Gevorg Hakobyan : “ Chanter avec la tête froide et le cœur brûlant ”
Baryton de renommée internationale, Gevorg Hakobyan foulait – enfin – pour la première fois les planches de l’opéra Bastille de Paris le mois dernier, pour une Tosca unanimement acclamée. L’occasion d’un échange éclairant avec un artiste profondément imprégné de son art et empreint d’humanité.
Né en Arménie en 1981, le baryton arménien remporte simultanément la médaille d’or et le premier prix du prestigieux Concours international de barytons Pavel Lisitsian de Moscou en 2008. Spécialiste du répertoire vériste et de ceux de Puccini et Verdi, Gevorg Hakobyan est également reconnu dans celui particulièrement exigeant et singulier des opéras russes.
L’insondable émotion qui émane de son chant charismatique tient tant à la puissance nuancée de sa voix qu’aux couleurs qu’il en dégage. Signe d’une technique de très haut vol inscrite au seul service d’une interprétation incarnée, le chant de Gevorg Hakobyan cueille l’auditoire par sa tension dramatique. L’expressivité de son timbre exprime comme peu d’autres artistes les émotions nées des nuances infinies de la nature humaine. Touchant au plus profond la sensibilité du public, la qualité de sa diction et son étude psychologique approfondie de ses rôles transforment ses interprétations en morceaux de bravoure qui recueillent les suffrages des critiques les plus exigeants et lui valent les vivas des mélomanes sur les plus grandes scènes lyriques : Wiener Staatsoper, Teatro Real, Gran Teatre del Liceu, Teatro dell’Opera di Roma, Festival de Caracalla, Teatro Massimo di Palermo, entre autres.
France-Arménie : Pour votre première à l’opéra Bastille, vous endossez le rôle exigeant de Scarpia dans Tosca. Qu’avez-vous ressenti ?
Gevorg Hakobyan : L’opéra Bastille fait partie des scènes les plus prestigieuses au monde. S’y produire, qui plus est pour une première, est un honneur doublé d’une immense responsabilité. J’ajoute que comme Arménien, Paris tient une place particulière dans mon cœur : la communauté arménienne de France est l’une des plus actives de diaspora. On ne dénombre plus la contribution considérable de ses enfants à la France : je pense bien sûr à Charles Aznavour, Michel Legrand, Henri Verneuil et tant d’autres encore. J’ai pour la France, qui a accueilli à bras ouverts les rescapés du Génocide, une profonde gratitude et une grande affection.
Pourriez-vous retracer votre parcours ?
Je suis originaire de Metzamor, ville à laquelle je reste très attaché, même si je vis à Erevan. Aujourd’hui connue pour sa centrale nucléaire, elle est l’une des principales villes de la plaine de l’Ararat. Les fouilles archéologiques menées ces dernières années ont révélé qu’un camp militaire s’y trouvait déjà au IIème millénaire avant notre ère. Plus généralement, mes racines sont profondément ancrées dans mon pays.
Je ne suis pas issu d’un milieu de musiciens. Au départ, je souhaitais intégrer le Conservatoire national Komitas d’Erevan comme chanteur de musique traditionnelle. C’est sur les conseils de mes professeurs que je me suis orienté vers le chant lyrique. Deux rencontres ont été déterminantes : celles de Sergeï Danielyan, mon professeur de chant, et celle de Gegham Grigorian, ténor de renommée mondiale.
Vous rappelez-vous vos débuts ?
J’ai débuté par le rôle de Mossi dans Anouch de Tigranian ; c’est à l’initiative de Gegham Grigorian, que j’ai été invité à rejoindre l’opéra comme soliste alors que j’étais encore en troisième année de conservatoire. j’avais alors 22 ans ! Par la suite, je me suis vu confier les rôles de David Bek et d’Arshak II. Je suis ainsi devenu le plus jeune interprète de trois rôles majeurs de baryton de l’art lyrique arménien. Je le dois à la confiance et à la bienveillance de Gegham Grigorian.
Vos racines influencent-elles votre interprétation ?
Les origines d’une personne influencent profondément sa vision du monde et sa vision des rôles, cela influe donc sur l’interprétation. Les voix arméniennes se distinguent par leur chaleur, la richesse de leur timbre et une palette de couleurs très particulière. Les Arméniens ont une capacité rare à éprouver les sentiments en profondeur, à se consacrer entièrement et sincèrement à ce qu’ils font, avec une grande intensité émotionnelle.
Porter l’identité arménienne sur les scènes internationales est-il une force ou un fardeau ?
C’est une synthèse des deux. Aux qualités précédemment évoquées, j’ajouterais la détermination. Notre génération a traversé beaucoup d’épreuves — des guerres, des blocus… Les personnes qui ont vécu de telles expériences développent une volonté encore plus forte de poursuivre leurs rêves et de travailler sans relâche pour les réaliser.
Un autre avantage est que, partout où je me produis — en Europe, en Amérique, en Australie — je rencontre des compatriotes qui viennent assister à mes représentations, m’encouragent et deviennent des amis. À Paris également, j’ai été très sensible à la présence de nombreux Arméniens à l’opéra Bastille. Je me réjouis de les avoir rencontrés à l’issue des spectacles. Il est très émouvant, à l’étranger, de ressentir cette chaleur venant de ses compatriotes.
Avez-vous créé des liens avec d’autres chanteurs d’opéra arméniens ?
Nous vivons actuellement une période exceptionnelle : plusieurs dizaines d’artistes arméniens remarquables se produisent sur les plus grandes scènes internationales et une jeune génération très prometteuse arrive.
Comme artistes lyriques arméniens, nous sommes si liés les uns aux autres qu’on pourrait parler d’une véritable « communauté internationale des chanteurs d’opéra arméniens ». J’ai eu l’occasion de me produire avec les sopranos Hasmik Grigorian (que je retrouverai au Metropolitan opera et au Wiener Staatsoper), Lianna Haroutounian et Maria Guleghina (Meytardjian), ainsi qu’avec les ténors Hovhannès Ayvazyan, Liparit Avétisyan et Arsen Soghomonyan. J’ai également eu la chance de partager la scène avec le légendaire Gegham Grigorian. Par ailleurs, je suis toujours soliste de l’Opéra national d’Arménie où tous mes collègues sont arméniens.
Mais un artiste se forge aussi au contact de ses partenaires de scène, des chefs d’orchestre et des metteurs en scène, quelle que soit leur nationalité. À cet égard, je me considère très chanceux d’avoir pu côtoyer de grands maîtres tels que Placido Domingo, Carlos Alvarez, Roberto Alagna, Anna Netrebko, Sondra Radvanovsky, ainsi que les chefs Valery Gergiev, Tugan Sokhiev, Lorin Maazel, Daniel Oren, Nicola Luisotti ou encore les metteurs en scène Eimuntas Nekrošius, Rimas Tuminas, Barrie Kosky, et bien d’autres.
Dans une déclaration fracassante, Timothée Chalamet a déclaré que l’opéra et le ballet n’intéressaient personne ! Que souhaiteriez-vous lui répondre ?
Avant tout, les arts lyrique et chorégraphique sont probablement ce que l’humanité a créé de plus parfait, et certainement pas sans l’aide divine. L’histoire a montré que l’homme n’a plus été capable de surpasser ces œuvres. Ensuite, il existe une science appelée la statistique. Elle montre qu’aujourd’hui plus que jamais un très grand nombre de personnes consacrent leur vie à ces arts —interprètes, metteurs en scène, costumiers, éclairagistes, etc. Des spectacles et des concerts toujours plus nombreux sont produits chaque année, qui attirent un public immense. Puisse cela durer toujours : notre monde a profondément besoin d’un art noble et beau !









