L’Ararat effacé des passeports : anatomie d’une révolution identitaire

La polémique déclenchée par la disparition du Mont Ararat des nouveaux passeports biométriques arméniens aurait pu n’être qu’une controverse administrative parmi d’autres. Elle s’est révélée être le symptôme d’une transformation identitaire de grande ampleur, dont les implications dépassent largement les frontières de la République d’Arménie. Derrière ce débat apparemment technique se joue en réalité une question existentielle : que signifie être arménien au XXIe siècle, après la défaite militaire de 2020, la disparition de l’Artsakh et l’effondrement du paradigme sécuritaire qui structurait l’État depuis l’indépendance ?

PAR TIGRANE YÉGAVIAN


Pour comprendre l’ampleur de la controverse, il faut d’abord saisir ce que représente l’Ararat dans l’imaginaire collectif arménien. Ce n’est pas un simple élément de paysage, ni même un symbole national ordinaire. L’Ararat fonctionne comme un « lieu de mémoire” au sens où l’historien Pierre Nora l’entend, c’est-à-dire un point de cristallisation où se condensent simultanément plusieurs strates d’histoire, de mythologie et d’identité collective. 

D’abord, il y a la dimension biblique et religieuse. Pour le christianisme arménien cette référence confère au territoire arménien une dimension cosmologique. L’Ararat n’est pas simplement «en » Arménie, il fonde symboliquement l’idée même d’un espace arménien inscrit dans le récit originel de l’humanité. Ensuite, il y a la dimension historique et territoriale. Visible depuis Erevan mais situé en territoire turc depuis le traité de Kars de 1921, l’Ararat matérialise la tragédie arménienne du XXe siècle. Sa présence visuelle quotidienne depuis la capitale rappelle constamment ce qui fut perdu, l’Ararat est devenu le symbole du territoire fantôme, de l’absence présente. Troisièmement, il y a la dimension diasporique.


Le projet politique de l’« Arménie réelle » : une rupture épistémologique

Le retrait progressif de l’Ararat des représentations officielles s’inscrit dans un projet politique beaucoup plus vaste, porté principalement par Nikol Pachinian et l’élite politique issue de la révolution de velours de 2018. Ce projet, que le Premier ministre a théorisé à travers l’expression « Arménie réelle », constitue une rupture intellectuelle majeure avec la doctrine nationale dominante depuis l’indépendance. Il s’est manifesté dans plusieurs domaines. Sur le plan diplomatique, par la multiplication des signaux de bonne volonté envers la Turquie et l’Azerbaïdjan, y compris par l’acceptation progressive du principe d’une Arménie limitée à 29 800 km² sans l’Artsakh. Sur le plan mémoriel, par une volonté de « démystifier » certains récits nationaux et de promouvoir une approche plus « rationnelle » de l’histoire. Sur le plan symbolique, enfin, par le retrait progressif de références jugées trop chargées historiquement – dont l’Ararat. Cette vision n’est pas sans précédent dans l’histoire des nationalismes. On peut la rapprocher de certaines tentatives de « post-nationalisme » observées ailleurs : le kémalisme turc cherchant à rompre avec l’Empire ottoman, le sionisme travailliste voulant créer un « homme nouveau » en rupture avec le judaïsme diasporique, ou encore les nationalismes civiques européens cherchant à dépasser les nationalismes ethniques du XIXe siècle.

La résistance diasporique et ses raisons profondes

La réaction de larges segments de la Diaspora arménienne à cette transformation a été particulièrement vive. Pour comprendre cette résistance, il faut saisir la spécificité du rapport diasporique à l’État arménien. Contrairement à d’autres diasporas disposant d’un État-mère ancien et consolidé (Israël pour les juifs, la Grèce pour les Grecs), la Diaspora arménienne s’est largement constituée avant l’existence d’un État arménien moderne. La Diaspora du Génocide – dont sont issus la plupart des Arméniens de France – n’a pas connu d’État arménien durant les générations cruciales de sa formation identitaire (1915-1991). L’arménité diasporique s’est donc construite autour de marqueurs non-étatiques : la langue, l’Église apostolique, la mémoire du Génocide, et précisément des symboles comme l’Ararat. Lorsque la République d’Arménie accède à l’indépendance en 1991, elle est investie par la Diaspora d’une mission symbolique considérable : incarner enfin la continuité historique, offrir une souveraineté à un peuple qui en fut privé, matérialiser politiquement ce qui n’existait que dans la mémoire et les récits. L’État arménien ne devait pas être un État « normal », mais un État porteur d’une mission historique : assurer la survie collective, représenter les victimes du Génocide, protéger la civilisation arménienne. Or, le projet de l’« Arménie réelle » rompt explicitement avec cette mission. En proposant de dissocier l’État arménien de la mémoire historique et de la responsabilité diasporique, il transforme radicalement le pacte symbolique établi en 1991. Pour beaucoup de diasporiques, cette évolution est vécue comme une trahison. Elle revient à dire : “ Votre histoire, vos ancêtres génocidés, vos références culturelles sont des obstacles. Nous devons construire un État moderne qui s’en affranchit. ”

Géopolitique d’une crise identitaire

La controverse de l’Ararat ne peut être comprise hors de son contexte géopolitique. Elle s’inscrit dans le réalignement stratégique majeur de l’Arménie après la défaite de 2020. Cette défaite a révélé plusieurs failles structurelles. D’abord, l’échec de la doctrine de sécurité reposant sur l’alliance russe : Moscou n’est pas intervenu pour sauver l’Artsakh. Ensuite, l’insuffisance de la mobilisation diasporique : malgré une sympathie internationale réelle, aucun État occidental n’a pesé militairement dans le conflit. Enfin, l’obsolescence du modèle militaire arménien face aux drones turcs et à la supériorité quantitative azérie. Face à cet effondrement stratégique, le gouvernement Pachinian a opéré un tournant doctrinal radical. Puisque la Russie s’est révélée un protecteur peu fiable, puisque l’Occident n’intervient pas militairement, puisque la supériorité démographique et économique de l’Azerbaïdjan rend toute confrontation prolongée suicidaire, l’Arménie doit chercher sa survie ailleurs : dans la normalisation régionale, la démilitarisation du conflit, l’intégration économique. Cette stratégie implique nécessairement des concessions symboliques. Comment négocier sérieusement avec la Turquie tout en conservant l’Ararat – symbole du territoire perdu – sur tous les documents officiels ? Comment dialoguer avec Bakou tout en revendiquant un lien historique avec l’Artsakh ? Le retrait des symboles « problématiques » devient alors cohérent avec la logique de normalisation. Le problème est que cette stratégie repose sur un pari extrêmement risqué. Elle suppose que la Turquie et l’Azerbaïdjan accepteront une paix honorable en échange de concessions arméniennes. Or rien ne garantit cette issue. Les déclarations régulières d’Aliev sur le Siounik suggèrent que les ambitions azéries ne se limitent pas au retour au statu quo ante 2020. De même, les positions turques sur la frontière arméno-turque restent ambiguës.

En affaiblissant les symboles historiques, l’Arménie risque donc de perdre doublement : ne pas obtenir la paix espérée avec ses voisins, tout en ayant fracturé son propre lien identitaire avec sa diaspora et sa profondeur historique.

Les précédents historiques et leurs enseignements


Cette tension entre normalisation régionale et maintien identitaire n’est pas nouvelle dans l’histoire arménienne. Elle rappelle d’autres moments où des élites arméniennes ont dû choisir entre pragmatisme géopolitique et fidélité mémorielle. Au XIXe siècle déjà, l’arménisme naissant était traversé par cette tension. Les Arméniens d’Istanbul, intégrés à l’élite ottomane, privilégiaient souvent une loyauté ottomane compatible avec le maintien d’une identité culturelle arménienne modérée. Les intellectuels nationalistes de Tiflis ou de Paris défendaient, au contraire, un projet d’émancipation nationale radicale. On connaît la suite : le pragmatisme des élites stambouliotes ne les a pas protégées du Génocide.


Dans l’entre-deux-guerres, la Première République d’Arménie (1918-1920) a également connu ce dilemme. Coincée entre la Turquie kémaliste, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et les Bolcheviks, elle a dû accepter des traités territorialement désastreux (traité de Batoum avec la Turquie en juin 1918, traité d’Alexandropol en décembre 1920) pour tenter de survivre. Ces concessions n’ont pas empêché la soviétisation finale.

Durant la période soviétique, les dirigeants arméniens ont dû constamment négocier entre la fidélité à Moscou et la défense des intérêts nationaux arméniens. Les plus efficaces – comme Karen Demirchian dans les années 1970-1980 – ont su jouer des marges de manœuvre du système soviétique pour développer économiquement l’Arménie tout en maintenant une identité culturelle arménienne forte.


Que nous enseignent ces précédents ? Qu’il n’existe probablement pas de solution simple à cette équation. Le pragmatisme sans ancrage identitaire mène à l’assimilation ou à la dissolution. L’intransigeance identitaire sans réalisme géopolitique conduit à l’isolement et à la défaite. L’art de la survie arménienne a toujours consisté à articuler ces deux dimensions : maintenir une identité forte tout en sachant naviguer dans des environnements géopolitiques hostiles. In fine, la controverse autour de l’Ararat pose une question philosophique fondamentale : qu’est-ce qu’une nation ? Est-ce simplement un État territorial doté d’institutions démocratiques et d’une économie de marché, comme le suggère le projet de l’« Arménie réelle » ? Ou est-ce une communauté historique et culturelle transcendant les frontières étatiques, comme le postule la vision diasporique traditionnelle ?


La modernité politique européenne a longtemps privilégié la première définition, héritée de la Révolution française : la nation comme “ plébiscite de tous les jours ”, comme corps politique volontaire, comme citoyenneté. Mais cette conception s’est révélée insuffisante pour penser les nations sans État, les diasporas, les peuples victimes de génocide ou de déportation. Les Arméniens, les Juifs, les Kurdes, les Roms : autant de cas où l’identité nationale ne peut se réduire à l’appartenance étatique.

Pour l’Arménie contemporaine, la solution ne peut être ni le retour à un nationalisme ethnique du XIXe siècle ni l’adoption d’un post-nationalisme désincarné. Il faut inventer une troisième voie : une identité nationale capable d’articuler simultanément citoyenneté politique (l’État arménien), mémoire historique (le Génocide, l’Arménie historique) et transnationalité diasporique (les communautés arméniennes mondiales). Cette articulation est d’autant plus nécessaire que l’Arménie fait face à des défis démographiques considérables, un exode massif des jeunes, un vieillissement accéléré, l’Arménie ne pourra survivre à long terme sans maintenir un lien fort avec ses diasporas. Effacer les symboles qui constituent précisément ce lien serait suicidaire.


L’Ararat, dans cette perspective, ne devrait pas être vu comme un obstacle à la modernisation mais comme un pont entre les générations, entre le territoire et la Diaspora, entre le passé et l’avenir. Sa présence sur les documents officiels n’empêche nullement la normalisation régionale – la Grèce entretient des relations pacifiées avec la Turquie tout en conservant des références à l’hellénisme antique. Elle signale simplement que l’Arménie assume une profondeur historique qui dépasse ses frontières actuelles. La République d’Arménie se trouve à un carrefour historique. Les choix effectués aujourd’hui – y compris sur des questions apparemment secondaires comme le design d’un passeport – auront des conséquences sur plusieurs générations.


Le pari de la normalisation rapide avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, au prix d’un affaiblissement des références historiques, pourrait échouer. Ankara et Bakou pourraient interpréter ces concessions symboliques non comme des gestes de bonne volonté, mais comme des signes de faiblesse justifiant de nouvelles exigences territoriales ou politiques. À l’inverse, un repli nationaliste intransigeant, refusant toute évolution symbolique ou toute négociation, condamnerait l’Arménie à l’isolement régional et à une dépendance totale vis-à-vis d’une Russie elle-même en crise.


La voie de la survie passe probablement par une approche plus nuancée : maintenir fermement les symboles et la mémoire qui structurent l’identité collective, tout en développant une diplomatie réaliste et des relations économiques pragmatiques avec l’environnement régional. Cela suppose de cesser d’opposer « mémoire » et « pragmatisme », « histoire » et « modernité », « diaspora » et « État ».


Pour nous diasporiques, ces débats ne sont pas abstraits. Ils touchent à la définition même de ce que signifie être arménien en 2025. Ils interrogent la légitimité des institutions diasporiques, le sens de la transmission mémorielle, la pertinence du soutien à un État qui semble parfois vouloir se passer de ses diasporas. L’Ararat, finalement, n’est qu’un symbole. Mais les symboles ne sont jamais « que » des symboles. Ils structurent les imaginaires collectifs, orientent les choix politiques, définissent les communautés. Un peuple qui efface ses symboles ne se modernise pas : il se dissout. Un État qui rompt avec sa mémoire ne devient pas pragmatique : il perd son sens. Entre l’Ararat réel, situé en Turquie, et l’Ararat symbolique, gravé dans la conscience arménienne, il faut choisir non pas l’un ou l’autre, mais les deux à la fois. C’est précisément cette tension créatrice qui fait l’arménité moderne. 


par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Les anciens dirigeants artsakhiotes jettent une lumière crue sur les agissements du pouvoir azerbaïdjanais à leur égard et renvoient sans ménagement les autorités d’Erévan à leurs responsabilités.
par Tigrane YEGAVIAN 31 mai 2026
En l’espace de deux semaines, Paris a été le théâtre de deux événements qui, mis en perspective, dessinent les contours d’une rupture sans précédent entre la République d’Arménie et sa diaspora.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Ankara autorise la reprise du commerce direct avec l’Arménie, à moins d’un mois des législatives arméniennes.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
L’organisation à Erévan de deux sommets vantant les perspectives de développement des relations arméno-européennes ne saurait occulter ni les tensions politiques en Arménie, ni la fragilité du processus de paix arméno-azerbaïdjanais, ni les droits des Arméniens d’Artsakh.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Jamais depuis l’indépendance de l’Arménie, les relations entre nos deux pays n’avaient été si intenses, si confiantes ” : Emmanuel Macron a rendu un hommage appuyé, le 4 mai, devant la communauté française d’Arménie, à tous ceux qui sont les “ artisans ” de la coopération bilatérale.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
A l’issue du sommet de la Communauté politique européenne tenu à Erévan, Emmanuel Macron a effectué une visite d’Etat en Arménie. Paris et Erévan ont signé à cette occasion un document portant sur l’établissement d’un “ partenariat stratégique ”.
par MARIE-ANNE THIL 31 mai 2026
Arméno-Iranien, il est cruellement supprimé le 8 mai 1954 et son corps est jeté dans la rivière Jajrood, dans la province de Téhéran. Il meurt à 33 ans. Le grand poète, Ahmad Shamlou, lui consacre un éloge funèbre en 1954, « Vartan », qui résonne encore aujourd’hui. L’Iran des années 1950, raconte, Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris, était représenté par “ Le Premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh, figure majeure de l'indépendance iranienne ” (1). L’Iran de Mohammad Mossadegh “ Mohammad Mossadegh demeure une figure emblématique de la lutte pour l'indépendance nationale iranienne. Son action la plus marquante fut la nationalisation de l'industrie pétrolière, jusque-là sous le contrôle de l'Anglo-Iranian Oil Company. Cette décision, motivée par la volonté d'accroître les bénéfices financiers et surtout d'affirmer la souveraineté du pays, entraîna une confrontation directe avec les puissances occidentales, notamment le Royaume-Uni et, par la suite, les États-Unis ”. En 1952, Mohammad Mossadegh entreprend la nationalisation du pétrole. La même année, le 20 juillet, la direction du parti Tudeh (2), adresse une lettre ouverte au Premier ministre, appelant le gouvernement à cesser tous les accords d’assistance militaire et technique des Etats-Unis et à rompre les relations diplomatiques. Le lendemain, une manifestation de 40 000 participants est organisée par le Tudeh pour soutenir cette lettre ouverte. A partir d'août 1953, le Tudeh est combattu d'une manière implacable. Mohammad Mossadegh est éloigné du pouvoir à la suite d'un complot orchestré par les services secrets britanniques et américains : l'opération Ajax (3) qui durera quatre jours (15 – 19 août 1953). Elle conduit à son évincement le 19 août 1953 par un coup d'État. Le shah, Mohammad Reza Pahlavi, est mis sur le trône et devient un proche allié de Washington jusqu'à son renversement lors de la révolution islamique de 1979. A partir de la fin août 1953 : “ 5 000 membres du Tudeh sont arrêtés, quarante d'entre eux exécutés, 2 000 sont condamnés à la prison à vie ” (4). Mohammad Reza Pahlavi peut reprendre le pouvoir et rétablir un régime fort, interdisant la plupart des partis politiques. La SAVAK (5), agent de torture du shah, Mohammad Reza Pahlavi Selon le professeur universitaire, Ervand Abrahamian, dans un livre publié en 1999 intitulé : Tortured Confessions - Prisons and Public Recantations in Modern Iran, “ la SAVAK, officiels services secrets mais officieuse police politique, est chargée de surveiller et de réprimer au nom de la sûreté de l'État, mise en place avec l'aide des services secrets américains et du Mossad. La SAVAK reçut “ carte blanche ” pour torturer les dissidents – présumés – avec une « force brute » qui, au cours des années, « augmenta considérablement », et près de 100 personnes furent exécutées pour des raisons politiques au cours des 20 dernières années du règne du Shah ”. Ervand Abrahamian relate aussi la torture : “ Parmi les victimes, la plupart décédées d'hémorragies cérébrales, figuraient, entre autres, Galoust Zakharian, intellectuel arménien décrit comme le « théoricien le plus brillant » du parti et Vartan Salakhanyan, autre intellectuel arménien, dont Ahmad Shamlu, le plus grand poète du pays, fit l'éloge funèbre, le présentant comme un martyr héroïque qui préféra mourir plutôt que de trahir ses camarades ”. Entre 1953 et 1957, les forces de sécurité appréhendent 4 121 membres du parti Tudeh, dont 477 appartiennent aux forces armées. Vartan Salakhanyan, le printemps assassiné Né pendant l’hiver 1931 à Tabriz, il meurt au printemps 1954. Après ses études primaires et secondaires, il s'installe à Téhéran avec sa famille en 1942. Il s'engage dans le seul mouvement de gauche organisé de l'époque, le parti Tudeh, auquel il adhère officiellement en 1952. Après le coup d'État du 19 août 1953, Vartan poursuit ses activités clandestinement. Lorsqu’il est arrêté le soir du 26 avril, il transporte des publications du parti dans sa voiture. Il est emprisonné dans la prison de Qasr, le lieu de détention le plus ancien et tristement célèbre d’Iran pour les prisonniers politiques, après le coup d'État du 19 août 1953. Il est torturé pour livrer les noms des autres membres et l’adresse de l’imprimerie. Il ne parle pas. Le poète et dramaturge, Ahmad Shamlou, emprisonné lui aussi, raconte : “ Malgré les tortures infligées, Vartan garda le silence. Ses interrogateurs reconnurent plus tard qu'il leur avait déclaré : « Je sais, mais je ne dirai rien ! »”. Une promesse qu'il tint jusqu'au bout. Le poète raconte que Vartan avait été torturé si violemment que son visage était marqué par de profondes brûlures. Son corps, violemment défiguré, a été jeté dans la rivière Jajrood, le plus grand fleuve de la province de Téhéran. Profondément marqué par la résistance de Vartan, Ahmad Shamlou compose le poème « Vartan », en prison, pour le célébrer. Il change l’intitulé en « Nazli » à cause de la censure mais il précise en note de bas de page le nom de Vartan Salakhanyan, à qui le poème est dédié. Selon Ervand Abrahamyan : “ Les gauchistes, y compris les opposants au Tudeh, récitaient l'ode à Vartan de Shamlu, même dans les années 1980 ”. Le 8 mai 2022, parut un article : « Comrade Martyr : Vartan Salakhanian | The voice of the people » (« Camarade martyr : Vartan Salakhanian – La voix du peuple »), publié par le journal du parti Tudeh. Il est tiré du livre Les Martyrs de masse, publié en 1982. “ Les bourreaux déployèrent toute leur force. Mais Vartan ne dit mot. Le secret de son tempérament, enfoui au plus profond de son cœur héroïque, demeurait inviolable. Alors, les bourreaux eurent recours à leur ultime stratagème. Tandis que le corps brisé de Vartan gisait sur le sol de la salle de torture, ils préparèrent une perceuse électrique. Le bourreau dit : « C'est ta dernière chance, si tu ne parles pas… »”. Vartan Salakhanian ne parla pas. (1) Il tente d'instaurer une démocratie laïque et de conserver une relative indépendance du pays face aux puissances étrangères. Son gouvernement introduit un ensemble de réformes sociales et politiques progressistes telles que la mise en place d'une sécurité sociale, le contrôle des loyers ou l'initiation de réformes agraires significatives. (Sources : Wikipédia). (2) Créé en 1941, le Tudeh fut l’un des plus importants partis communistes du Moyen-Orient. Doté d’une grande influence dans les milieux intellectuels et ouvriers, il fut à l’origine des premières manifestations qui firent tomber le Shah. (Sources : Wikipédia). (3) C’est une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien du MI6 (Secret Intelligence Service), visant à renverser le Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh. Après la chute de Mossadegh, Mohammad Reza Pahlavi met progressivement en place un régime autocratique et dictatorial fondé sur l'appui américain. (4) Ervand Abrahamian, Iran in Revolution: The Opposition Forces - MERIP Reports - No. 75/76, Iran in Revolution (Mar. - Apr., 1979). (5) Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE, prédécesseur de l’actuelle DGSE), a aidé à établir et à former la SAVAK pendant ses premières années, au milieu des années 1950 et au début des années 1960. Selon une note déclassifiée de la CIA citant un rapport classifié du Comité des affaires étrangères du Sénat américain, la CIA a joué un rôle important dans la création de la SAVAK, en fournissant à la fois un financement et une formation. Le Shah a utilisé la SAVAK pour arrêter, emprisonner, exiler et torturer ses opposants. À son apogée, la SAVAK aurait employé environ 5 000 agents opérant sous la dynastie Pahlavi. (Sources : Wikipédia). Le poème « Vartan » d’Ahmad Shamlou dédié à Vartan Salakhanyan Vartan Sous la fenêtre de notre maison, le vieux lilas a fleuri. Dissipe tous tes doutes ! Ne lutte pas contre la Mort menaçante ! Être vaut mieux que ne pas être, surtout au printemps… Vartan ne dit mot : Glorieusement Il réprima sa colère et s’en alla… – « Vartan, dis quelque chose ! L’oiseau du silence attend que la progéniture d’une mort horrible éclose ! » Vartan ne dit mot : Comme le soleil, il se leva dans les ténèbres, se coucha dans le crépuscule de sang, et puis disparut… Vartan ne dit mot. Vartan était une étoile brillante, brilla un instant dans l’obscurité, et puis s’évanouit à jamais. Vartan ne dit mot. Vartan était une violette : Il s’épanouit et nous annonça la bonne nouvelle, « L’hiver est tombé » et puis disparut. - « Vartan, le printemps est arrivé et l’arbre de Judée est en fleurs ». Ahmad Shamlu - Prison de Qasr 1954.
par Harout MARDIROSSIAN 28 mai 2026
La visite d’Emmanuel Macron en Arménie avait tout pour être un geste fort : rappeler l’attachement de la France au droit international, dire que l’abandon du Haut-Karabagh par l’Europe était inadmissible, et promettre que la sécurité arménienne n’était pas négociable. Tout cela a bien eu lieu, avec en plus une communication bien orchestrée faite de bains de foule sincères, de jogging au petit matin dans les rues d’ Erevan et de chansonnettes accompagnées à la batterie par le Premier ministre arménien. Mais au bout du compte, qui peut croire à la fin de cette séquence, que l’Europe ou la France interviendraient directement si l’Arménie était attaquée par Bakou, Ankara, Moscou ou les trois à la fois. Personne de sérieux et c’est bien là le problème ! Avec l’Arménie, la France s’est trop longtemps crue quitte avec de nobles déclarations. Or l’Azerbaïdjan a imposé par la force un fait accompli avec la guerre des 44 jours, puis une « paix » dictée, puis un nettoyage ethnique pendant que Moscou se retirait et que l’Union européenne se contentait d’observer. Puis il y a eu la paix de TRUMP – une capitulation déguisée de l’Arménie – qui malgré sa méthode Coué de « carrefour de la paix » n’est vouée dans cette « paix » sous menaces imminentes qu’à devenir un satellite de la Turquie à qui les Etats-Unis et l’Europe entendent déléguer le contrôle du Sud-Caucase face à la Russie. Dans ce vide géopolitique, le Président français est arrivé à Erevan en grand avocat des principes, mais sans coalition, sans calendrier, sans instruments de contrainte. C’est encore là le problème ! Pire, la communication élyséenne semble parler à l’électorat français plus qu’aux Arméniens. Évoquer l’“ honneur ” et la “ fidélité ” ne compense pas l’absence de lignes rouges claires face à Ilham Aliev. Les livraisons françaises d’équipements, réelles mais limitées, restent fragmentaires, sans doctrine partagée avec les partenaires européens et sans possibilité d’intervention directe en cas d’agression. Cette ambiguïté s’inscrit dans une dérive plus large de la diplomatie française : l’esthétisation du courage politique. On « tient la ligne » en mots, mais on externalise le coût réel de la puissance, à Bruxelles, à l’OTAN, à des discussions interminables sur les « paramètres ». Le résultat est visible : l’Azerbaïdjan avance, la Russie se réinvente courtier cynique, la Turquie capitalise, et l’Arménie, amputée de ses illusions de parapluie russe, restera une fois de plus seule au pied du mur et c’est là un problème !  Emmanuel Macron sait pourtant qu’un signal crédible se mesure à son coût. Il aurait pu convertir la visite en pivot : annoncer une mission européenne élargie et durable à la frontière, conditionner des accords énergétiques avec Bakou au respect de paramètres vérifiables comme la libération des otages détenus, ou annoncer une résolution à l’ONU sur la protection des déplacés d’Artsakh, fût-elle bloquée, pour fixer un cadre normatif. Au lieu de cela, le Sommet de la communauté politique européenne et la visite d’Etat se sont transformés en une démonstration de soutien au maintien au pouvoir de Nikol Pachinian, si forte, qu’elle en est devenue gênante et peut-être même contre-productive. Un Premier ministre arménien qui, dès la séquence Europe et France achevée, a retrouvé ses accents d’autocrate vulgaire. Chaque jour, de nouveaux procès sont intentés aux partis d’opposition, des militants arrêtés. Chaque jour, des menaces sont prononcées en toute impunité à l’égard de citoyens. Chaque jour, des insultes sont proférées avec en toile de fond un racisme à l’égard des Arméniens d’Artsakh qui est à peine voilé. Nikol Pachinian surfe de nouveau sur un populisme assumé et mobilise l’ensemble de l’appareil de l’Etat pour assurer sa réélection. Et il le fait ouvertement car il sait que les observateurs européens fermeront les yeux sur toutes les violations du code électoral. Car comme l’avait dit Emmanuel Macron en 2022, un soir à Marseille : “ Le problème, c’est Nikol Pachinian ”.
par La Rédaction 28 mai 2026
L'agenda du mois de juin 2026
par La Rédaction 28 mai 2026
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