Grand-messe européenne à Erévan

L’organisation à Erévan de deux sommets vantant les perspectives de développement des relations arméno-européennes ne saurait occulter ni les tensions politiques en Arménie, ni la fragilité du processus de paix arméno-azerbaïdjanais, ni les droits des Arméniens d’Artsakh. 


PAR VAROUJAN MARDIKIAN


Plus de 40 chefs d’Etat et de gouvernement ainsi que les principaux dirigeants européens ont participé les 4 et 5 mai, à Erévan, au huitième sommet de la Communauté politique européenne (CPE) puis au premier sommet Union européenne – Arménie, voués à célébrer le tournant pris par les relations entre Bruxelles et Erévan. Les présidents français Emmanuel Macron et ukrainien Volodymyr Zelensky, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, les Premiers ministres britannique Keir Starmer et géorgien Irakli Kobakhidze, notamment, ont été de la partie aux côtés des leaders de l’Union – le président du Conseil européen Antonio Costa, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas. Et pour la première fois en quatre ans d’existence, un sommet de la CPE a accueilli le Premier ministre canadien, Mark Carney – signe de la volonté de l’UE de discuter avec les partenaires susceptibles d’incarner une alternative aux Etats-Unis de Donald Trump.


En revanche, on a noté l’absence du Chancelier allemand Friedrich Merz, qui a invoqué un emploi du temps chargé, mais aussi celle du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a néanmoins envoyé le vice-président Cevdet Yilmaz. Le chef de l’Etat azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a participé au sommet par visioconférence.

 Le sujet principal inscrit à l’ordre du jour de ce premier sommet de la CPE organisé à Erévan portait sur les défis auxquels l’UE et le monde sont confrontés, sachant que la guerre en Ukraine et en Iran a complexifié les préoccupations sécuritaires, économiques et énergétiques de l’Union. Pour Kaja Kallas, la tenue de ce sommet en Arménie en période de guerre démontre l’importance du Caucase. “ Nous parlons de connectivité, mais aussi de résilience face aux menaces ”, a-t-elle souligné. Dans ce contexte international troublé, le président de la Commission européenne, Antonio Costa, a salué “ le courageux chemin géopolitique emprunté par l’Arménie ” et indiqué que le choix du lieu du sommet avait été rendu possible par les accords arméno-azerbaïdjanais conclus en août 2025 à Washington. 



“ La paix est désormais revenue avec l’Azerbaïdjan, a renchéri Nikol Pachinian. C’est la première fois que le président azerbaïdjanais participe à un événement organisé en Arménie, même si c’est à distance. J’espère avoir l’occasion de me rendre en Azerbaïdjan en 2028, lors du 12e sommet de la CPE. ”


  Un changement “ historique ” dans la perception de l’Arménie


Le lendemain 5 mai, Erévan a accueilli le premier sommet UE-Arménie de l’histoire, qui marquera une nouvelle étape dans les relations bilatérales. Deux de ses principaux acteurs, Nikol Pachinian et Ursula von der Leyen, en ont dressé le bilan.

D’emblée, Nikol Pachinian manie l’ironie : “ Il existe dans notre réalité une perception historique selon laquelle l’Arménie occupe une position géographique défavorable, voire parfois catastrophique ; il est donc très symbolique d’entendre nos partenaires de l’UE affirmer aujourd’hui que l’Arménie bénéficie d’une excellente position géographique, située entre l’Est et l’Ouest, sur la voie la plus courte les reliant ”. Il y voit un “ tournant historique ”, dans la mesure où “ cette même position, qui servait autrefois à expliquer tous nos problèmes, va servir à mettre en œuvre notre vision d’un pays souverain, libre, prospère et sûr ”. Dans le même registre, il fait observer que l’UE a adopté aujourd’hui une déclaration invitant les entreprises à investir dans l’économie arménienne, alors que depuis son indépendance, le pays a toujours été perçu comme une “ zone d’investissement à risque ”.


Et certains clichés s’effondrent. “ Longtemps considérée comme un pays aux ressources énergétiques limitées, voire dépourvu de ressources, l’Arménie a naturellement été classée parmi les pays énergétiquement dépendants, souligne Nikol Pachinian. Or, il s’avère que le pays possède des ressources énergétiques illimitées, grâce à certaines régions qui connaissent plus de 300 jours d’ensoleillement par an. ” Cela ouvre des perspectives très prometteuses pour le développement de l’énergie solaire en Arménie. “ Ce qui nous manque, ce sont des installations de stockage ”, déplore le Premier ministre, qui remercie ses partenaires de l’UE d’exprimer leur volonté de soutenir l’Arménie dans la construction de telles installations. Citant également la coopération arméno-européenne visant à développer des technologies de production d’hydrogène vert, il se dit convaincu qu’avec une architecture adaptée, l’Arménie peut “ non seulement atteindre l’autosuffisance énergétique, mais aussi développer davantage son potentiel d’exportation d’énergie ”.


D’où le “ rôle primordial ” dévolu à la connectivité des transports, car l’Arménie peut, en coopération avec ses voisins, s’intégrer aux chaînes d’approvisionnement internationales, notamment aux transports ferroviaires et routiers. Sans oublier que dans la terminologie actuelle, le terme de « transports » englobe également la transmission de connexions Internet et d’électricité.

Sur un plan politique, Nikol Pachinian revient sur la question du processus d’adhésion de l’Arménie à l’UE : il rappelle que la loi adoptée l’an dernier est le fruit d’une “ initiative lancée par la société civile, rejointe ensuite par la majorité politique pour acquérir force de loi ”, ce qui constitue une “ incitation supplémentaire à insuffler un nouvel élan aux réformes démocratiques et institutionnelles, afin d’obtenir au plus vite le statut de pays conforme aux normes de l’UE ”. Lorsque cet objectif sera atteint, deux options s’offriront à l’Arménie : “ Si nous sommes acceptés comme membres de l’UE, nous en serons ravis ; dans le cas contraire, nous serons néanmoins gagnants, car la République d’Arménie répondra aux normes européennes, avec tous les avantages que cela implique. ”


Les quatre priorités d’Ursula von der Leyen


“ Ce premier sommet UE-Arménie arrive à point nommé, dans un contexte géopolitique en pleine mutation, pour donner une nouvelle dimension à notre partenariat unique, en s’appuyant sur quatre priorités clés ”, souligne la présidente de la Commission européenne. La première est la connectivité : Bruxelles et Erévan viennent de signer un document de partenariat dans lequel les transports représentant le “ premier pilier ”. “ Rares sont les pays qui bénéficient d’une position aussi unique que l’Arménie, fait observer Ursula von der Leyen. Votre initiative « Carrefour de la paix » a le potentiel pour relier l’Europe au Sud-Caucase et à l’Asie centrale, et de faire de l’Arménie une plaque tournante majeure du transport. ”


L’UE est prête à œuvrer “ à la restauration et à la reconstruction des points de passage frontaliers, dès leur réouverture avec [les] pays voisins de [l’Arménie] ”. Elle soutiendra l’intégration de l’Arménie aux principaux axes de transport, tels que “ le corridor transcaspien, qui revêt une importance stratégique pour l’Europe ”, compte tenu de la croissance de ses échanges commerciaux avec le Sud-Caucase.


Deuxième pilier : l’énergie. Le développement rapide de l’énergie solaire en Arménie témoigne de son “ engagement à diversifier son secteur énergétique ”. La volonté de l’UE de soutenir les projets visant à renforcer la sécurité énergétique du pays se traduit par “ un investissement de 25 millions d’euros dans la construction du réseau électrique du Caucase et d’installations de stockage d’énergie afin de garantir la sécurité d’approvisionnement de l’Arménie ”. 

Le troisième pilier de cette stratégie, c’est “ l’écosystème émergent exceptionnel ” que possède l’Arménie dans les domaines de l’intelligence artificielle et de l’ingénierie. Ursula von der Leyen encourage les entreprises européennes à investir en Arménie, où “ les talents et les opportunités abondent ”. Elle révèle que plusieurs lettres d’intention avec des entreprises arméniennes majeures ont été signées à Erévan, en marge des sommets.


La deuxième priorité a trait au renforcement de la coopération dans le domaine de la sécurité. Le partenariat européen “ aidera l’Arménie à contrer les menaces hybrides, les ingérences et la désinformation ”. La troisième concerne la coopération en matière de politique des visas et d’affaires intérieures. Le processus de libéralisation des visas est sur de bons rails, indique Ursula von der Leyen, qui se réjouit “ du travail accompli et des progrès réalisés depuis novembre dernier ”.


Quatrième priorité : le soutien économique et la résilience sociale. Ursula von der Leyen compte sur le Plan de résilience et de croissance pour l’Arménie, lancé il y a deux ans et doté d’un budget de 270 millions d’euros, pour “ mobiliser 2,5 milliards d’euros d’investissements supplémentaires destinés à aider les entreprises arméniennes à innover, conquérir de nouveaux marchés et se développer ”. L’UE investit “ dans la formation et l’emploi, ainsi que dans le déminage, essentiel à la sécurité ”. Elle apporte également “ un soutien indispensable, notamment en matière de logement, aux personnes déplacées du Karabagh ”.


L’opposition arménienne tire la sonnette d’alarme


En mentionnant ce soutien aux Artsakhiotes réfugiés en Arménie, Ursula von der Leyen aura ressorti des placards européens, juste l’espace d’un instant, le fantôme du Karabagh. La question de l’Artsakh restera la principale absente des deux journées de grand-messe européenne célébrées à Erévan, si l’on excepte la dénonciation par Ilham Aliev, en visioconférence, des “ criminels de guerre ” condamnés il y a quelques mois par le tribunal de Bakou (lire p. 39), ainsi que les mots d’Emmanuel Macron concernant “ la libération des prisonniers et le respect du patrimoine religieux et culturel ”, dans le cadre du “ dialogue avec l’Azerbaïdjan ” (lire p. 11).


L’opposition arménienne a saisi ce moment politique pour organiser des manifestations destinées à attirer l’attention des dirigeants européens et internationaux. Les partisans de l’alliance Hayastan ont défilé du centre d’Erévan au complexe sportif Karen Demirdjian, où se tenait le sommet. “ Les événements de haut niveau prévus en Arménie offrent une occasion précieuse de soulever des questions cruciales pour notre peuple et notre Etat, telles que la libération de nos prisonniers détenus à Bakou et la fin de l’occupation des territoires arméniens ”, souligne Hayastan dans son communiqué publié à la veille de l’ouverture du sommet.

L’alliance a dénoncé en outre le calendrier choisi pour sa tenue. “ L’organisation de tels événements dans un contexte politique intérieur tendu, à quelques semaines seulement des élections nationales, sera inévitablement présentée par les autorités arméniennes comme un soutien extérieur, tandis que les acteurs politiques européens s’immisceront de fait directement dans les processus politiques internes de l’Arménie. Or l’intérêt des autorités arméniennes ne réside pas dans le développement concret des relations Arménie-UE, mais dans l’instrumentalisation des acteurs politiques européens au sein de leurs processus politiques internes ”.


Hayastan déplore que les déclarations des représentants de l’exécutif de l’UE “ ne font que renforcer [ses] inquiétudes quant au soutien européen dont semblent bénéficier les manœuvres des autorités arméniennes ”, et appelle les délégations de haut niveau en visite en Arménie à aborder le développement des relations arméno-européennes en se fondant “ sur les intérêts supérieurs de cette relation, et non sur l’opportunisme politique visant à soutenir un gouvernement arménien de leur choix ”. L’alliance prédit que “ le recul des processus démocratiques, les violations de l’Etat de droit et les atteintes aux libertés politiques dont sont responsables les autorités arméniennes rendront de plus en plus difficile le maintien de cette « protection européenne » ”, non sans constater qu’“ une attitude passive face à ces violations, motivée par des calculs politiques – y compris de la part de nos partenaires européens – a conduit à une augmentation sans précédent du nombre de prisonniers politiques en Arménie ”. Dans ce contexte, l’alliance espère que la seconde mission civile vouée à être déployée en Arménie “ respectera pleinement son mandat et sera guidée par le principe d’inclusion politique, en veillant à ce que les voix de l’opposition soient entendues ”. 

Au final, la coopération euro-arménienne semble s’articuler pour les prochaines années autour de la connectivité, de l’énergie et des infrastructures numériques – trois grands axes dont personne ne songerait à contester l’importance pour l’économie arménienne. Ces perspectives a priori prometteuses sont pourtant assombries par la polarisation croissante qui mine la société arménienne et par l’absence d’un système de sécurité élaboré par les Puissances pour restaurer puis défendre l’intégrité territoriale de l’Arménie. Une catastrophe politique intérieure ou une étincelle en provenance de Bakou ou d’Ankara, qu’il serait malvenu d’exclure, pourrait bien compromettre la réalisation de ces objectifs économiques et commerciaux, quand bien même ils suscitent aujourd’hui un enthousiasme débordant au sein des exécutifs européen et arménien. 


par Tigrane YEGAVIAN 31 mai 2026
La polémique déclenchée par la disparition du Mont Ararat des nouveaux passeports biométriques arméniens aurait pu n’être qu’une controverse administrative parmi d’autres. Elle s’est révélée être le symptôme d’une transformation identitaire de grande ampleur, dont les implications dépassent largement les frontières de la République d’Arménie. Derrière ce débat apparemment technique se joue en réalité une question existentielle : que signifie être arménien au XXI e siècle, après la défaite militaire de 2020, la disparition de l’Artsakh et l’effondrement du paradigme sécuritaire qui structurait l’État depuis l’indépendance ? 
par Tigrane YEGAVIAN 31 mai 2026
En l’espace de deux semaines, Paris a été le théâtre de deux événements qui, mis en perspective, dessinent les contours d’une rupture sans précédent entre la République d’Arménie et sa diaspora.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Ankara autorise la reprise du commerce direct avec l’Arménie, à moins d’un mois des législatives arméniennes.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
Jamais depuis l’indépendance de l’Arménie, les relations entre nos deux pays n’avaient été si intenses, si confiantes ” : Emmanuel Macron a rendu un hommage appuyé, le 4 mai, devant la communauté française d’Arménie, à tous ceux qui sont les “ artisans ” de la coopération bilatérale.
par Varoujan MARDIKIAN 31 mai 2026
A l’issue du sommet de la Communauté politique européenne tenu à Erévan, Emmanuel Macron a effectué une visite d’Etat en Arménie. Paris et Erévan ont signé à cette occasion un document portant sur l’établissement d’un “ partenariat stratégique ”.
par MARIE-ANNE THIL 31 mai 2026
Arméno-Iranien, il est cruellement supprimé le 8 mai 1954 et son corps est jeté dans la rivière Jajrood, dans la province de Téhéran. Il meurt à 33 ans. Le grand poète, Ahmad Shamlou, lui consacre un éloge funèbre en 1954, « Vartan », qui résonne encore aujourd’hui. L’Iran des années 1950, raconte, Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris, était représenté par “ Le Premier ministre iranien, Mohammad Mossadegh, figure majeure de l'indépendance iranienne ” (1). L’Iran de Mohammad Mossadegh “ Mohammad Mossadegh demeure une figure emblématique de la lutte pour l'indépendance nationale iranienne. Son action la plus marquante fut la nationalisation de l'industrie pétrolière, jusque-là sous le contrôle de l'Anglo-Iranian Oil Company. Cette décision, motivée par la volonté d'accroître les bénéfices financiers et surtout d'affirmer la souveraineté du pays, entraîna une confrontation directe avec les puissances occidentales, notamment le Royaume-Uni et, par la suite, les États-Unis ”. En 1952, Mohammad Mossadegh entreprend la nationalisation du pétrole. La même année, le 20 juillet, la direction du parti Tudeh (2), adresse une lettre ouverte au Premier ministre, appelant le gouvernement à cesser tous les accords d’assistance militaire et technique des Etats-Unis et à rompre les relations diplomatiques. Le lendemain, une manifestation de 40 000 participants est organisée par le Tudeh pour soutenir cette lettre ouverte. A partir d'août 1953, le Tudeh est combattu d'une manière implacable. Mohammad Mossadegh est éloigné du pouvoir à la suite d'un complot orchestré par les services secrets britanniques et américains : l'opération Ajax (3) qui durera quatre jours (15 – 19 août 1953). Elle conduit à son évincement le 19 août 1953 par un coup d'État. Le shah, Mohammad Reza Pahlavi, est mis sur le trône et devient un proche allié de Washington jusqu'à son renversement lors de la révolution islamique de 1979. A partir de la fin août 1953 : “ 5 000 membres du Tudeh sont arrêtés, quarante d'entre eux exécutés, 2 000 sont condamnés à la prison à vie ” (4). Mohammad Reza Pahlavi peut reprendre le pouvoir et rétablir un régime fort, interdisant la plupart des partis politiques. La SAVAK (5), agent de torture du shah, Mohammad Reza Pahlavi Selon le professeur universitaire, Ervand Abrahamian, dans un livre publié en 1999 intitulé : Tortured Confessions - Prisons and Public Recantations in Modern Iran, “ la SAVAK, officiels services secrets mais officieuse police politique, est chargée de surveiller et de réprimer au nom de la sûreté de l'État, mise en place avec l'aide des services secrets américains et du Mossad. La SAVAK reçut “ carte blanche ” pour torturer les dissidents – présumés – avec une « force brute » qui, au cours des années, « augmenta considérablement », et près de 100 personnes furent exécutées pour des raisons politiques au cours des 20 dernières années du règne du Shah ”. Ervand Abrahamian relate aussi la torture : “ Parmi les victimes, la plupart décédées d'hémorragies cérébrales, figuraient, entre autres, Galoust Zakharian, intellectuel arménien décrit comme le « théoricien le plus brillant » du parti et Vartan Salakhanyan, autre intellectuel arménien, dont Ahmad Shamlu, le plus grand poète du pays, fit l'éloge funèbre, le présentant comme un martyr héroïque qui préféra mourir plutôt que de trahir ses camarades ”. Entre 1953 et 1957, les forces de sécurité appréhendent 4 121 membres du parti Tudeh, dont 477 appartiennent aux forces armées. Vartan Salakhanyan, le printemps assassiné Né pendant l’hiver 1931 à Tabriz, il meurt au printemps 1954. Après ses études primaires et secondaires, il s'installe à Téhéran avec sa famille en 1942. Il s'engage dans le seul mouvement de gauche organisé de l'époque, le parti Tudeh, auquel il adhère officiellement en 1952. Après le coup d'État du 19 août 1953, Vartan poursuit ses activités clandestinement. Lorsqu’il est arrêté le soir du 26 avril, il transporte des publications du parti dans sa voiture. Il est emprisonné dans la prison de Qasr, le lieu de détention le plus ancien et tristement célèbre d’Iran pour les prisonniers politiques, après le coup d'État du 19 août 1953. Il est torturé pour livrer les noms des autres membres et l’adresse de l’imprimerie. Il ne parle pas. Le poète et dramaturge, Ahmad Shamlou, emprisonné lui aussi, raconte : “ Malgré les tortures infligées, Vartan garda le silence. Ses interrogateurs reconnurent plus tard qu'il leur avait déclaré : « Je sais, mais je ne dirai rien ! »”. Une promesse qu'il tint jusqu'au bout. Le poète raconte que Vartan avait été torturé si violemment que son visage était marqué par de profondes brûlures. Son corps, violemment défiguré, a été jeté dans la rivière Jajrood, le plus grand fleuve de la province de Téhéran. Profondément marqué par la résistance de Vartan, Ahmad Shamlou compose le poème « Vartan », en prison, pour le célébrer. Il change l’intitulé en « Nazli » à cause de la censure mais il précise en note de bas de page le nom de Vartan Salakhanyan, à qui le poème est dédié. Selon Ervand Abrahamyan : “ Les gauchistes, y compris les opposants au Tudeh, récitaient l'ode à Vartan de Shamlu, même dans les années 1980 ”. Le 8 mai 2022, parut un article : « Comrade Martyr : Vartan Salakhanian | The voice of the people » (« Camarade martyr : Vartan Salakhanian – La voix du peuple »), publié par le journal du parti Tudeh. Il est tiré du livre Les Martyrs de masse, publié en 1982. “ Les bourreaux déployèrent toute leur force. Mais Vartan ne dit mot. Le secret de son tempérament, enfoui au plus profond de son cœur héroïque, demeurait inviolable. Alors, les bourreaux eurent recours à leur ultime stratagème. Tandis que le corps brisé de Vartan gisait sur le sol de la salle de torture, ils préparèrent une perceuse électrique. Le bourreau dit : « C'est ta dernière chance, si tu ne parles pas… »”. Vartan Salakhanian ne parla pas. (1) Il tente d'instaurer une démocratie laïque et de conserver une relative indépendance du pays face aux puissances étrangères. Son gouvernement introduit un ensemble de réformes sociales et politiques progressistes telles que la mise en place d'une sécurité sociale, le contrôle des loyers ou l'initiation de réformes agraires significatives. (Sources : Wikipédia). (2) Créé en 1941, le Tudeh fut l’un des plus importants partis communistes du Moyen-Orient. Doté d’une grande influence dans les milieux intellectuels et ouvriers, il fut à l’origine des premières manifestations qui firent tomber le Shah. (Sources : Wikipédia). (3) C’est une opération secrète menée en 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA avec le soutien du MI6 (Secret Intelligence Service), visant à renverser le Premier ministre d'Iran Mohammad Mossadegh. Après la chute de Mossadegh, Mohammad Reza Pahlavi met progressivement en place un régime autocratique et dictatorial fondé sur l'appui américain. (4) Ervand Abrahamian, Iran in Revolution: The Opposition Forces - MERIP Reports - No. 75/76, Iran in Revolution (Mar. - Apr., 1979). (5) Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE, prédécesseur de l’actuelle DGSE), a aidé à établir et à former la SAVAK pendant ses premières années, au milieu des années 1950 et au début des années 1960. Selon une note déclassifiée de la CIA citant un rapport classifié du Comité des affaires étrangères du Sénat américain, la CIA a joué un rôle important dans la création de la SAVAK, en fournissant à la fois un financement et une formation. Le Shah a utilisé la SAVAK pour arrêter, emprisonner, exiler et torturer ses opposants. À son apogée, la SAVAK aurait employé environ 5 000 agents opérant sous la dynastie Pahlavi. (Sources : Wikipédia). Le poème « Vartan » d’Ahmad Shamlou dédié à Vartan Salakhanyan Vartan Sous la fenêtre de notre maison, le vieux lilas a fleuri. Dissipe tous tes doutes ! Ne lutte pas contre la Mort menaçante ! Être vaut mieux que ne pas être, surtout au printemps… Vartan ne dit mot : Glorieusement Il réprima sa colère et s’en alla… – « Vartan, dis quelque chose ! L’oiseau du silence attend que la progéniture d’une mort horrible éclose ! » Vartan ne dit mot : Comme le soleil, il se leva dans les ténèbres, se coucha dans le crépuscule de sang, et puis disparut… Vartan ne dit mot. Vartan était une étoile brillante, brilla un instant dans l’obscurité, et puis s’évanouit à jamais. Vartan ne dit mot. Vartan était une violette : Il s’épanouit et nous annonça la bonne nouvelle, « L’hiver est tombé » et puis disparut. - « Vartan, le printemps est arrivé et l’arbre de Judée est en fleurs ». Ahmad Shamlu - Prison de Qasr 1954.
par Harout MARDIROSSIAN 28 mai 2026
La visite d’Emmanuel Macron en Arménie avait tout pour être un geste fort : rappeler l’attachement de la France au droit international, dire que l’abandon du Haut-Karabagh par l’Europe était inadmissible, et promettre que la sécurité arménienne n’était pas négociable. Tout cela a bien eu lieu, avec en plus une communication bien orchestrée faite de bains de foule sincères, de jogging au petit matin dans les rues d’ Erevan et de chansonnettes accompagnées à la batterie par le Premier ministre arménien. Mais au bout du compte, qui peut croire à la fin de cette séquence, que l’Europe ou la France interviendraient directement si l’Arménie était attaquée par Bakou, Ankara, Moscou ou les trois à la fois. Personne de sérieux et c’est bien là le problème ! Avec l’Arménie, la France s’est trop longtemps crue quitte avec de nobles déclarations. Or l’Azerbaïdjan a imposé par la force un fait accompli avec la guerre des 44 jours, puis une « paix » dictée, puis un nettoyage ethnique pendant que Moscou se retirait et que l’Union européenne se contentait d’observer. Puis il y a eu la paix de TRUMP – une capitulation déguisée de l’Arménie – qui malgré sa méthode Coué de « carrefour de la paix » n’est vouée dans cette « paix » sous menaces imminentes qu’à devenir un satellite de la Turquie à qui les Etats-Unis et l’Europe entendent déléguer le contrôle du Sud-Caucase face à la Russie. Dans ce vide géopolitique, le Président français est arrivé à Erevan en grand avocat des principes, mais sans coalition, sans calendrier, sans instruments de contrainte. C’est encore là le problème ! Pire, la communication élyséenne semble parler à l’électorat français plus qu’aux Arméniens. Évoquer l’“ honneur ” et la “ fidélité ” ne compense pas l’absence de lignes rouges claires face à Ilham Aliev. Les livraisons françaises d’équipements, réelles mais limitées, restent fragmentaires, sans doctrine partagée avec les partenaires européens et sans possibilité d’intervention directe en cas d’agression. Cette ambiguïté s’inscrit dans une dérive plus large de la diplomatie française : l’esthétisation du courage politique. On « tient la ligne » en mots, mais on externalise le coût réel de la puissance, à Bruxelles, à l’OTAN, à des discussions interminables sur les « paramètres ». Le résultat est visible : l’Azerbaïdjan avance, la Russie se réinvente courtier cynique, la Turquie capitalise, et l’Arménie, amputée de ses illusions de parapluie russe, restera une fois de plus seule au pied du mur et c’est là un problème !  Emmanuel Macron sait pourtant qu’un signal crédible se mesure à son coût. Il aurait pu convertir la visite en pivot : annoncer une mission européenne élargie et durable à la frontière, conditionner des accords énergétiques avec Bakou au respect de paramètres vérifiables comme la libération des otages détenus, ou annoncer une résolution à l’ONU sur la protection des déplacés d’Artsakh, fût-elle bloquée, pour fixer un cadre normatif. Au lieu de cela, le Sommet de la communauté politique européenne et la visite d’Etat se sont transformés en une démonstration de soutien au maintien au pouvoir de Nikol Pachinian, si forte, qu’elle en est devenue gênante et peut-être même contre-productive. Un Premier ministre arménien qui, dès la séquence Europe et France achevée, a retrouvé ses accents d’autocrate vulgaire. Chaque jour, de nouveaux procès sont intentés aux partis d’opposition, des militants arrêtés. Chaque jour, des menaces sont prononcées en toute impunité à l’égard de citoyens. Chaque jour, des insultes sont proférées avec en toile de fond un racisme à l’égard des Arméniens d’Artsakh qui est à peine voilé. Nikol Pachinian surfe de nouveau sur un populisme assumé et mobilise l’ensemble de l’appareil de l’Etat pour assurer sa réélection. Et il le fait ouvertement car il sait que les observateurs européens fermeront les yeux sur toutes les violations du code électoral. Car comme l’avait dit Emmanuel Macron en 2022, un soir à Marseille : “ Le problème, c’est Nikol Pachinian ”.
par La Rédaction 28 mai 2026
L'agenda du mois de juin 2026
par La Rédaction 28 mai 2026
Notre sommaire du mois de juin 2026
par TIGRANE YEGAVIAN 28 mai 2026
Sous les présidences de Robert Kotcharian et de Serge Sarksian l’Arménie a fait de la reconnaissance internationale du Génocide de 1915 un pilier de sa politique étrangère et de son identité nationale. Pourtant, sous la direction de Nikol Pachinian, et surtout depuis la défaite de 2020, une rupture majeure s'est opérée : l'État arménien a progressivement délaissé cette cause au profit d'une normalisation des relations avec la Turquie et l'Azerbaïdjan. Cette évolution soulève des questions fondamentales sur la nature de l'État arménien, son rapport à l'histoire et son avenir géopolitique.