartan Salakhanian – La voix du peuple »), publié par le journal du parti Tudeh. Il est tiré du livre Les Martyrs de masse, publié en 1982. “ Les bourreaux déployèrent toute leur force. Mais Vartan ne dit mot. Le secret de son tempérament, enfoui au plus profond de son cœur héroïque, demeurait inviolable. Alors, les bourreaux eurent recours à leur ultime stratagème. Tandis que le corps brisé de Vartan gisait sur le sol de la salle de torture, ils préparèrent une perceuse électrique. Le bourreau dit : « C'est ta dernière chance, si tu ne parles pas… »”. Vartan Salakhanian ne parla pas. (1) Il tente d'instaurer une démocratie laïque et de conserver une relative indépendance du pays face aux puissances étrangères. Son gouvernement introduit un ensemble de réformes sociales et politiques progressistes telles que la mise en place d'une sécurité sociale, le contrôle des loyers ou l'initiation de réformes agraires significatives. (Sources : Wikipédia). (2) Créé en 1941, le Tudeh fut l’un des plus importants partis communistes du Moyen-Orient. Doté d’une grande influence dans les milieux intellectuels et ouvriers, il fut à l’origine des premières manifestations qui firent tomber le Shah. (Sources : Wikipédia). (3) C’est une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien du MI6 (Secret Intelligence Service), visant à renverser le Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh. Après la chute de Mossadegh, Mohammad Reza Pahlavi met progressivement en place un régime autocratique et dictatorial fondé sur l'appui américain. (4) Ervand Abrahamian, Iran in Revolution: The Opposition Forces - MERIP Reports - No. 75/76, Iran in Revolution (Mar. - Apr., 1979). (5) Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE, prédécesseur de l’actuelle DGSE), a aidé à établir et à former la SAVAK pendant ses premières années, au milieu des années 1950 et au début des années 1960. Selon une note déclassifiée de la CIA citant un rapport classifié du Comité des affaires étrangères du Sénat américain, la CIA a joué un rôle important dans la création de la SAVAK, en fournissant à la fois un financement et une formation. Le Shah a utilisé la SAVAK pour arrêter, emprisonner, exiler et torturer ses opposants. À son apogée, la SAVAK aurait employé environ 5 000 agents opérant sous la dynastie Pahlavi. (Sources : Wikipédia). Le poème « Vartan » d’Ahmad Shamlou dédié à Vartan Salakhanyan Vartan Sous la fenêtre de notre maison, le vieux lilas a fleuri. Dissipe tous tes doutes ! Ne lutte pas contre la Mort menaçante ! Être vaut mieux que ne pas être, surtout au printemps… Vartan ne dit mot : Glorieusement Il réprima sa colère et s’en alla… – « Vartan, dis quelque chose ! L’oiseau du silence attend que la progéniture d’une mort horrible éclose ! » Vartan ne dit mot : Comme le soleil, il se leva dans les ténèbres, se coucha dans le crépuscule de sang, et puis disparut… Vartan ne dit mot. Vartan était une étoile brillante, brilla un instant dans l’obscurité, et puis s’évanouit à jamais. Vartan ne dit mot. Vartan était une violette : Il s’épanouit et nous annonça la bonne nouvelle, « L’hiver est tombé » et puis disparut. - « Vartan, le printemps est arrivé et l’arbre de Judée est en fleurs ». Ahmad Shamlu - Prison de Qasr 1954.
par Harout MARDIROSSIAN 28 mai 2026
La visite d’Emmanuel Macron en Arménie avait tout pour être un geste fort : rappeler l’attachement de la France au droit international, dire que l’abandon du Haut-Karabagh par l’Europe était inadmissible, et promettre que la sécurité arménienne n’était pas négociable. Tout cela a bien eu lieu, avec en plus une communication bien orchestrée faite de bains de foule sincères, de jogging au petit matin dans les rues d’ Erevan et de chansonnettes accompagnées à la batterie par le Premier ministre arménien. Mais au bout du compte, qui peut croire à la fin de cette séquence, que l’Europe ou la France interviendraient directement si l’Arménie était attaquée par Bakou, Ankara, Moscou ou les trois à la fois. Personne de sérieux et c’est bien là le problème ! Avec l’Arménie, la France s’est trop longtemps crue quitte avec de nobles déclarations. Or l’Azerbaïdjan a imposé par la force un fait accompli avec la guerre des 44 jours, puis une « paix » dictée, puis un nettoyage ethnique pendant que Moscou se retirait et que l’Union européenne se contentait d’observer. Puis il y a eu la paix de TRUMP – une capitulation déguisée de l’Arménie – qui malgré sa méthode Coué de « carrefour de la paix » n’est vouée dans cette « paix » sous menaces imminentes qu’à devenir un satellite de la Turquie à qui les Etats-Unis et l’Europe entendent déléguer le contrôle du Sud-Caucase face à la Russie. Dans ce vide géopolitique, le Président français est arrivé à Erevan en grand avocat des principes, mais sans coalition, sans calendrier, sans instruments de contrainte. C’est encore là le problème ! Pire, la communication élyséenne semble parler à l’électorat français plus qu’aux Arméniens. Évoquer l’“ honneur ” et la “ fidélité ” ne compense pas l’absence de lignes rouges claires face à Ilham Aliev. Les livraisons françaises d’équipements, réelles mais limitées, restent fragmentaires, sans doctrine partagée avec les partenaires européens et sans possibilité d’intervention directe en cas d’agression. Cette ambiguïté s’inscrit dans une dérive plus large de la diplomatie française : l’esthétisation du courage politique. On « tient la ligne » en mots, mais on externalise le coût réel de la puissance, à Bruxelles, à l’OTAN, à des discussions interminables sur les « paramètres ». Le résultat est visible : l’Azerbaïdjan avance, la Russie se réinvente courtier cynique, la Turquie capitalise, et l’Arménie, amputée de ses illusions de parapluie russe, restera une fois de plus seule au pied du mur et c’est là un problème !  Emmanuel Macron sait pourtant qu’un signal crédible se mesure à son coût. Il aurait pu convertir la visite en pivot : annoncer une mission européenne élargie et durable à la frontière, conditionner des accords énergétiques avec Bakou au respect de paramètres vérifiables comme la libération des otages détenus, ou annoncer une résolution à l’ONU sur la protection des déplacés d’Artsakh, fût-elle bloquée, pour fixer un cadre normatif. Au lieu de cela, le Sommet de la communauté politique européenne et la visite d’Etat se sont transformés en une démonstration de soutien au maintien au pouvoir de Nikol Pachinian, si forte, qu’elle en est devenue gênante et peut-être même contre-productive. Un Premier ministre arménien qui, dès la séquence Europe et France achevée, a retrouvé ses accents d’autocrate vulgaire. Chaque jour, de nouveaux procès sont intentés aux partis d’opposition, des militants arrêtés. Chaque jour, des menaces sont prononcées en toute impunité à l’égard de citoyens. Chaque jour, des insultes sont proférées avec en toile de fond un racisme à l’égard des Arméniens d’Artsakh qui est à peine voilé. Nikol Pachinian surfe de nouveau sur un populisme assumé et mobilise l’ensemble de l’appareil de l’Etat pour assurer sa réélection. Et il le fait ouvertement car il sait que les observateurs européens fermeront les yeux sur toutes les violations du code électoral. Car comme l’avait dit Emmanuel Macron en 2022, un soir à Marseille : “ Le problème, c’est Nikol Pachinian ”.
par La Rédaction 28 mai 2026
L'agenda du mois de juin 2026
par La Rédaction 28 mai 2026
Notre sommaire du mois de juin 2026