UNE DIASPORA EN RESISTANCE

À deux mois du scrutin législatif du 7 juin 2026, rendez-vous électoral crucial pour l'avenir de l'Arménie, la transnation arménienne s'est réunie à Paris les 11 et 12 avril 2026. Organisée à la Maison de la Mutualité, cette conférence de mobilisation de la Diaspora arménienne a bénéficié de la logistique et des réseaux de la FRA Dachnaktsoutioun en Diaspora et s'est donnée pour mission de faire entendre une autre voix, un autre positionnement politique articulé autour de la défense intransigeante de la Cause arménienne. Dans un contexte de crise existentielle sans précédent, cet événement a marqué l'émergence d'un contre-narratif face au discours officiel d'Erevan, une affirmation claire d'une arménité fondée sur la résistance et la dignité — et non sur la résilience passive

Dès la séance d'ouverture, marquée par les interventions des deux catholicos, Karékine II et Aram Ier, ainsi que par la présence d'Ashot Danielyan, président de l'Assemblée nationale d'Artsakh par intérim, et d'Armen Rustamyan, représentant du Bureau de la Fédération révolutionnaire arménienne, le cadre était posé. La tonalité, à la fois solennelle et politique, a insisté sur la nécessité d'une mobilisation globale de la Diaspora face à une crise nationale qui menace l'existence même de la nation arménienne. Il ne s'agit plus simplement de préserver un héritage mémoriel, mais de construire un projet politique porteur d'espoir et de dignité collective. La conférence reste dominée par trois registres : la mémoire, l'identité et le plaidoyer. Ces registres sont essentiels, mais suffiront-ils à produire une stratégie globale ? La question décisive, comment transformer une Diaspora fragmentée en acteur structuré au service d'un projet national cohérent, demeure largement ouverte. La forte présence d'acteurs liés aux structures traditionnelles, notamment proches de la FRA, donne à l'ensemble une cohérence idéologique mais limite la pluralité des approches. Les nouvelles formes d'engagement diasporique, plus horizontales, plus professionnelles ou plus connectées aux logiques globales, sont encore peu visibles.

Premier panel

Le premier panel a réuni des profils issus du plaidoyer et de l'expertise. Vahan Zanoyan, économiste et conseiller en sécurité nationale, a incarné une tentative de rationalisation stratégique du rôle diasporique. Son discours a été particulièrement remarqué pour sa lucidité sur les défis structurels auxquels fait face la nation arménienne. Il a noté à juste titre le défaut de leadership, constatant que le dernier dirigeant arménien digne de ce nom aura été Aram Manoukian, premier président de la république arménienne en 1918. Gegham Stepanian, défenseur des droits humains d'Artsakh, a apporté une légitimité morale fondée sur l'expérience du terrain et le témoignage d'une résistance quotidienne contre l’effacement de son pays et de son peuple par le régime de Pachinian. Elisabeth Chouldjian, directrice de la communication du Bureau américain de la Cause arménienne (ANCA), a représenté la dimension structurée du lobbying arménien aux États-Unis. Jonathan Spangenberg, Arménien d’adoption et président du Conseil central des Arméniens d'Allemagne, et Giro Manoyan, figure centrale de la Cause arménienne dans son pays, ont complété un panel homogène idéologiquement, tous insistant sur la nécessité d'un agenda politique diasporique fort et cohérent. 



Deuxième panel

Le deuxième panel a marqué un recentrage sur la question identitaire et religieuse. Ishkhan Saghatelyan, figure politique de la FRA en Arménie, y a côtoyé des représentants de l'Église comme l'évêque Grigor Khachatryan, primat du diocèse de l'Église arménienne en France, et l'archevêque Chahé Panossian, primat du Liban. Le pasteur Sarkis Mesropian, acteur communautaire aux États-Unis, et le père Karnik Kouyoumian à Montréal, qui a apporté une touche diasporique, ont tenté d'incarner la continuité institutionnelle entre Église et Diaspora. L'ensemble de ces interventions a insisté sur le rôle fondamental du religieux comme vecteur de cohésion et de résistance culturelle face aux menaces qui pèsent sur l'identité arménienne. 


Troisième panel


Le troisième panel a constitué le moment le plus révélateur des tensions internes et des défis auxquels fait face la Diaspora dans son rapport à l'opposition arménienne. Il a réuni notamment Vazgen Manoukian, figure majeure du Comité Karabagh et ancien Premier ministre d'Arménie, dont la présence, chargée d'histoire, donne une profondeur certaine aux débats. À ses côtés, Harut Sassounian, analyste politique et éditeur du California Courier, incarne une Diaspora engagée. Sarkis Shahinian, représentant des organisations suisses, s'est voulu offensif en soulignant les points douloureux qui empêchent le logiciel politique arménien de se moderniser. Tigrane Yegavian, journaliste à France Arménie, analyste et chercheur à l’Institut des chrétiens d’Orient, a introduit une lecture plus réflexive des mutations en cours à l’aide de références académiques. Hagop Pakradouni, membre du Bureau de la FRA au Liban, a rappelé le rôle du Moyen-Orient dans la revitalisation de la Diaspora arménienne ainsi que la crise dramatique qui meurtrit les communautés arméniennes de Syrie, du Liban et de l'Iran. C'est ici que se pose une question cruciale sur l’alternative politique proposée par l'opposition en Arménie. Force est de constater qu'à ce jour, elle n’a pas fait preuve d'une véritable autocritique quant aux échecs passés et aux responsabilités partagées dans la situation actuelle. Le risque majeur est l’absence d’une vision stratégique claire qui réponde aux priorités spécifiques de la Diaspora au profit de leur propre agenda politique en Arménie. On peine à voir émerger une stratégie inclusive et réaliste, tant l'opposition en Arménie semble engloutie dans des querelles d'égos et des logiques partisanes qui empêchent toute pensée collective cohérente. Cette absence de vision commune constitue un obstacle majeur à la construction d'un projet national unifié. A travers cette conférence, on a néanmoins vu se constituer des convergences. Cela sera-t-il suffisant ? 


Quatrième panel


Le quatrième panel enfin, a esquissé une possible évolution. Raffi Kalfayan, juriste en droit international et ancien responsable à la FIDH, incarne une approche professionnalisée du combat politique, centrée sur les instruments juridiques. Karnik Kerkonian, avocat américain engagé sur les droits des Arméniens d'Artsakh, et Kaspar Karampetian, président du Bureau européen de la Cause arménienne, témoignent d'une structuration transnationale du plaidoyer. Le professeur Hagop Guludjian, universitaire à UCLA, a apporté une dimension académique et culturelle innovante. Ce panel se distingue par la présence de profils plus techniques, plus internationaux, porteurs de méthodes renouvelées et d'une approche moins enfermée dans les logiques partisanes classiques. 


Malgré l'effort d'inclusivité perceptible dans l'organisation de cette conférence, malgré l’union et la solidarité affichée avec l’Eglise apostolique, il convient de déplorer l'absence notable d'autres acteurs majeurs de la Diaspora arménienne, à commencer par l'UGAB, pourtant invitée comme de nombreuses organisations diasporiques, dont la participation aurait enrichi le débat et renforcé la représentativité de l'événement. Cette absence souligne la fragmentation persistante du monde diasporique arménien et la difficulté à construire une plateforme véritablement commune. Si l'effort d'ouverture est réel, il reste insuffisant pour prétendre parler au nom de l'ensemble de la transnation arménienne. Pour contrer ce manque, les organisateurs dans la table ronde finale de synthèse ont insisté sur la nécessité de poursuivre ce dialogue au-delà des échéances électorales à venir et d’élargir le champ des intervenants. Un premier rendez-vous en visio a été fixé sur les thématiques des 4 tables rondes à la fin du mois de juin. Pour la première fois depuis longtemps, l'apport majeur de cette conférence - un contre-narratif cohérent - a été formulé en opposition au discours porté par ce qui est désormais appelé « l'Arménie réelle », cette rhétorique de l'acceptation et de l'accommodation qui domine le discours officiel d'Erevan. Face à ce narratif de la soumission déguisée en pragmatisme, la conférence de Paris a affirmé une arménité résistante, et non résiliente. Il est essentiel de comprendre cette distinction : la résilience implique une capacité à encaisser les coups, à s'adapter, à survivre dans l'adversité, mais sans nécessairement s'opposer ou transformer les conditions de cette adversité. Quant à la résistance, elle porte en elle une dimension active, combative, une volonté de ne pas plier, de ne pas accepter l'inacceptable, de défendre la dignité collective coûte que coûte. C'est précisément cette notion de dignité qui a irrigué les débats et les interventions. L'impératif de dignité n'est pas incompatible avec l'exigence de pragmatisme, bien au contraire. 

Face à l'ampleur des défis existentiels qui menacent la transnation arménienne, il ne s'agit pas de choisir entre un idéalisme irréaliste et un réalisme cynique. Il s'agit de construire une politique fondée sur le refus de l'humiliation, sur la défense intransigeante des droits nationaux, tout en mobilisant les outils concrets de l'action politique, juridique et diplomatique. La dignité, loin d'être un luxe ou un slogan, devient ici le socle même de toute stratégie viable. De sorte que cette conférence a donné l'image d'un monde arménien en lutte, refusant le discours révisionniste d'Erevan et hostile à toute remise en cause des symboles nationaux. Une Diaspora à la croisée des chemins, entre des figures historiques parfois en décalage avec les réalités actuelles et une nouvelle génération qui émerge lentement, porteuse d'un potentiel de renouvellement réel. Entre État affaibli et Diaspora dispersée, le défi reste entier : construire non pas seulement un discours commun, mais une architecture politique capable d'articuler ces deux dimensions.


Tous les participants partageaient l'avis que le rendez-vous du 7 juin 2026 constituera un moment capital et qu'il revient à la Diaspora de se mobiliser massivement pour faire gagner les forces opposées à l'actuel gouvernement. Ce scrutin représente bien plus qu'une simple échéance électorale : c'est un référendum implicite sur l'avenir de l'Arménie, sur sa capacité à résister aux pressions extérieures et à défendre ses intérêts vitaux. La Diaspora, en tant que force politique organisée, a un rôle décisif à jouer dans cette bataille. Au total, cette conférence apparaît comme un moment important de cristallisation. Elle exprime une volonté réelle de mobilisation et une inquiétude profonde face à la situation nationale. Malgré les divergences, malgré les tensions entre Arménie et Diaspora, malgré l'absence encore criante d'une vision stratégique claire et autonome répondant aux priorités de la Diaspora, une forme d'union sacrée semble possible. Non pas comme un slogan, mais comme un processus.


À condition que le passage de relais s'opère réellement, que les logiques d'appareil s'effacent au profit d'une approche plus ouverte, et que la Diaspora accepte de se penser non pas seulement comme mémoire ou comme Cause, mais comme acteur politique structuré au service d'un projet commun. La conférence de Paris n'a pas encore produit cette synthèse. Mais elle en a, peut-être, esquissé les contours, au travers de son appel final, en affirmant haut et fort qu'une arménité résistante, fondée sur l'impératif de dignité, reste compatible avec l'exigence de pragmatisme face à l'ampleur des défis existentiels qui menacent la transnation arménienne. Il était temps et en soi c’est déjà beaucoup !


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