Un enterrement acté

À un mois et demi des élections et en plein processus de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, le message du 24-Avril de Nikol Pachinian a torpillé les fondamentaux de la Cause arménienne

Génocide 2 – 5 Medz Yeghern ! Recenser les différents vocables utilisés par le Premier ministre arménien, dans son message du 24-Avril, pour décrire “ la plus grande tragédie qui a frappé [le peuple arménien] ” dans toute son Histoire, suffit à décrypter ses intentions. Nikol Pachinian prononce deux fois le mot « Génocide » pour échapper à l’accusation de négationnisme – ce qui serait le comble ! –, mais il recourt à cinq reprises à l’expression Medz Yeghern (Le Grand Crime) (1), qui permet de contourner le mot fatidique en vidant le crime d’Etat de ses conséquences juridiques.

Nikol Pachinian avait fait cohabiter les deux vocables, déjà, dans son message de 2025. Néanmoins, le déséquilibre patent qu’il a instauré cette fois-ci au détriment du mot « Génocide » livre une indication claire sur la trajectoire de sa politique. Pour l’illustrer, il s’appuie sur l’accomplissement de “ la plus grande aspiration ” du peuple arménien : “ Nous avons un Etat et nous avons la paix. ” Lesquels constituent les “ garanties fondamentales pour que le Génocide des Arméniens ne se reproduise plus jamais ”. Puis le couperet tombe sur la tête des Arméniens : “ Pour atteindre cet objectif historique, nous devons cesser de chercher une patrie en dehors des 29 743 km2 internationalement reconnus de notre Etat, la République d’Arménie. ”

L’Arménie historique, berceau d’une civilisation arménienne plurimillénaire, et l’Ar-tsakh, sont balayés. En une phrase. Le Premier ministre joint ainsi la parole au geste : il utilise le 111e anniversaire de la commémoration du Génocide des Arméniens pour signifier que la carte de l’Arménie actuelle, désormais accrochée à son veston à chacune de ses apparitions publiques, doit représenter la seule incarnation du « rêve » arménien à chérir en ce XXIe siècle.

La République d’Arménie, souligne Nikol Pachinian, est aujourd’hui “ un Etat sous-peuplé, avec des dizaines de localités désertées ”, alors que dans ses frontières actuelles, elle peut “ accueillir 5 à 10 millions d’Arméniens ”. Il prend pour exemple Singapour, qui “ abrite 5,5 millions d’habitants sur un territoire représentant moins des deux tiers de la superficie du lac Sévan ”, grâce à un modèle reposant sur “ l’éducation, la connaissance de soi, la paix et une vision centrée sur l’humain ”. Et d’ajouter : “ Aujourd’hui, nous dirigeons la République d’Arménie selon cette logique, à travers l’idéologie de l’Arménie réelle, en considérant que la paix et la sécurité reposent avant tout sur des relations normalisées avec nos voisins, fondées sur la reconnaissance mutuelle de l’intégrité territoriale, de la souveraineté, de l’inviolabilité des frontières et de l’indépendance politique. ”

En clair, pas d’autre paradigme possible, car s’en écarter conduirait inévitablement à une nouvelle catastrophe. Pour étayer sa « démonstration », le Premier ministre s’en remet à l’ouvrage sur l’Histoire arménienne publié par l’Académie nationale des Sciences d’Arménie, qui “ a établi de manière rigoureuse que le Grand Crime est, entre autres, le résultat d’une pratique consistant à entraîner le peuple arménien dans des intrigues internationales – une pratique qui a débuté au milieu du XIXe siècle pour atteindre le summum de la tragédie en 1915 ”. Et comme pour enfoncer le clou, il lance un nouveau pavé à la figure des défenseurs de la Cause arménienne : “ Les forces qui prônent « le retour de la patrie perdue, le rétablissement des frontières historiques et de la justice historique » placent la République d’Arménie sur la trajectoire de la conférence de San Stefano de 1878, dont l’issue inévitable serait la disparition de l’Etat et la perte de la patrie. Car chaque nation a son histoire, sa conception de la justice et sa patrie perdue. ”

S’il est admis que les Puissances portent leur part de responsabilité dans un processus désastreux qui a abouti au Génocide, le résumé qu’en fait Nikol Pachinian s’avère particulièrement réducteur et injuste, car il efface d’un trait de plume la période de renaissance nationale qui a conduit les Arméniens de l’Empire ottoman à porter leurs revendications sur le devant de la scène politique. Circonstance aggravante : il s’efforce de diluer l’unicité du crime de Génocide en s’abritant derrière la singularité de la perception par chaque nation de son histoire, de la justice et de sa patrie perdue. Or toutes les nations n’ont pas vécu un génocide, qui reste le plus grand crime contre l’Humanité et qui façonne nécessairement chez les descendants des rescapés un rapport sans équivalent à l’histoire, à la justice et à une patrie perdue.

Le terrain est préparé à la délivrance du coup de grâce : en déclarant que “ la pérennité de la République d’Arménie est la réponse au sacrifice de tous nos martyrs ”, Nikol Pachinian s’arroge la légitimité du droit à la réparation, dont la question du Génocide se trouve spoliée. L’enterrement de la Cause arménienne est acté.


Dans la logique de l’« Arménie réelle »


En tout état de cause, tous les signaux envoyés par Nikol Pachinian depuis sa présentation officielle, le 10 avril 2024, de l’idéologie de l’« Arménie réelle », s’inscrivent dans la droite ligne de sa politique de renoncement aux fondamentaux de la Cause arménienne. Et les événements survenus ces dernières semaines n’auguraient rien de bon pour ce 24-Avril. Début mars, Nikol Pachinian avait contraint à la démission Edith Gzoyan, la directrice du Musée-Institut du Génocide des Arméniens, pour avoir commis un “ acte provocateur ” contraire à la politique du gouvernement, en offrant un ouvrage sur l’Artsakh au vice-président américain J.D. Vance lors de sa visite au Mémorial de Dzidzernagapert ; à la mi-mars, le chef du gouvernement collait sur le dos des partis d’opposition l’étiquette de “ parti de la guerre à trois têtes ” ; enfin, le 26 mars, il donnait un avant-goût de son message du 24-Avril, en rejetant l’idée d’un “ rétablissement de la justice historique ”, au motif que “ plus nous serons en quête de justice historique, plus nous serons confrontés à de nouvelles injustices historiques ”.


Néanmoins, malgré tous ses renoncements et autres compromissions de nature à satisfaire la voracité du tandem turco-azerbaïdjanais, Nikol Pachinian n’est guère payé de retour. Le 31 mars, soit cinq jours après l’annonce de son refus d’œuvrer au rétablissement de la justice historique, Bakou a commémoré la “ Journée du génocide des Azerbaïdjanais ”. Le 24 avril, Ankara “ [s’est souvenu] avec compassion des Turcs sans défense et innocents impitoyablement massacrés par les Arméniens en 1915 ” (2).  

Erévan montre d’ailleurs des signes d’agacement face à l’attitude d’Ankara, qui rechigne à débloquer le processus de normalisation des relations bilatérales. Le ministre des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan a brillé par son absence, du 17 au 19 avril, au Forum diplomatique d’Antalya, en Turquie, contrairement aux quatre années précédentes (3).

Arménie historique ou « réelle », ses ennemis historiques et réels se dressent toujours sur sa route. Mais Nikol Pachinian, obnubilé par les vertus supposées de la Pax Americana, continuera à surfer sur la vague des concessions unilatérales et compromissions jusqu’aux législatives du 7 juin. Quel qu’en soit le prix. 


(1) Medz Yeghern était l’expression utilisée par les Arméniens avant la création du mot « Génocide », en 1943, par le juriste juif polonais Raphaël Lemkin.

(2) Message posté sur le compte Instagram du ministère turc de la Défense.

(3) La diplomatie arménienne n’était représentée cette fois-ci que par Vahan Kostanian, l’un des vice-ministres des Affaires étrangères.


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