Paris, avril 2026 : l’insoutenable divorce entre Erevan et la Diaspora
En l’espace de deux semaines, Paris a été le théâtre de deux événements qui, mis en perspective, dessinent les contours d’une rupture sans précédent entre la République d’Arménie et sa diaspora.
PAR TIGRANE YÉGAVIAN
D’un côté, les 11 et 12 avril, plus de 150 personnalités — intellectuels, responsables politiques, figures communautaires, membres du clergé — venues d’Arménie, d’Artsakh et de 26 pays, se sont réunies lors d’une conférence sur la mobilisation de la Diaspora. De l’autre, le 28 avril, l’inauguration de la nouvelle ambassade d’Arménie à Paris s’est déroulée dans une atmosphère glaciale : Ara Toranian et Mourad Papazian, co-présidents du CCAF, Monseigneur Krikor Khatchatrian, évêque des Arméniens de France, et Hovhannès Guévorkian, représentant de l’Artsakh en France, en ont été purement et simplement exclus. Ces deux séquences ne sont pas parallèles, elles sont corrélées. Elles marquent une nouvelle étape dans un processus de division délibérément orchestré par Erevan, qui juge désormais la Diaspora “ trop maximaliste ”, “ trop politique ”, voire gênante pour son pivot stratégique vers l’Occident. La conférence de Paris n’était certes pas exempte d’arrière-pensées électorales — les élections législatives du 7 juin approchent, et l’opposition arménienne y voyait une tribune. Mais elle a aussi révélé une profonde inquiétude : celle d’une diaspora qui se sent trahie, marginalisée, et sommée de se taire au nom d’une prétendue “ normalisation ” des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie.
L’alliance française, à quel prix ?
L’exclusion des figures les plus représentatives de la communauté arménienne de France de la cérémonie d’inauguration de l’ambassade constitue une faute politique majeure. Comment Erevan peut-il espérer nouer un partenariat stratégique solide avec la France d’Emmanuel Macron en humiliant publiquement ceux-là mêmes qui, pendant des décennies, ont œuvré au rapprochement entre Paris et Erevan ? Ara Toranian et Mourad Papazian ne sont pas de simples militants : ils incarnent des décennies de combat pour la reconnaissance du Génocide arménien, pour la défense de l’Artsakh, pour la dignité du peuple arménien. Exclure Monseigneur Khatchatrian, c’est insulter l’Église apostolique arménienne qui a mis gracieusement à disposition de l’État arménien le bâtiment de l’actuelle ambassade depuis 1995. Écarter Hovhannès Guévorkian, c’est envoyer un signal désastreux aux 120 000 Arméniens déplacés de l’Artsakh : leurs représentants ne sont plus les bienvenus dans les lieux officiels de l’État arménien. Cette logique d’exclusion ne renforce pas l’État arménien, elle l’affaiblit. Elle sème la division là où l’unité serait vitale. Elle transforme l’ambassade, qui devrait être la maison commune de toute une nation, en un lieu partisan, au service d’une ligne politique contestée. Pire encore, elle alimente une équation mortifère : critiquer la politique de Nikol Pachinian reviendrait désormais à critiquer l’Arménie elle-même. C’est inacceptable et dangereux.
Vers une indépendance de la Diaspora ?
Face à cette dérive, la Diaspora arménienne doit prendre ses responsabilités. Il est plus que temps qu’elle cesse de se soumettre à l’agenda d’Erevan et qu’elle œuvre à un agenda indépendant, autonome, fidèle aux valeurs qui l’ont constituée depuis 1915. Cette diaspora, héritière du Génocide, doit déclarer son indépendance, non pas vis-à-vis de l’Arménie comme terre, comme peuple, comme civilisation, mais vis-à-vis d’un gouvernement qui la traite avec mépris. Elle doit se rapprocher de la société civile arménienne, des forces démocratiques, des porteurs de projets dignes de sens, plutôt que de s’épuiser à quémander une reconnaissance que Pachinian ne lui accordera jamais. Le problème, hélas, c’est que l’opposition politique en Arménie n’est pas en mesure d’offrir une alternative crédible. Les haines, les égos, les querelles intestines demeurent vivaces. Les trois anciens Premiers ministres présents à Paris — Vazgen Manoukian, Khosrov Harutyunyan, Hrant Bagratyan — symbolisent une génération politique qui n’a pas su éviter les catastrophes passées. Pire, celle qui a fait entrer le loup Robert Kotcharian dans la bergerie. L’opposition arménienne doit se renouveler, se réinventer, proposer un projet politique cohérent et rassembleur. Faute de quoi, la Diaspora restera dans une impasse : ni soutien à Erevan, ni alternative crédible à soutenir.
Jusqu’où cette stratégie honteuse nous conduira-t-elle ?
La question demeure entière : jusqu’où cette stratégie honteuse nous conduira-t-elle? Les représentants de la République d’Arménie feront-ils acte de présence aux commémorations du 24-Avril 2027 ? Jusqu’à quel point Pachinian est-il prêt à sacrifier les liens historiques, affectifs, politiques entre l’Arménie et sa diaspora sur l’autel d’une normalisation dont personne ne voit encore les fruits concrets ? Les Arméniens du monde entier observent avec consternation ce spectacle affligeant. L’Histoire jugera. En attendant, la Diaspora arménienne doit se réapproprier sa liberté de parole, sa liberté d’action, sa liberté d’exister, non pas contre l’Arménie, mais pour elle, avec elle, aux côtés de tous ceux qui, en Arménie même, refusent la résignation et continuent de croire en un avenir digne de notre passé.
L’ambassade d’Arménie joue à un jeu dangereux en caressant les égos blessés d’individus qui, par goût d’en découdre avec les co-présidents du CCAF, en sont à oublier l’exigence élémentaire de dignité et de probité. Pourquoi se voiler la face s’il y a clairement un agenda ? Ce qui se passe est grave, sans précédent. Nous assistons à une instrumentalisation délibérée des divisions au sein de la Diaspora arménienne de France. L’ambassade, au lieu de jouer son rôle fédérateur et rassembleur, attise les rivalités personnelles et exploite les ressentiments pour servir des objectifs de politique intérieure arménienne.
Cette stratégie de division est d’autant plus cynique qu’elle sacrifie l’unité et la cohésion de la communauté sur l’autel d’enjeux électoraux à court terme. Les individus ainsi manipulés deviennent des pions dans une partie qui les dépasse, perdant de vue l’intérêt collectif au profit de satisfactions personnelles éphémères.
Le plus préoccupant est que cette dérive s’accompagne d’un abandon des principes éthiques fondamentaux. La dignité et la probité – qui devraient être au cœur de toute action communautaire – sont sacrifiées au profit de calculs politiques mesquins. Nous sommes face à une rupture inquiétante avec les traditions de respect mutuel et de dialogue constructif qui ont toujours caractérisé les institutions de la Diaspora.
Cette situation appelle une prise de conscience urgente et une réaction ferme de la part de tous ceux qui ont à cœur la préservation de l’unité et de l’intégrité de la communauté arménienne de France.










