Enquête dans les « villages de femmes » d’Arménie

En Arménie, les migrations saisonnières vers la Russie transforment profondément la vie de nombreux villages. Pendant plusieurs mois par an, les hommes partent travailler à l’étranger, laissant derrière eux femmes, enfants et parents âgés. L’anthropologue Agnès Ohanian s’intéresse à ces territoires marqués par l’absence masculine et aux dynamiques familiales qui en découlent.

PAR ANNE-MARIE MOURADIAN


France Arménie : Vous êtes doctorante en anthropologie et en histoire. Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a conduite à travailler sur les migrations post-soviétiques en Arménie ?

Agnès Ohanian : Mon intérêt pour les migrations des Arméniens a commencé lorsque j’étais étudiante en licence d’arménien à l’INALCO. Au départ, je m’étais inscrite avec l’intention d’apprendre à lire et écrire ma langue première. En découvrant l’histoire des Arméniens, que je ne connaissais qu’à travers les silences hérités de ma famille, je découvrais aussi celle de ma propre famille.

Je me suis d’abord intéressée au grand rapatriement des Arméniens de la Diaspora vers l’Arménie soviétique en 1946‑1947, notamment à partir des témoignages de ma grand-mère paternelle, elle-même née en France puis « rapatriée » en Arménie en 1947 avant de revenir en France trente ans plus tard. Cette histoire m’a amenée à réfléchir à la multiplicité des trajectoires migratoires qui peuvent traverser une même famille.

Dans le cadre d’un master d’anthropologie à l’EHESS, j’ai ensuite étudié les migrations des jeunes Arméniens de Syrie vers la République d’Arménie depuis le début du conflit syrien en 2011. J’y questionnais la nature de cette migration : s’agissait-il d’un exil ou d’un retour ? Que représentait l’Arménie pour ces jeunes migrants : une terre de refuge, une terre de transit ou la patrie retrouvée ?

Après le master, je me suis installée à Erevan où j’ai élaboré mon projet de thèse. Ma recherche doctorale porte sur les migrations saisonnières de travail des Arméniens vers la Russie, mais je m’intéresse surtout à celles et ceux qui restent en Arménie : les familles, les femmes et les enfants.


Dans quelles régions d’Arménie ce phénomène est-il particulièrement visible ?

Ce phénomène concerne tout le territoire arménien, avec des degrés différents — Erevan étant moins concernée. Pour ma recherche, je me suis concentrée sur deux marz (régions): le Chirak et le Guégharkounik. J’ai mené mes enquêtes à Gyumri, chef-lieu du Chirak et deuxième ville du pays, ainsi que dans un village du Guégharkounik. Gyumri, qui était assez prospère, a subi un fort et brutal déclassement à la chute de l'URSS, rajoutant à cela le tremblement de terre de 1988, et c'est véritablement à cette époque que s'intensifient les migrations de travail. 

Ces régions sont montagneuses, avec des hivers très longs et des conditions de vie difficiles qui ne permettent qu’une agriculture limitée. Elles ont en commun d’être des points de départ importants des migrations saisonnières vers la Russie.


Votre travail évoque l’existence de « villages de femmes ». Pouvez-vous expliquer ce que recouvre cette expression ?

C’est une expression que j’ai empruntée à la cinéaste Tamara Stépanyan, qui a réalisé un documentaire intitulé Village de femmes. Elle désigne des localités où la présence masculine disparaît une grande partie de l’année. Les hommes partent généralement travailler au printemps et ne reviennent qu’en hiver. Dans un village, une interlocutrice m’a dit en riant : “ L’été, il n’y a pas d’hommes au village. Seulement les papys et les malades. Ceux qui ne peuvent pas travailler ”. C’est à partir de l’étude de la structure familiale et de ses hiérarchies internes que je tente de comprendre la pratique migratoire saisonnière des hommes. Et inversement, ces migrations sont éclairantes également sur les fonctionnements de la famille traditionnelle arménienne. 


Pourquoi la Russie reste-t-elle la principale destination de ces migrations ?

La Russie est une destination importante pour des raisons historiques. Pendant longtemps, il ne s’agissait que d’un même espace politique au sein de l’URSS où les circulations étaient nombreuses. La langue russe et la culture soviétique constituent encore aujourd’hui un héritage partagé. Les travailleurs migrants s’appuient aussi sur des réseaux d’entraide déjà installés. Cela facilite l’accès au travail et encourage des migrations saisonnières répétées. Car cette pratique a une historicité qui date des années 50, même si les mouvements ont considérablement augmenté en réponse aux crises des années 1990. 


Comment la vie quotidienne s’organise-t-elle dans ces villages où les femmes restent en première ligne ?

Au début de mon travail, j’imaginais que l’absence des hommes pouvait être un vecteur d’émancipation pour les femmes. Mais la réalité est plus complexe. La structure familiale arménienne est capable d’absorber cette absence. La communication instantanée et peu coûteuse d’aujourd’hui a des conséquences positives dans le maintien des liens, mais offre aussi une nouvelle forme de contrôle à distance. Le modèle patriarcal infuse à travers des logiques de domination intra-féminines. Dans la plupart des cas, les jeunes épouses vivent avec la famille du mari et doivent composer avec la figure centrale de la belle-mère qui joue un rôle important dans l’organisation du foyer. Cette cohabitation est loin d’être simple. Les hommes émigrent pour subvenir aux besoins de la famille, tout en s’assurant d’éviter les autres responsabilités adjacentes que la cohabitation impose.

L’absence des hommes ne signifie donc pas nécessairement un bouleversement des hiérarchies familiales, où la domination patriarcale perdure, en particulier dans la société rurale arménienne.


Quelles conséquences ces migrations ont-elles sur les enfants ?

Les enfants grandissent souvent dans l’attente du retour du père. Celui-ci structure leur perception du temps et des saisons : l’hiver correspond généralement à son retour, souvent autour des fêtes de fin d’année. Dans ce contexte, les hommes qui reviennent sont comme des invités, à la fois accueillis et se comportant eux-mêmes comme tels. 

Mais cette présence reste brève. Les pères privilégient des moments affectifs avec leurs enfants et n’assument pas toujours le rôle d’autorité traditionnellement associé à la figure paternelle, tandis que les mères assurent la continuité éducative au quotidien et soulignent ainsi les difficultés liées à l’éducation des enfants. À plusieurs reprises, les mères ont également mentionné les réactions émotionnelles et physiques des enfants lors du départ du père, qui s’expriment par exemple par des poussées de fièvre. L’absence prolongée des maris et des pères a inévitablement des conséquences sur la famille, et pose la question du moment où l’absent risque de devenir un étranger au sein de sa famille. 


Votre travail de terrain vous a-t-il particulièrement marquée ?

Oui, notamment par sa difficulté. La famille arménienne fonctionne souvent comme une véritable forteresse : les frontières entre l’intérieur et l’extérieur sont fortes et les secrets familiaux sont soigneusement préservés. Dans certains villages, il m’a fallu beaucoup de temps pour simplement engager une conversation. Cette expérience m’a montré que ma proximité culturelle et linguistique pouvait être à la fois un atout et un obstacle dans ces communautés marquées par une forte surveillance sociale, ma présence n’étant pas toujours bienvenue…

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