Janine Altounian face aux ruines de l'histoire

Dans son dernier livre (1), Janine Altounian livre sans doute l’un de ses textes les plus personnels et les plus aboutis. Entre psychanalyse, mémoire du Génocide arménien et réflexion sur l’exil, elle interroge ce qui, dans la catastrophe historique, échappe à toute réparation. Un ouvrage profond sur la transmission traumatique, le rôle salvateur de l’écriture et les fragilités du monde contemporain.

Par Tigrane Yégavian

Janine Altounian poursuit une œuvre intellectuelle singulière, située à la croisée de la psychanalyse, de la mémoire du Génocide et de la réflexion sur la transmission. Fille de survivants arméniens, née en France, germaniste, traductrice de Freud et figure désormais incontournable de la pensée du trauma transgénérationnel, elle revient ici sur ce qui constitue le fil rouge de toute son œuvre : comment vivre avec ce qui ne peut être réparé. L’ouvrage impressionne par son extrême densité intérieure. À rebours des discours thérapeutiques contemporains souvent obsédés par la réparation ou la résilience, Altounian insiste sur les limites structurelles du travail analytique lorsqu’il se confronte à “ l’irrémédiable ”, c’est-à-dire à la destruction définitive d’un monde, d’une langue, d’un habitat humain et symbolique. Le Génocide arménien ne constitue pas seulement ici un événement historique : il devient la matrice d’une réflexion plus vaste sur l’exil, l’arrachement et les conditions politiques mêmes de la subjectivation. Son opus revient longuement sur l’itinéraire personnel de l’auteure. L’un des aspects les plus marquants réside dans ce qu’elle appelle les “ stratégies du détour ” : ne pas nier le trauma mais lui faire face indirectement par l’investissement dans le savoir, la culture, l’écriture et la traduction. Cette activité constructrice devient alors une manière de desserrer l’emprise de la catastrophe. Chez Altounian, la traduction occupe une place centrale : traduire Freud, écrire en français, faire passer dans la langue du pays d’accueil les traces d’un monde détruit. La langue devient ainsi un lieu de survie autant qu’un espace de reconstruction symbolique.


Le rapport à l’école de la République est évoqué avec une grande émotion. Comme chez Alain Finkielkraut, l’école laïque apparaît comme une institution salvatrice qui a permis l’accès à l’universel et à la langue commune. Mais cette dette envers la France se teinte aujourd’hui d’inquiétude : l’auteure laisse entendre que le cadre protecteur qui avait permis l’intégration des héritiers de survivants semble désormais fragilisé. L’une des réflexions les plus fortes de son ouvrage porte sur le lien entre la langue maternelle, l’exil et la destruction. La langue héritée du monde familial apparaît altérée, blessée par l’effondrement du cadre d’origine. Plus troublant encore est le rapport à la langue turque, langue du bourreau mais aussi langue de l’environnement perdu, objet d’un attachement ambigu que seule l’écriture permet d’élaborer partiellement.

Altounian consacre des pages saisissantes à la question de la maison détruite. Celui qui a été chassé de son lieu de vie demeure intérieurement déraciné. La destruction des lieux produit une blessure psychique durable qui traverse les générations. Le politique surgit ici au cœur même de l’intime : expulser un peuple ou détruire son habitat revient à empêcher durablement la continuité d’un monde humain.


Ce livre sobre et profond constitue sans doute l’un des textes les plus personnels de Janine Altounian. Il éclaire avec une rare finesse les mécanismes de la transmission traumatique tout en rappelant le rôle vital de l’écriture, de la culture et de la traduction comme formes de survie psychique. Une œuvre exigeante, d’une grande humanité, qui interroge autant notre rapport à la mémoire que les fragilités contemporaines du monde européen. 

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