Léon Tutundjian Poétique du cosmos
Longtemps resté dans l’ombre, le peintre Léon Tutundjian retrouve aujourd’hui toute sa place grâce à la rétrospective estivale que lui consacre le Musée de Grenoble. Une œuvre singulière, à la croisée de l’abstraction, du surréalisme et d’une exploration du vivant profondément moderne.
Il y a chez Léon Tutundjian quelque chose d’insaisissable. Une trajectoire discrète, presque effacée, et pourtant une œuvre d’une grande richesse, traversée de tensions fécondes : entre science et poésie, entre rigueur géométrique et formes organiques.
Né en 1905 à Amasya, dans l’Empire ottoman, Tutundjian grandit dans une famille d’intellectuels. Son père, professeur de mathématiques et violoniste, semble avoir transmis à l’artiste ce double rapport à la science et à la musique que l’on retrouve dans son travail. Les formes s’y organisent avec une précision presque mathématique tandis qu’un rythme intérieur traverse certaines compositions. Après des études aux Beaux-Arts d’Istanbul, où il se spécialise notamment dans la céramique, survient la tragédie du Génocide des Arméniens. Sauvé des mains des génocidaires par un bateau américain, Tutundjian entame alors un long parcours d’exil. Retrouvé sur une île grecque servant de refuge monastique, il poursuit sa route vers l’Italie avant de séjourner sur l’île de San Lazzaro à Venise, auprès des pères mekhitaristes, où il perfectionne son art de la céramique. Cette discipline restera toute sa vie un espace de liberté et d’autonomie. En 1924, il arrive à Marseille puis rejoint Paris, alors au cœur de l’effervescence artistique des années 1920. Expressionnisme, cubisme, abstraction, surréalisme : Tutundjian explore sans jamais se laisser enfermer dans un mouvement. Il évolue dans les milieux d’avant-garde et côtoie plusieurs figures majeures de son temps, parmi lesquelles Piet Mondrian, Fernand Léger ou encore Jean Arp. “ Je pousse mes expérimentations jusqu’au bout ”, écrit-il.
Très vite, l’artiste développe un univers biomorphique fait de filaments, de cellules et de structures en expansion. Sensible à la biologie, aux mathématiques et à la physique, il cherche moins à représenter qu’à comprendre. Ses œuvres évoquent autant des organismes microscopiques que des paysages cosmiques, comme si l’infiniment petit répondait à l’infiniment grand. À partir de 1928, il réalise certaines de ses œuvres les plus emblématiques : les célèbres « Reliefs », structures murales d’une étonnante modernité où sphères, volumes et plans semblent flotter dans l’espace. La peinture devient alors construction, équilibre et expérimentation. Dans ses compositions surréalistes apparaissent des formes plus énigmatiques. On croit parfois deviner des silhouettes de violons, tandis que la grenade, présente dans plusieurs créations, semble convoquer une mémoire arménienne plus intime et symbolique. Blessé pendant la guerre, Tutundjian trouve dans la céramique les moyens de préserver son indépendance matérielle grâce à la vente de ses réalisations, poursuivant ainsi librement son travail artistique.
Longtemps peu visible après sa disparition en 1968, son œuvre est aujourd’hui redécouverte dans toute son ampleur. Elle figure dans les collections de grands musées internationaux, parmi lesquels le MoMA de New York, le Centre Pompidou ou encore le musée Gulbenkian de Lisbonne. Son œuvre a également été présentée dans plusieurs expositions de référence à travers le monde. Comme le souligne Sébastien Gokalp, directeur du Musée de Grenoble, Tutundjian constitue “ l’un des chaînons manquants de l’art moderne ”. La rétrospective s’appuie notamment sur le travail de Brigitte Leal, ancienne conservatrice en chef du Centre Pompidou, commissaire extérieure de l’exposition, aux côtés de Sophie Bernard, dans le prolongement des recherches initiées par Marie Deniau.
En réunissant près de cent œuvres, le Musée de Grenoble propose une lecture ample de ce parcours singulier, entre art, science et imaginaire.
Exposition : Léon Tutundjian – “Poétique du cosmos”
Musée de Grenoble, 5 Place Lavalette - 04 76 63 44 44
Du 30 mai au 30 août 2026 – Entrée gratuite, tous les jours
de 10h à 18h30, sauf le mardi
Direction : Sébastien Gokalp
Commissariat / recherches : Brigitte Leal, Sophie Bernard, Marie Deniau
Une monographie de référence consacrée à l’artiste, publiée aux Éditions Le Minotaure et traduite en français, anglais et allemand, est également disponible à l’exposition (496 pages, 80 €).
Plusieurs éléments biographiques et historiques évoqués dans cet article ont été partagés par Alain Le Gaillard, président de la Fondation Tutundjian, placée sous l’égide de la Fondation Bullukian.









