Photographies de Gaza : l'œil de Kegham Djeghalian

Le Centre photographique Marseille présente du 16 mai au 12 septembre une exposition consacrée au photographe arméno-gazaoui Kegham Djeghalian : « Kegham of Gaza Unboxing », une archive inachevable. Son studio photo installé depuis 1944 à Gaza était devenu une institution de l’antique cité et les clichés pris constituent la mémoire vivante d’un lieu devenu synonyme de désolation et de honte.



On ne dénombre plus le nombre d’Arméniens de l’empire ottoman qui furent parmi les tout premiers à s’emparer dès la seconde moitié du XIXe siècle de la nouvelle technologie que représentait alors la photographie naissante. Certains sont restés fameux comme les fratries Abdullah, Sarrafian ou encore Dildilian (1). Cette tradition s’est poursuivie et amplifiée tout au long du XXe siècle sur tous les continents, confortant la réputation des Arméniens en matière photographique, tant et si bien qu’on peut parler d’une tradition ou d’une école arménienne de la photographie. Pour ne citer que quelques noms, les Boyadjian, photographes à la cour du Négus, Ara Güller, « l’œil d’Istanbul », Antoine Agoudjian, Roger Kasparian ou encore Yousuf Karsh dont les portraits des grands de ce monde (Churchill, Kennedy, Einstein, Castro, Élisabeth II), sont gravés à jamais dans les rétines.


Installé à Gaza depuis 1944

Faut-il dès lors s’étonner qu’un Arménien, rescapé du Génocide, installé comme photographe dans la ville de Gaza en 1944, ait constitué par ses milliers de clichés pris sur quatre décennies, une mémoire vivante de cent ans d’existence dans cette ville tragiquement revenue au cœur de l’actualité ? On pourrait y voir un de ces pieds de nez dont l’Histoire a le secret, avec un début d’histoire semblable à celle de nombreux rescapés. 

Né en 1915 en Anatolie, Kegham Djeghalian (1915-1981) s’enfuit dans un premier temps en Syrie avec les rares membres de sa famille ayant réchappé aux massacres. Pour ne pas éveiller l’attention, il est déguisé en fille durant le périple. Las, le garçon perd sa mère peu de temps après et, trop jeune pour s’assumer, est placé dans un orphelinat libanais. Adolescent, établi en Palestine, il pérégrine de Jaffa à Jérusalem où il se forme auprès d’un photographe arménien de Jérusalem. C’est en 1944, à la faveur de son mariage avec Zevart Nakashian qu’il s’établit dans le quartier Al-Zaytoun de Gaza où il ne tarde pas à ouvrir le tout premier studio de photographie de la ville, sobrement dénommé : « Photo Kegham ». Chrétien déraciné au cœur d’une ville majoritairement musulmane, Kegham s’intègre facilement, notamment en formant et en soutenant de jeunes photographes gazaouis, et enverra ses enfants dans des écoles arabophones. Là réside sans doute une part de la confiance que les habitants lui témoigneront au fil du temps. Commence alors, sans qu’il en prenne vraiment conscience ni même l’intentionnalité, à l’instar de nombreux photographes de quartier – profession longtemps estimée avant de disparaître peu à peu au gré de la numérisation des usages de l’image – , un travail d’ethnographe et de mémorialiste malgré lui. 

Mesure-t-on l’inestimable témoignage accumulé de fait par le photographe au cours de 40 ans ? Kegham Djeghalian réalise toutes sortes de travaux photographiques, des portraits formels aux photographies officielles en passant par les albums de famille et les scènes de la vie quotidienne. Cet art vernaculaire couché sur pellicule confère à son travail une authenticité sans affect. Cette somme de clichés illustre la chronique privée et officielle de Gaza, entre l’intime et la grande Histoire, où comment la seconde vient fracasser la première. C’est qu’en véritable passionné Kegham prend des photographies pour lui-même, immortalisant de fait la vie des Gazaouis sous les différents régimes qui se sont succédé dans la ville, du mandat britannique aux administrations égyptienne puis israélienne. Il capture sur négatif, inestimable trace pour l’Histoire, les soubresauts et bouleversements qui n’ont eu de cesse de transformer la ville. Sont couchés sur pellicule pour la postérité les camps de réfugiés apparus après la Nakba [Ndlr : en arabe, désastre] mais aussi des bâtiments et des infrastructures, comme des gares, aujourd’hui disparus.


Kegham Djeghalian Junior dans les pas de son grand-père

Directeur artistique, artiste visuel et styliste de mode, son petit-fils, Kegham Djeghalian Jr, vivant entre Le Caire et Paris, a découvert en 2018 trois boîtes contenant des négatifs et des photographies de son grand-père. Il tente depuis lors de récupérer de Gaza le reste des archives de son grand-père. Décédé en 1981, le photographe n’a pas connu son petit-fils. C’est l’envie de ce dernier de mieux connaître son aïeul – ils ont en commun la passion pour la photographie – , mesurant l’importance des images réalisées sur près d’un demi-siècle, qui l’a incité à explorer ces clichés. Le spectateur y découvre tout à la fois des facettes de Gaza aux antipodes de celles d’aujourd’hui et le petit-fils une meilleure conscience de son héritage familial et une meilleure appréhension de sa propre identité.

Les photographies sont l’occasion d’un dialogue silencieux entre les deux Kegham. Les questions ne manquent pas : pourquoi un rescapé du Génocide s’installe-t-il à Gaza plutôt qu’à Jérusalem ? Comment est-il parvenu à inspirer aux Gazaouis confiance et affection alors qu’il parlait un arabe très approximatif ? Kegham Junior envisage l’exposition comme “ un humble hommage au peuple et à la terre de Gaza ”. Cette histoire interrompue fait aussi chambre d’écho à celle de l’Arménie occidentale, de la Diaspora de Kegham, mais aussi aux “ ruptures dans l’héritage photographique de Kegham à travers sa survie précaire, son inaccessibilité ou sa perte. ”

L’exposition se divise en quatre thématiques. Les deux premières, « The Studio » et « Gaza Memento », tentent de cartographier la pratique professionnelle de Kegham ainsi que son engagement social et politique à Gaza. La troisième, « Family Album », est une plongée nostalgique dans l’histoire de sa famille qui sert également de lecture du contexte socioculturel de Gaza au milieu du XXe siècle. Enfin, la quatrième thématique, « Zoom Call », aborde certaines photographies clés de Kegham. Pour Kegham Junior, “ l’exposition est une confrontation avec une archive interrompue et inachevée. Elle met en scène une typologie plutôt qu’une chronologie. L’historiographie devient secondaire tout en étant intrinsèquement évoquée à travers les sujets, les objets et les espaces des photographies. ” Par l’œil imparable de Kegham Djeghalian, le parti pris de curateur de Kegham Junior de ne pas légender les clichés et la résonnance à l’actualité, cette exposition est un incontournable de cette année 2026. 


(1) Lire à ce sujet, le passionnant ouvrage,
Une histoire arménienne. La photographie dans l’empire ottoman par Catherine Pinguet. Editions Elytys.

« Kegham of Gaza Unboxing » – Centre Photographique Marseille,
74 rue de la Joliette, 2e. Du 16 mai au 12 septembre - du mercredi au samedi de 14h à 19h. Vernissage le 16 mai de 18h à 22h.

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par Serge Mardirossian 28 mai 2026
La visite d’Emmanuel Macron en Arménie avait tout pour être un geste fort : rappeler l’attachement de la France au droit international, dire que l’abandon du Haut-Karabagh par l’Europe était inadmissible, et promettre que la sécurité arménienne n’était pas négociable. Tout cela a bien eu lieu, avec en plus une communication bien orchestrée faite de bains de foule sincères, de jogging au petit matin dans les rues d’ Erevan et de chansonnettes accompagnées à la batterie par le Premier ministre arménien. Mais au bout du compte, qui peut croire à la fin de cette séquence, que l’Europe ou la France interviendraient directement si l’Arménie était attaquée par Bakou, Ankara, Moscou ou les trois à la fois. Personne de sérieux et c’est bien là le problème ! Avec l’Arménie, la France s’est trop longtemps crue quitte avec de nobles déclarations. Or l’Azerbaïdjan a imposé par la force un fait accompli avec la guerre des 44 jours, puis une « paix » dictée, puis un nettoyage ethnique pendant que Moscou se retirait et que l’Union européenne se contentait d’observer. Puis il y a eu la paix de TRUMP – une capitulation déguisée de l’Arménie – qui malgré sa méthode Coué de « carrefour de la paix » n’est vouée dans cette « paix » sous menaces imminentes qu’à devenir un satellite de la Turquie à qui les Etats-Unis et l’Europe entendent déléguer le contrôle du Sud-Caucase face à la Russie. Dans ce vide géopolitique, le Président français est arrivé à Erevan en grand avocat des principes, mais sans coalition, sans calendrier, sans instruments de contrainte. C’est encore là le problème ! Pire, la communication élyséenne semble parler à l’électorat français plus qu’aux Arméniens. Évoquer l’“ honneur ” et la “ fidélité ” ne compense pas l’absence de lignes rouges claires face à Ilham Aliev. Les livraisons françaises d’équipements, réelles mais limitées, restent fragmentaires, sans doctrine partagée avec les partenaires européens et sans possibilité d’intervention directe en cas d’agression. Cette ambiguïté s’inscrit dans une dérive plus large de la diplomatie française : l’esthétisation du courage politique. On « tient la ligne » en mots, mais on externalise le coût réel de la puissance, à Bruxelles, à l’OTAN, à des discussions interminables sur les « paramètres ». Le résultat est visible : l’Azerbaïdjan avance, la Russie se réinvente courtier cynique, la Turquie capitalise, et l’Arménie, amputée de ses illusions de parapluie russe, restera une fois de plus seule au pied du mur et c’est là un problème !  Emmanuel Macron sait pourtant qu’un signal crédible se mesure à son coût. Il aurait pu convertir la visite en pivot : annoncer une mission européenne élargie et durable à la frontière, conditionner des accords énergétiques avec Bakou au respect de paramètres vérifiables comme la libération des otages détenus, ou annoncer une résolution à l’ONU sur la protection des déplacés d’Artsakh, fût-elle bloquée, pour fixer un cadre normatif. Au lieu de cela, le Sommet de la communauté politique européenne et la visite d’Etat se sont transformés en une démonstration de soutien au maintien au pouvoir de Nikol Pachinian, si forte, qu’elle en est devenue gênante et peut-être même contre-productive. Un Premier ministre arménien qui, dès la séquence Europe et France achevée, a retrouvé ses accents d’autocrate vulgaire. Chaque jour, de nouveaux procès sont intentés aux partis d’opposition, des militants arrêtés. Chaque jour, des menaces sont prononcées en toute impunité à l’égard de citoyens. Chaque jour, des insultes sont proférées avec en toile de fond un racisme à l’égard des Arméniens d’Artsakh qui est à peine voilé. Nikol Pachinian surfe de nouveau sur un populisme assumé et mobilise l’ensemble de l’appareil de l’Etat pour assurer sa réélection. Et il le fait ouvertement car il sait que les observateurs européens fermeront les yeux sur toutes les violations du code électoral. Car comme l’avait dit Emmanuel Macron en 2022, un soir à Marseille : “ Le problème, c’est Nikol Pachinian ”.
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par Serge Mardirossian 28 mai 2026
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