“ Les gens que l’on aime sont immortels "

Dans Zazou a dit..., Julia Frechette dresse le portrait lumineux d’une grand-mère arménienne pas tout à fait comme les autres. Inspirée de Zabel, surnommée Zaza et devenue Zazou dans l’album, cette femme libre et fantasque lui a transmis le goût du dessin et des couleurs. Un album pour enfants de 3 à 6 ans, sur le deuil et sur les souvenirs qui continuent de vivre en nous.

Interview par Bérénice Delaye Aubozian


France Arménie : Vous êtes diplômée de la HEAR, la Haute école des arts du Rhin en 2022. Comment vous est venue l’idée de réaliser des albums pour enfants ?

Julia Frechette : J’ai toujours aimé utiliser les couleurs dans mes dessins et, comme j’adore les enfants, je me suis naturellement tournée vers les albums jeunesse.


Pour le lancement de Zazou a dit..., vous aviez organisé un vernissage pas comme les autres...

En effet, dans l’atelier où je travaille à Strasbourg, le vernissage a été l’occasion d’exposer mes céramiques, réalisées à partir des dessins de l’album, et de faire découvrir la nourriture arménienne avec des baklavas, des dolmas, des feuilletés au sésame et au pavot, des feuilles de vigne. J’en ai roulé cent cinquante dans l’après-midi ! 


De quelle manière cet héritage arménien vous a-t-il été transmis ?

Surtout par la cuisine et l’art de recevoir. Une grande partie de ma famille a été tuée pendant le Génocide. Mes arrière-grands-parents étaient arméniens, originaires de l’actuelle Turquie. Ils ont grandi dans un orphelinat au Liban avant d’arriver en France. Aujourd’hui, plus personne ne parle arménien dans ma famille. Ma grand-mère, elle, le parlait et l’écrivait. Elle avait essayé de m’apprendre un peu la langue quand j’étais petite, mais sans grand succès. En revanche, elle m’a transmis la cuisine, l’art de recevoir et une forte sensibilité artistique.


D’où vient le nom Zazou ?

Son vrai prénom était Zabel. Le nom déclaré à l’état civil était Zadikian même si son nom d’origine était Madjarian. Nous l’appelions Zaza, pour éviter le traditionnel mamie ou mémé. Pour le livre, Zaza est devenue Zazou. Je trouvais cela plus drôle, presque universel, comme si chacun pouvait avoir sa Zazou.


Elle n’était pas une grand-mère traditionnelle...

Absolument pas ! Elle n’était pas du style « bonne maman, confiture et tarte à la noisette » mais originale, forte et libre. Institutrice de profession, elle était très cultivée, nous apprenait le nom des fleurs, des oiseaux, des légumes. Elle avait un amour très fort pour la nature et son jardin d’où elle tirait sa fameuse soupe aux orties ! Elle peignait aussi beaucoup, à l’huile, sur toile, mais aussi sur les meubles. 


Votre goût pour les couleurs vient-il de votre grand-mère ?

Oui, mais aussi de mon père, graphiste, avec qui j’ai beaucoup dessiné petite. Ma grand-mère m’a transmis son goût pour la peinture et les motifs. Ses meubles étaient couverts de fleurs, d’astres, de végétation, parfois d’animaux, empruntés autant à la culture arménienne qu’à la culture française qui la fascinait ! 


Pourquoi avoir choisi de lui consacrer un album ?

Au départ, le projet parlait plutôt de l’enfance et des croyances qu’on abandonne en grandissant. Il y avait une histoire de coquelicots jaunes, liée à un jeu que je faisais avec elle dans la nature. Quand j’ai présenté le projet à mon éditrice, elle m’a dit : “ Ta grand-mère est géniale, pourquoi ne pas lui consacrer un album ? ” 


D’où vient le motif des passoires ?

Quand ma grand-mère est décédée et que ma mère et moi avons vidé sa maison, nous avons retrouvé une trentaine de passoires en plastique de couleur ! Mon éditrice a trouvé que ce motif visuel était très drôle.


Pourquoi avoir travaillé à la gouache ?

Je voulais un médium qui rappelle la peinture de ma grand-mère à la fois ancien et vivant. La gouache permet des couleurs très fortes, mates, avec des pigments puissants. J’ai utilisé des gouaches artistiques, parfois mélangées avec des encres acryliques et des couleurs fluo. Je voulais que la couleur soit centrale et que le dessin naisse de cette dernière, sans contours.

Le livre aborde le deuil tout en douceur.

Je voulais garder cette idée des croyances de l’enfance. Même en sachant que ma grand-mère était morte, une partie de moi refusait d’y croire. Je me disais qu’une personne comme elle ne pouvait pas vraiment mourir. Peut-être qu’elle en avait juste eu marre et qu’elle était partie ailleurs vivre sa vie d’artiste.
Aujourd’hui, je crois que faire son deuil, c’est accepter que la personne continue d’exister à travers les souvenirs et ce qu’elle nous a transmis. C’est pour cela que le livre se termine sur cette idée : les gens que l’on aime sont immortels.


Quelle place occupe aujourd’hui votre arménité ?

Elle m’intéresse de plus en plus. Je ne suis pas uniquement d’origine arménienne, mon père est canadien, et je suis fière de ce mélange de cultures. Je devais partir en Arménie au mois de juin, avec ma mère, pour peindre des fresques dans un centre pédiatrique à Goris mais le projet a été reporté à cause de la guerre en Iran. Ce premier voyage compte beaucoup pour moi.


Quels retours recevez-vous depuis la sortie du livre ?

Des retours très touchants. Des gens viennent me parler de leur grand-mère, de leur tante, de leur mère, de leur propre expérience du deuil. J’ai l’impression que le livre réussit ce que j’espérais : parler du deuil sans prononcer le mot, évoquer la mort sans l’alourdir. Je voulais un livre joyeux, coloré, drôle même. Zazou a toujours été fidèle à elle-même, unique et aussi féministe d’une certaine façon. C’est pour toutes ces raisons que je l’aime profondément.


Quels sont vos prochains projets ?

Je suis en train de travailler sur un nouvel album pour enfants, lié à la nature, une fable écologique autour de la pollinisation des figues. Une petite fille a peur des guêpes et les chasse du jardin, avant de comprendre que sans elles, le figuier ne donne plus de fruits. Ce sera toujours très coloré, mais avec une autre technique, des feutres à alcool, et un retour plus marqué au dessin.


Zazou a dit... de Julia Frechette – Editions Les Fourmis Rouges – 2026 – 32 pages – 15,80€ – commandable en librairie et disponible à l’achat sur le site internet : https://editionslesfourmisrouges.com/

  • Titre de la diapositive

    Écrivez votre légende ici
    Bouton
  • Titre de la diapositive

    Écrivez votre légende ici
    Bouton
par KHOREN NERCESSIAN 20 juin 2026
14 mai : la chaîne TV Eurosport diffusait les images et les commentaires du Tour d’Azerbaïdjan, dénommé Baku Khankendi, juste après la retransmission du Giro ou Tour d’Italie. Le Tour d’Azerbaïdjan cycliste est une course professionnelle, qui n’était d’ailleurs plus organisée depuis 2017. Mais là, le « terminus » de cette course (en cinq étapes) s’achevait à Khankendi, l’ex-Stépanakert, capitale du Haut-Karabagh arménien ! Alors impossible d’y rester indifférent.  Par Khoren Nercessian
par Tigrane Yégavian 19 juin 2026
Dans son dernier livre (1), Janine Altounian livre sans doute l’un de ses textes les plus personnels et les plus aboutis. Entre psychanalyse, mémoire du Génocide arménien et réflexion sur l’exil, elle interroge ce qui, dans la catastrophe historique, échappe à toute réparation. Un ouvrage profond sur la transmission traumatique, le rôle salvateur de l’écriture et les fragilités du monde contemporain. Par Tigrane Yégavian
par Jean-Noël Kouyoumdjian et Nazli Temir Beyleryan 19 juin 2026
L’Organisation Terre et Culture prépare sa nouvelle campagne en Arménie. Celle-ci s’inscrit parmi ses multiples axes de travail : protection et étude des monuments ou sites, transmission des valeurs du patrimoine aux jeunes générations, diffusion de données documentaires et historiques.
par DIKRAN ZEKIAN 18 juin 2026
Baryton de renommée internationale, Gevorg Hakobyan foulait – enfin – pour la première fois les planches de l’opéra Bastille de Paris le mois dernier, pour une Tosca unanimement acclamée. L’occasion d’un échange éclairant avec un artiste profondément imprégné de son art et empreint d’humanité.
par Almasd Leloire Kérackian 16 juin 2026
À l’occasion de la 79 e édition du Festival de Cannes qui s’est tenu du 12 au 23 mai 2026, la section Cannes Classics a rendu un hommage exceptionnel au cinéaste arménien Artavazd Péléchian. La projection restaurée de cinq de ses documentaires majeurs, présentée devant une salle comble, a rappelé la puissance poétique de l’œuvre de ce maître du “ montage à distance ”, figure incontournable du cinéma mondial.
par ALMASD LELOIRE KÉRACKIAN 16 juin 2026
Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026, La Bataille de Gaulle : l’âge de fer, d’Antonin Baudry est une adaptation de l’ouvrage de l’historien Julian Jackson De Gaulle : une certaine idée de la France. Antonin Baudry propose un diptyque : l’âge de fer (en salle le 3 juin 2026) et j’écris ton nom (sortie le 26 juin). Un budget global évalué à environ 75 millions d’euros (co-produit par Jérôme Seydoux et Ardavan Safae, président de Pathé Films) est consacré à cette œuvre épique, éprise de réalisme et de liberté tout en révélant des faits historiques peu connus. À travers son interprétation de Charles de Gaulle, Simon Abkarian interroge la mémoire des peuples, le poids de l’histoire et la nécessité de résister. Un entretien habité, entre récit intime et réflexion politique.
par MARIE SOGHOMONIAN 15 juin 2026
Longtemps resté dans l’ombre, le peintre Léon Tutundjian retrouve aujourd’hui toute sa place grâce à la rétrospective estivale que lui consacre le Musée de Grenoble. Une œuvre singulière, à la croisée de l’abstraction, du surréalisme et d’une exploration du vivant profondément moderne.
par LEO MARCHAL 11 juin 2026
Les lueurs de l’aube découpent les majestueux contours des derniers contreforts du Petit Caucase. Là-bas, à 70 kilomètres en aval d’Alaverdi, les eaux tumultueuses du Debed rejoindront la Koura, en Azerbaïdjan. Depuis notre appartement joliment aménagé au rez-de-chaussée d’une brezhnevka [Ndlr : immeuble construit sous l’ère de Brejnev], nous apercevons les sommets basaltiques des monts du Lori, dissimulés ça et là par des tuyaux de gaz et des voitures japonaises reconnaissables à l’emplacement du volant. Le Debed coule dans un canyon étroitement encaissé : de part et d’autre le surplombent des replats herbeux, témoins d’anciennes vallées glaciaires surcreusées par les torrents de montagnes. Sur ces terres fertiles suspendues se développèrent des communautés rurales et des monastères, comme Sanahin, joyau culturel des Bagratides du temps de l’Arménie médiévale.
par ARMENAG BEDROSSIAN 7 juin 2026
Quand on vient le 14 juillet à la fête de la colonie, on a du mal à imaginer l’incroyable travail qui a été mené pour organiser le séjour de près de 200 enfants, animateurs, encadrants et personnel. Un défi relevé par une équipe de bénévoles qui se mobilisent toute l’année pour faire vivre ce lieu.
par PENIAMIN HAGI MANOUGIAN 7 juin 2026
À la tête de Lyon BD Organisation depuis septembre 2025, Herminée Nurpetlian entend ouvrir un nouveau chapitre pour le festival lyonnais de bande dessinée. Entre ambitions internationales, soutien à la jeune création, développement des actions jeunesse et redynamisation du Collège Graphique, la nouvelle directrice souhaite réaffirmer la place du festival comme rendez-vous incontournable de la vie culturelle lyonnaise. Par Peniamin Hagi Manougian