Simon Abkarian - De Gaulle : “ Il faut toujours résister ”
Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026, La Bataille de Gaulle : l’âge de fer, d’Antonin Baudry est une adaptation de l’ouvrage de l’historien Julian Jackson De Gaulle : une certaine idée de la France. Antonin Baudry propose un diptyque : l’âge de fer (en salle le 3 juin 2026) et j’écris ton nom (sortie le 26 juin). Un budget global évalué à environ 75 millions d’euros (co-produit par Jérôme Seydoux et Ardavan Safae, président de Pathé Films) est consacré à cette œuvre épique, éprise de réalisme et de liberté tout en révélant des faits historiques peu connus. À travers son interprétation de Charles de Gaulle, Simon Abkarian interroge la mémoire des peuples, le poids de l’histoire et la nécessité de résister. Un entretien habité, entre récit intime et réflexion politique.
Interview par Almasd Leloire Kérackian
Lors de la défaite de l’armée française en 1940, le général de Gaulle se rend à Londres pour organiser une résistance extérieure à l’occupation du pays par l’Allemagne nazie. Son isolement et les obstacles qu’il rencontre montrent l’adversité qu’il devra affronter pour convaincre les Anglais puis les Américains du bienfondé de sa vision d’une France libre. L’homme de l’appel du 18 juin, qualifié de Don Quichotte ou d’idéaliste, exhorte au rassemblement sans réussir à rallier quiconque. En parallèle, de jeunes Parisiens sidérés par l’impuissance du gouvernement de Vichy rêvent d’actes de rébellion. Les deux heures quarante de cette fresque historique très attendue captivent les spectateurs sans un moment de répit.
France Arménie : En quoi votre parcours personnel a-t-il influencé votre manière d’interpréter Charles de Gaulle, notamment autour des thèmes de l’exil, de la Résistance et de la mémoire ?
Simon Abkarian : Je suis constitué des différents endroits d’où je viens. Je suis arménien, français, libanais. J’ai vécu dans plusieurs pays, aux États-Unis, en Syrie… Tout cela fait l’être que je suis et l’acteur que je suis. Le fait d’être arménien me donne accès à une compréhension particulière, liée à notre histoire et à celle de ma famille, très impliquée dans le combat de la Cause arménienne au Liban.
C’est là que j’ai appris à écouter les récits, à entendre cette éloquence du combat des Arméniens, mais aussi cette solitude-là. Et cela influe forcément sur mon travail.
Vous vous sentez donc proche de De Gaulle à travers cette expérience de l’exil et du combat ?
Oui, je me sens proche de cela. Mais il n’y a pas que mes origines arméniennes. J’ai aussi une éducation française. La langue française est celle dans laquelle je m’exprime le mieux. Tout cela se mélange en moi. De Gaulle, pour moi, n’est pas quelqu’un d’étranger. En arménien, on dirait qu’il est “ harazade ” : quelqu’un de proche.
Le mot « patrie » semble avoir une importance particulière dans votre discours.
En France, ce mot peut parfois avoir une connotation nationaliste ou être récupéré politiquement. Chez nous, ce mot a toujours été naturel. “
Hayrénik ”, je l’ai entendu toute mon enfance.
Comme la foi chrétienne d’ailleurs. Que l’on pratique ou non, cela fait partie de nous. Et c’est quelque chose que j’ai reconnu chez De Gaulle : une foi immense, une force intérieure. Quand les Allemands envahissent la France, il se retrouve presque seul à dire non. Cette voix-là, je la comprends.
Antonin Baudry connaissait-il cette proximité intime avec le personnage lorsqu’il vous a choisi ?
Non, il ne connaissait pas tout cela. Il m’a choisi parce qu’il m’avait vu jouer dans d’autres films. Après, évidemment, le physique compte aussi. Si je mesurais 1m50, cela n’aurait pas fonctionné. Mais je crois surtout qu’Antonin aime les figures héroïques. Moi aussi. Et De Gaulle incarne cela.
Comment avez-vous travaillé l’aspect physique du Général, sa voix, sa démarche ?
Mon travail n’est pas de reproduire exactement De Gaulle. Je ne peux pas copier sa voix ou sa démarche. Mon travail consiste à inventer une physicalité, une présence, une représentation artistique et poétique de cet homme à cet instant-là. Bien sûr, j’ai regardé des archives, mais je m’en suis vite détaché. À un moment, il faut imaginer.
Vous avez donc cherché à vous éloigner de l’image mythique de De Gaulle ?
J’essaie d’en faire une figure humaine parce qu’aujourd’hui De Gaulle est devenu une icône. Il appartient à l’inconscient collectif français, à son Panthéon. Mais avant cela, c’était un homme vivant. Quand on interprète une figure historique, il faut quitter un peu le réel pour proposer quelque chose d’imaginé, mais qui reste fidèle à l’esprit du personnage.
La transformation physique a-t-elle été importante ?
Il y avait une heure quarante de maquillage chaque jour pendant quatre-vingts jours de tournage. L’uniforme, la silhouette, le maquillage sont essentiels. Ce sont des outils de travail nécessaires pour la représentation. Tout cela doit être intériorisé. Ce qui compte vraiment, c’est son courage, son éloquence et surtout son refus absolu de capituler.
Vous parlez souvent du courage et de l’honneur. Ce sont des notions très présentes chez De Gaulle ?
Ce n’était pas seulement un idéaliste, c’était un combattant. Il refusait la défaite, l’invasion, la capitulation, le déshonneur. Dans ma culture familiale et ma culture arménienne, l’honneur du combattant, du héros est omniprésent. Les chants que j’ai appris enfant ne parlent que de cela. On grandit avec cette idée qu’il faut rester digne comme un homme. “ On va mourir comme des hommes ! ” dit un chant arménien. Parfois c’est lourd à porter. J’ai envie de raconter des histoires mais mon démon intérieur ne me laisse pas tranquille. Je me dois de continuer à combattre pour la justice ou contre l’injustice qui nous est faite.
Selon vous, pourquoi ce film peut-il parler aux jeunes générations ?
Parce qu’Antonin Baudry veut s’adresser aux jeunes générations. Il veut leur rappeler que des jeunes de leur âge ont pris les armes et sont morts pour que nous puissions vivre libres aujourd’hui. La prospérité finit parfois par nous faire oublier l’origine de notre liberté, de notre confort, de notre paix. Ce film rend hommage à ceux qui ont sauvé ce pays.
Le film insiste beaucoup sur la solitude de De Gaulle au début de la guerre.
On saisit son impuissance au début. Personne ne veut prendre cette responsabilité. Lui accepte de continuer le combat alors que tout semble perdu. Sa voix va rassembler des résistants. Il faut du courage pour cela. Se dire : “ Ça, je ne le laisserai pas passer ”. Sinon, tout disparaît.
Cette expérience a-t-elle changé votre regard sur la nation ou sur la résistance ?
Je pense qu’il faut toujours résister. Il faut identifier l’origine de l’injustice et la combattre. Le danger n’a jamais totalement disparu. Ce n’est pas parce que nous vivons dans une forme de prospérité qu’il n’existe plus.
Qu’est-ce qui, selon vous, définit finalement Charles de Gaulle ?
Le courage. Et la stratégie. Le courage de tenir quand tout le monde renonce. Sinon, à quoi ça sert de vivre ? n









