Les précédents historiques et leurs enseignements
Cette tension entre normalisation régionale et maintien identitaire n’est pas nouvelle dans l’histoire arménienne. Elle rappelle d’autres moments où des élites arméniennes ont dû choisir entre pragmatisme géopolitique et fidélité mémorielle. Au XIXe siècle déjà, l’arménisme naissant était traversé par cette tension. Les Arméniens d’Istanbul, intégrés à l’élite ottomane, privilégiaient souvent une loyauté ottomane compatible avec le maintien d’une identité culturelle arménienne modérée. Les intellectuels nationalistes de Tiflis ou de Paris défendaient, au contraire, un projet d’émancipation nationale radicale. On connaît la suite : le pragmatisme des élites stambouliotes ne les a pas protégées du Génocide.
Dans l’entre-deux-guerres, la Première République d’Arménie (1918-1920) a également connu ce dilemme. Coincée entre la Turquie kémaliste, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et les Bolcheviks, elle a dû accepter des traités territorialement désastreux (traité de Batoum avec la Turquie en juin 1918, traité d’Alexandropol en décembre 1920) pour tenter de survivre. Ces concessions n’ont pas empêché la soviétisation finale.
Durant la période soviétique, les dirigeants arméniens ont dû constamment négocier entre la fidélité à Moscou et la défense des intérêts nationaux arméniens. Les plus efficaces – comme Karen Demirchian dans les années 1970-1980 – ont su jouer des marges de manœuvre du système soviétique pour développer économiquement l’Arménie tout en maintenant une identité culturelle arménienne forte.
Que nous enseignent ces précédents ? Qu’il n’existe probablement pas de solution simple à cette équation. Le pragmatisme sans ancrage identitaire mène à l’assimilation ou à la dissolution. L’intransigeance identitaire sans réalisme géopolitique conduit à l’isolement et à la défaite. L’art de la survie arménienne a toujours consisté à articuler ces deux dimensions : maintenir une identité forte tout en sachant naviguer dans des environnements géopolitiques hostiles. In fine, la controverse autour de l’Ararat pose une question philosophique fondamentale : qu’est-ce qu’une nation ? Est-ce simplement un État territorial doté d’institutions démocratiques et d’une économie de marché, comme le suggère le projet de l’« Arménie réelle » ? Ou est-ce une communauté historique et culturelle transcendant les frontières étatiques, comme le postule la vision diasporique traditionnelle ?
La modernité politique européenne a longtemps privilégié la première définition, héritée de la Révolution française : la nation comme “ plébiscite de tous les jours ”, comme corps politique volontaire, comme citoyenneté. Mais cette conception s’est révélée insuffisante pour penser les nations sans État, les diasporas, les peuples victimes de génocide ou de déportation. Les Arméniens, les Juifs, les Kurdes, les Roms : autant de cas où l’identité nationale ne peut se réduire à l’appartenance étatique.
Pour l’Arménie contemporaine, la solution ne peut être ni le retour à un nationalisme ethnique du XIXe siècle ni l’adoption d’un post-nationalisme désincarné. Il faut inventer une troisième voie : une identité nationale capable d’articuler simultanément citoyenneté politique (l’État arménien), mémoire historique (le Génocide, l’Arménie historique) et transnationalité diasporique (les communautés arméniennes mondiales). Cette articulation est d’autant plus nécessaire que l’Arménie fait face à des défis démographiques considérables, un exode massif des jeunes, un vieillissement accéléré, l’Arménie ne pourra survivre à long terme sans maintenir un lien fort avec ses diasporas. Effacer les symboles qui constituent précisément ce lien serait suicidaire.
L’Ararat, dans cette perspective, ne devrait pas être vu comme un obstacle à la modernisation mais comme un pont entre les générations, entre le territoire et la Diaspora, entre le passé et l’avenir. Sa présence sur les documents officiels n’empêche nullement la normalisation régionale – la Grèce entretient des relations pacifiées avec la Turquie tout en conservant des références à l’hellénisme antique. Elle signale simplement que l’Arménie assume une profondeur historique qui dépasse ses frontières actuelles. La République d’Arménie se trouve à un carrefour historique. Les choix effectués aujourd’hui – y compris sur des questions apparemment secondaires comme le design d’un passeport – auront des conséquences sur plusieurs générations.
Le pari de la normalisation rapide avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, au prix d’un affaiblissement des références historiques, pourrait échouer. Ankara et Bakou pourraient interpréter ces concessions symboliques non comme des gestes de bonne volonté, mais comme des signes de faiblesse justifiant de nouvelles exigences territoriales ou politiques. À l’inverse, un repli nationaliste intransigeant, refusant toute évolution symbolique ou toute négociation, condamnerait l’Arménie à l’isolement régional et à une dépendance totale vis-à-vis d’une Russie elle-même en crise.
La voie de la survie passe probablement par une approche plus nuancée : maintenir fermement les symboles et la mémoire qui structurent l’identité collective, tout en développant une diplomatie réaliste et des relations économiques pragmatiques avec l’environnement régional. Cela suppose de cesser d’opposer « mémoire » et « pragmatisme », « histoire » et « modernité », « diaspora » et « État ».
Pour nous diasporiques, ces débats ne sont pas abstraits. Ils touchent à la définition même de ce que signifie être arménien en 2025. Ils interrogent la légitimité des institutions diasporiques, le sens de la transmission mémorielle, la pertinence du soutien à un État qui semble parfois vouloir se passer de ses diasporas. L’Ararat, finalement, n’est qu’un symbole. Mais les symboles ne sont jamais « que » des symboles. Ils structurent les imaginaires collectifs, orientent les choix politiques, définissent les communautés. Un peuple qui efface ses symboles ne se modernise pas : il se dissout. Un État qui rompt avec sa mémoire ne devient pas pragmatique : il perd son sens. Entre l’Ararat réel, situé en Turquie, et l’Ararat symbolique, gravé dans la conscience arménienne, il faut choisir non pas l’un ou l’autre, mais les deux à la fois. C’est précisément cette tension créatrice qui fait l’arménité moderne.










