La Turquie vote Pachinian

Ankara autorise la reprise du commerce direct avec l’Arménie, à moins d’un mois
des législatives arméniennes.

PAR VAROUJAN MARDIKIAN


La Turquie a annoncé le 13 mai la levée de son embargo sur les importations en provenance d’Arménie. “ Dans le cadre des mesures de confiance prises au titre de notre processus de normalisation des relations avec l’Arménie, en cours depuis 2022, les préparatifs administratifs nécessaires à la reprise du commerce direct entre la Turquie et l’Arménie ont été finalisés le lundi 11 mai 2026 ”, a déclaré Önçü Keçeli, le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, qui a souligné que “ les travaux techniques et administratifs nécessaires à l’ouverture de la frontière commune entre les deux pays sont toujours en cours ”. Et d’ajouter : “ Grâce à la nouvelle réglementation, il est désormais possible de désigner la Turquie ou l’Arménie comme destination finale ou point de départ pour les marchandises transportées de Turquie vers l’Arménie via un pays tiers, et inversement. ”


Le ministère arménien des Affaires étrangères a salué cette décision, considérant que l’ouverture de la frontière et l’établissement de relations diplomatiques entre les deux Etats en constitueraient la “ suite logique ”. Le climat n’était pourtant pas à l’optimisme du côté de la partie arménienne, qui accusait la Turquie de traîner les pieds. Après le refus d’Ararat Mirzoyan, le ministre des Affaires étrangères, de se rendre au Forum diplomatique d’Antalya (17-19 avril), le président du Parlement arménien, Alen Simonian, s’était plaint le 19 avril à Istanbul, lors de l’Assemblée de l’Union interparlementaire, que la Turquie rechignait à mener à bien le processus de normalisation des relations bilatérales. “ L’Arménie est prête à ouvrir la frontière [turco-arménienne], mais la Turquie ne fait aucun pas en avant. Au début, ils ont dit que la frontière ne s’ouvrirait pas tant que le conflit du Haut-Karabagh ne serait pas résolu. […] Mais rien ne s’est passé après l’accord de paix arméno-azerbaïdjanais [du 8 août 2025]. ”


Alen Simonian, qui a tenu des réunions bilatérales avec ses homologues turc et azerbaïdjanais à Istanbul, a rendu l’Azerbaïdjan responsable des réticences de la Turquie à appliquer l’accord de 2022. “ D’un côté, l’Azerbaïdjan négocie avec nous. De l’autre, il empêche la Turquie de faire de même. C’est une situation étrange. La Turquie est devenue l’otage de ses relations avec l’Azerbaïdjan. ” Pour rappel, cet accord prévoit l’ouverture de la frontière turco-arménienne aux détenteurs de passeports diplomatiques arméniens et turcs, ainsi qu’aux citoyens de pays tiers.


Dès 2023, la partie arménienne avait annoncé que le poste-frontière de Margara était opérationnel. Début 2026, la presse turque indiquait que celui d’Alican l’était quasiment. Fin 2025, les médias turcs avaient même rapporté qu’Ankara se préparait à mettre en œuvre l’accord de 2022. Selon eux, cette ouverture partielle de la frontière devait intervenir en mars 2026, soit trois mois avant les législatives arméniennes. Mais rien ne s’est débloqué à l’échéance indiquée.

Une succession d’événements survenus par la suite semble pourtant avoir réactivé le processus de normalisation. Dans son message du 24-Avril, soit un mois après avoir rejeté l’idée d’un “ rétablissement de la justice historique ” entre Arméniens et Turcs, Nikol Pachinian a balayé l’Arménie historique et l’Artsakh d’un trait de plume, au nom de l’Arménie « réelle » qui commande de “ cesser de chercher une patrie en dehors des 29 743 km2 internationalement reconnus de la République d’Arménie ”.


Le 28 avril, des responsables turcs et arméniens se sont rencontrés à Kars, en Turquie, pour de nouvelles discussions sur la restauration de la liaison ferroviaire entre les deux pays (1). Dans leurs comptes-rendus respectifs, les ministères arménien et turc des Affaires étrangères ont souligné “ l’importance de la remise en service rapide de la ligne Kars-Gumri pour le renforcement des communications de transport régionales ”. Selon l’ambassade américaine à Erévan, cette rencontre avait pour objectif de “ mettre en place un groupe de travail conjoint ” pour la réhabilitation de cette ligne ferroviaire fermée depuis 1993, dans le cadre du blocus imposé par la Turquie à l’Arménie. Or le chef de la diplomatie arménienne, Ararat Mirzoyan, avait précisé quelques semaines auparavant que ce groupe de travail était déjà opérationnel et avait tenu deux réunions.


Le 4 mai, en marge du sommet de la Communauté politique européenne (CPE) tenu à Erévan, l’Arménie et la Turquie ont signé un protocole d’accord relatif à la reconstruction conjointe du pont d’Ani. Nikol Pachinian a rencontré à cette occasion le vice-président turc Cevdet Yilmaz, le représentant de son pays à ce sommet européen, avec lequel il a eu un “ échange productif ”.

Le 11 mai, enfin, un groupe de journalistes turcs s’est rendu à Gumri, une semaine après avoir participé au sommet de la CPE et au « Yerevan Dialogue Forum » à Erévan. Ils ont visité la zone couverte par la ligne ferroviaire Kars-Gumri, examiné les plans de reprise du trafic ferroviaire et discuté de l’importance de la réouverture du poste-frontière entre les deux pays. A la frontière, ils ont rencontré le directeur du Club de la Presse « Asbarez » de Gumri, Lévon Barseghyan. Celui-ci leur a expliqué que la gare arménienne d’Akhourik constituait le dernier point de passage entre l’Arménie et la Turquie et qu’elle pourrait s’intégrer au Corridor central reliant l’Asie et l’Europe. 


Deux jours plus tard, la Turquie décidait de la reprise du commerce direct avec l’Arménie, une décision saluée par les Etats-Unis et l’Union européenne (UE). Pour l’ambassade américaine en Arménie, “ cette mesure témoigne de l’engagement des deux pays à développer leurs liens économiques et à promouvoir une paix et une prospérité durables dans le Sud-Caucase ”. L’UE, pour sa part, “ encourage les deux pays à poursuivre leur coopération, notamment en vue de l’ouverture de la frontière commune ”. Elle estime que le développement des échanges arméno-turcs pourrait avoir “ un impact positif sur l’ensemble du Sud-Caucase, ainsi que sur l’UE ”.


Bakou veut donner le « la »

Dopées par la décision d’Ankara, les autorités d’Erévan se projettent avec optimisme sur les suites du processus de normalisation des relations bilatérales. Le ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, a souligné le 14 mai que le dialogue arméno-turc avait “ mûri ” au point qu’un accord complet pourrait être trouvé à tout moment. Il s’est dit confiant que la frontière arméno-turque, fermée depuis 1993, “ rouvrira prochainement ”, précisant que “ les marchandises seront importées directement, d’un point de vue douanier, et transiteront physiquement par la Géorgie avant d’entrer en Arménie ”.

Sans nécessairement doucher l’optimisme d’Erévan, l’Azerbaïdjan a rappelé via son ambassadeur en Turquie, Rashad Mammadov, qu’il voulait rester le maître du jeu régional. Dans un entretien publié le 18 mai par le quotidien turc Cumhuriyet, il donne le « la » : “ Après les élections du 7 juin [en Arménie], [les autorités d’Erévan] modifieront leur Constitution et organiseront un référendum. Une fois les revendications territoriales [à l’encontre de l’Azerbaïdjan] supprimées, l’accord de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, paraphé aux Etats-Unis, sera signé. Ensuite, les frontières entre l’Arménie et la Turquie, ainsi qu’entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, seront rouvertes. ”

L’interview de l’ambassadeur azerbaïdjanais était motivée par des rumeurs insistantes faisant état d’une opposition de Bakou à la réouverture de la frontière arméno-turque, ce qui alimentait l’hypothèse d’une Turquie “ otage de l’Azerbaïdjan ”, soulevée par le président du Parlement arménien, Alen Simonian, ainsi que par certains milieux en Turquie. “ Nous menons une politique concertée avec la Turquie et coordonnons nos actions avec le ministère turc des Affaires étrangères ”, a précisé l’ambassadeur, ajoutant que “ les processus de normalisation arméno-turc et arméno-azerbaïdjanais [progressaient] en parallèle ”.

Quand bien même ce raisonnement renferme une certaine logique, au regard de la situation géopolitique régionale actuelle, le diplomate azerbaïdjanais se risque à des prévisions qu’aucun officiel turc n’a encore repris à son compte, pas même après l’annonce de la reprise du commerce direct entre Ankara et Erévan. Des prévisions d’autant plus hâtives qu’elles supposent nécessairement la victoire du Contrat civil de Nikol Pachinian aux législatives. Or le verdict des urnes relève du choix des électeurs arméniens. Exclusivement.

(1) Les deux parties s’étaient engagées à mener “ les études techniques nécessaires ” à la remise en service de cette ligne ferroviaire, lors de la visite à Erévan, en septembre 2025, de Serdar Kiliç, l’émissaire spécial d’Ankara pour la normalisation des relations arméno-turques.



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