Grand-messe européenne à Erévan

L’organisation à Erévan de deux sommets vantant les perspectives de développement des relations arméno-européennes ne saurait occulter ni les tensions politiques en Arménie, ni la fragilité du processus de paix arméno-azerbaïdjanais, ni les droits des Arméniens d’Artsakh. 


PAR VAROUJAN MARDIKIAN


Plus de 40 chefs d’Etat et de gouvernement ainsi que les principaux dirigeants européens ont participé les 4 et 5 mai, à Erévan, au huitième sommet de la Communauté politique européenne (CPE) puis au premier sommet Union européenne – Arménie, voués à célébrer le tournant pris par les relations entre Bruxelles et Erévan. Les présidents français Emmanuel Macron et ukrainien Volodymyr Zelensky, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, les Premiers ministres britannique Keir Starmer et géorgien Irakli Kobakhidze, notamment, ont été de la partie aux côtés des leaders de l’Union – le président du Conseil européen Antonio Costa, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas. Et pour la première fois en quatre ans d’existence, un sommet de la CPE a accueilli le Premier ministre canadien, Mark Carney – signe de la volonté de l’UE de discuter avec les partenaires susceptibles d’incarner une alternative aux Etats-Unis de Donald Trump.


En revanche, on a noté l’absence du Chancelier allemand Friedrich Merz, qui a invoqué un emploi du temps chargé, mais aussi celle du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a néanmoins envoyé le vice-président Cevdet Yilmaz. Le chef de l’Etat azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a participé au sommet par visioconférence.

 Le sujet principal inscrit à l’ordre du jour de ce premier sommet de la CPE organisé à Erévan portait sur les défis auxquels l’UE et le monde sont confrontés, sachant que la guerre en Ukraine et en Iran a complexifié les préoccupations sécuritaires, économiques et énergétiques de l’Union. Pour Kaja Kallas, la tenue de ce sommet en Arménie en période de guerre démontre l’importance du Caucase. “ Nous parlons de connectivité, mais aussi de résilience face aux menaces ”, a-t-elle souligné. Dans ce contexte international troublé, le président de la Commission européenne, Antonio Costa, a salué “ le courageux chemin géopolitique emprunté par l’Arménie ” et indiqué que le choix du lieu du sommet avait été rendu possible par les accords arméno-azerbaïdjanais conclus en août 2025 à Washington. 



“ La paix est désormais revenue avec l’Azerbaïdjan, a renchéri Nikol Pachinian. C’est la première fois que le président azerbaïdjanais participe à un événement organisé en Arménie, même si c’est à distance. J’espère avoir l’occasion de me rendre en Azerbaïdjan en 2028, lors du 12e sommet de la CPE. ”


  Un changement “ historique ” dans la perception de l’Arménie


Le lendemain 5 mai, Erévan a accueilli le premier sommet UE-Arménie de l’histoire, qui marquera une nouvelle étape dans les relations bilatérales. Deux de ses principaux acteurs, Nikol Pachinian et Ursula von der Leyen, en ont dressé le bilan.

D’emblée, Nikol Pachinian manie l’ironie : “ Il existe dans notre réalité une perception historique selon laquelle l’Arménie occupe une position géographique défavorable, voire parfois catastrophique ; il est donc très symbolique d’entendre nos partenaires de l’UE affirmer aujourd’hui que l’Arménie bénéficie d’une excellente position géographique, située entre l’Est et l’Ouest, sur la voie la plus courte les reliant ”. Il y voit un “ tournant historique ”, dans la mesure où “ cette même position, qui servait autrefois à expliquer tous nos problèmes, va servir à mettre en œuvre notre vision d’un pays souverain, libre, prospère et sûr ”. Dans le même registre, il fait observer que l’UE a adopté aujourd’hui une déclaration invitant les entreprises à investir dans l’économie arménienne, alors que depuis son indépendance, le pays a toujours été perçu comme une “ zone d’investissement à risque ”.


Et certains clichés s’effondrent. “ Longtemps considérée comme un pays aux ressources énergétiques limitées, voire dépourvu de ressources, l’Arménie a naturellement été classée parmi les pays énergétiquement dépendants, souligne Nikol Pachinian. Or, il s’avère que le pays possède des ressources énergétiques illimitées, grâce à certaines régions qui connaissent plus de 300 jours d’ensoleillement par an. ” Cela ouvre des perspectives très prometteuses pour le développement de l’énergie solaire en Arménie. “ Ce qui nous manque, ce sont des installations de stockage ”, déplore le Premier ministre, qui remercie ses partenaires de l’UE d’exprimer leur volonté de soutenir l’Arménie dans la construction de telles installations. Citant également la coopération arméno-européenne visant à développer des technologies de production d’hydrogène vert, il se dit convaincu qu’avec une architecture adaptée, l’Arménie peut “ non seulement atteindre l’autosuffisance énergétique, mais aussi développer davantage son potentiel d’exportation d’énergie ”.


D’où le “ rôle primordial ” dévolu à la connectivité des transports, car l’Arménie peut, en coopération avec ses voisins, s’intégrer aux chaînes d’approvisionnement internationales, notamment aux transports ferroviaires et routiers. Sans oublier que dans la terminologie actuelle, le terme de « transports » englobe également la transmission de connexions Internet et d’électricité.

Sur un plan politique, Nikol Pachinian revient sur la question du processus d’adhésion de l’Arménie à l’UE : il rappelle que la loi adoptée l’an dernier est le fruit d’une “ initiative lancée par la société civile, rejointe ensuite par la majorité politique pour acquérir force de loi ”, ce qui constitue une “ incitation supplémentaire à insuffler un nouvel élan aux réformes démocratiques et institutionnelles, afin d’obtenir au plus vite le statut de pays conforme aux normes de l’UE ”. Lorsque cet objectif sera atteint, deux options s’offriront à l’Arménie : “ Si nous sommes acceptés comme membres de l’UE, nous en serons ravis ; dans le cas contraire, nous serons néanmoins gagnants, car la République d’Arménie répondra aux normes européennes, avec tous les avantages que cela implique. ”


Les quatre priorités d’Ursula von der Leyen


“ Ce premier sommet UE-Arménie arrive à point nommé, dans un contexte géopolitique en pleine mutation, pour donner une nouvelle dimension à notre partenariat unique, en s’appuyant sur quatre priorités clés ”, souligne la présidente de la Commission européenne. La première est la connectivité : Bruxelles et Erévan viennent de signer un document de partenariat dans lequel les transports représentant le “ premier pilier ”. “ Rares sont les pays qui bénéficient d’une position aussi unique que l’Arménie, fait observer Ursula von der Leyen. Votre initiative « Carrefour de la paix » a le potentiel pour relier l’Europe au Sud-Caucase et à l’Asie centrale, et de faire de l’Arménie une plaque tournante majeure du transport. ”


L’UE est prête à œuvrer “ à la restauration et à la reconstruction des points de passage frontaliers, dès leur réouverture avec [les] pays voisins de [l’Arménie] ”. Elle soutiendra l’intégration de l’Arménie aux principaux axes de transport, tels que “ le corridor transcaspien, qui revêt une importance stratégique pour l’Europe ”, compte tenu de la croissance de ses échanges commerciaux avec le Sud-Caucase.


Deuxième pilier : l’énergie. Le développement rapide de l’énergie solaire en Arménie témoigne de son “ engagement à diversifier son secteur énergétique ”. La volonté de l’UE de soutenir les projets visant à renforcer la sécurité énergétique du pays se traduit par “ un investissement de 25 millions d’euros dans la construction du réseau électrique du Caucase et d’installations de stockage d’énergie afin de garantir la sécurité d’approvisionnement de l’Arménie ”. 

Le troisième pilier de cette stratégie, c’est “ l’écosystème émergent exceptionnel ” que possède l’Arménie dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’ingénierie. Ursula von der Leyen encourage les entreprises européennes à investir en Arménie, où “ les talents et les opportunités abondent ”. Elle révèle que plusieurs lettres d’intention avec des entreprises arméniennes majeures ont été signées à Erévan, en marge des sommets.


La deuxième priorité a trait au renforcement de la coopération dans le domaine de la sécurité. Le partenariat européen “ aidera l’Arménie à contrer les menaces hybrides, les ingérences et la désinformation ”. La troisième concerne la coopération en matière de politique des visas et d’affaires intérieures. Le processus de libéralisation des visas est sur de bons rails, indique Ursula von der Leyen, qui se réjouit “ du travail accompli et des progrès réalisés depuis novembre dernier ”.


Quatrième priorité : le soutien économique et la résilience sociale. Ursula von der Leyen compte sur le Plan de résilience et de croissance pour l’Arménie, lancé il y a deux ans et doté d’un budget de 270 millions d’euros, pour “ mobiliser 2,5 milliards d’euros d’investissements supplémentaires destinés à aider les entreprises arméniennes à innover, conquérir de nouveaux marchés et se développer ”. L’UE investit “ dans la formation et l’emploi, ainsi que dans le déminage, essentiel à la sécurité ”. Elle apporte également “ un soutien indispensable, notamment en matière de logement, aux personnes déplacées du Karabagh ”.


L’opposition arménienne tire la sonnette d’alarme


En mentionnant ce soutien aux Artsakhiotes réfugiés en Arménie, Ursula von der Leyen aura ressorti des placards européens, juste l’espace d’un instant, le fantôme du Karabagh. La question de l’Artsakh restera la principale absente des deux journées de grand-messe européenne célébrées à Erévan, si l’on excepte la dénonciation par Ilham Aliev, en visioconférence, des “ criminels de guerre ” condamnés il y a quelques mois par le tribunal de Bakou (lire p. 39), ainsi que les mots d’Emmanuel Macron concernant “ la libération des prisonniers et le respect du patrimoine religieux et culturel ”, dans le cadre du “ dialogue avec l’Azerbaïdjan ” (lire p. 11).


L’opposition arménienne a saisi ce moment politique pour organiser des manifestations destinées à attirer l’attention des dirigeants européens et internationaux. Les partisans de l’alliance Hayastan ont défilé du centre d’Erévan au complexe sportif Karen Demirdjian, où se tenait le sommet. “ Les événements de haut niveau prévus en Arménie offrent une occasion précieuse de soulever des questions cruciales pour notre peuple et notre Etat, telles que la libération de nos prisonniers détenus à Bakou et la fin de l’occupation des territoires arméniens ”, souligne Hayastan dans son communiqué publié à la veille de l’ouverture du sommet.

L’alliance a dénoncé en outre le calendrier choisi pour sa tenue. “ L’organisation de tels événements dans un contexte politique intérieur tendu, à quelques semaines seulement des élections nationales, sera inévitablement présentée par les autorités arméniennes comme un soutien extérieur, tandis que les acteurs politiques européens s’immisceront de fait directement dans les processus politiques internes de l’Arménie. Or l’intérêt des autorités arméniennes ne réside pas dans le développement concret des relations Arménie-UE, mais dans l’instrumentalisation des acteurs politiques européens au sein de leurs processus politiques internes ”.


Hayastan déplore que les déclarations des représentants de l’exécutif de l’UE “ ne font que renforcer [ses] inquiétudes quant au soutien européen dont semblent bénéficier les manœuvres des autorités arméniennes ”, et appelle les délégations de haut niveau en visite en Arménie à aborder le développement des relations arméno-européennes en se fondant “ sur les intérêts supérieurs de cette relation, et non sur l’opportunisme politique visant à soutenir un gouvernement arménien de leur choix ”. L’alliance prédit que “ le recul des processus démocratiques, les violations de l’Etat de droit et les atteintes aux libertés politiques dont sont responsables les autorités arméniennes rendront de plus en plus difficile le maintien de cette « protection européenne » ”, non sans constater qu’“ une attitude passive face à ces violations, motivée par des calculs politiques – y compris de la part de nos partenaires européens – a conduit à une augmentation sans précédent du nombre de prisonniers politiques en Arménie ”. Dans ce contexte, l’alliance espère que la seconde mission civile vouée à être déployée en Arménie “ respectera pleinement son mandat et sera guidée par le principe d’inclusion politique, en veillant à ce que les voix de l’opposition soient entendues ”. 

Au final, la coopération euro-arménienne semble s’articuler pour les prochaines années autour de la connectivité, de l’énergie et des infrastructures numériques – trois grands axes dont personne ne songerait à contester l’importance pour l’économie arménienne. Ces perspectives a priori prometteuses sont pourtant assombries par la polarisation croissante qui mine la société arménienne et par l’absence d’un système de sécurité élaboré par les Puissances pour restaurer puis défendre l’intégrité territoriale de l’Arménie. Une catastrophe politique intérieure ou une étincelle en provenance de Bakou ou d’Ankara, qu’il serait malvenu d’exclure, pourrait bien compromettre la réalisation de ces objectifs économiques et commerciaux, quand bien même ils suscitent aujourd’hui un enthousiasme débordant au sein des exécutifs européen et arménien. 


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