L’Europe fait campagne pour Nikol Pachinian

A l’approche des élections législatives du 7 juin, l’Europe apporte son soutien au Premier ministre arménien, jugeant sa réélection “ essentielle à la paix, à la stabilisation dans la région et au maintien du rapprochement de l'Arménie avec l'Occident ”.


PAR ANNE-MARIE MOURADIAN


Inquiète des tensions politiques internes en Arménie et craignant la victoire d’une faction pro-russe, l’UE prête son assistance au pouvoir en place dont elle espère la continuité. Le pire scénario à ses yeux serait une répétition de ce qui s’est passé en Géorgie voisine, pays longtemps engagé sur la voie de l’intégration européenne mais où, contre toute attente, le parti pro-russe, « Rêve géorgien », a pris le pouvoir en 2012 et conforté sa domination au scrutin de 2024.


“ La Russie, principal adversaire de l’UE en Arménie ”

“ Malgré ses démarches récentes en direction de l’UE, Erevan reste étroitement lié à Moscou ”, indique un rapport du Service européen pour l'action extérieure (SEAE) intitulé « Political Framework for a Crisis Approach for Armenia ». La Russie y est identifiée comme le principal adversaire de l’Europe en Arménie. Le Kremlin renforce ses pressions sur Erevan en exploitant la forte dépendance économique du pays dans une série de domaines et sa fragilité sécuritaire, souligne le document. Et de citer entre autres, le maintien de la base militaire russe de Gyumri et le contrôle par des entreprises russes d’infrastructures arméniennes névralgiques dans les secteurs du gaz, du rail et des télécommunications.

Sont évoquées, parmi les risques de déstabilisation attribués à la Russie, une hausse du prix du gaz que Moscou fournit actuellement à Erevan à un prix très avantageux, une baisse des échanges commerciaux pour certains produits essentiels et l’exploitation des tensions et craintes liées à la Turquie et à l’Azerbaïdjan. Le Service diplomatique européen met en garde : “ Si les déclarations de soutien politique de Bruxelles à l’Arménie ne sont pas suivies d’actions concrètes, le risque est que la Russie intervienne davantage et que l’UE manque une opportunité historique permettant aux acteurs régionaux de s’éloigner de l’influence de Moscou à un moment où celle-ci s’affaiblit. ”


Dans ce cadre, l’UE a envoyé un “ groupe d’intervention rapide hybride ” chargé d’aider les autorités arméniennes à détecter et à contrer les campagnes de désinformation menées par Moscou pour empêcher la réélection de Nikol Pachinian le 7 juin. L’espoir est de reproduire en Arménie le succès obtenu en Moldavie où Bruxelles avait dépêché une équipe similaire et où deux formations jugées pro-russes avaient été disqualifiées aux élections de 2025 remportées par les dirigeants pro-occidentaux. Pour les partis d’opposition, dont Arménie forte, de Samvel Karapétian, l’UE qui prétend combattre les influences étrangères, manque de neutralité et fait elle-même preuve d’ingérence dans la vie politique du pays.


Toujours dans sa ligne de confrontation anti-russe, l’UE prévoit également de déployer en Arménie une mission de partenariat chargée de contrer les “ activités déstabilisatrices ” du Kremlin. Comptant 20 à 30 personnes, la mission devrait être opérationnelle durant deux ans et aider Erevan à “ lutter contre les menaces hybrides, la manipulation et l’ingérence étrangères en matière d’information et la cybercriminalité, ainsi que les flux financiers illicites dans le contexte électoral et politique ”, selon un document qu’a pu se procurer Radio Free Europe/Radio Liberty.

 Quand viendra l’heure du choix 

En réponse aux pressions russes, le Premier ministre Pachinian menace régulièrement d’un retrait de l’Arménie de l'Union économique eurasiatique (UEE) et de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), deux blocs pilotés par Moscou. De fait, l’adhésion de l’Arménie à l’UE est incompatible avec son appartenance à l’Union eurasiatique. Celle-ci imposant un tarif extérieur commun, un pays ne peut pas participer simultanément à une union douanière avec l'Europe ; au-delà des ultimatums du président Poutine, c’est une réalité juridique. Face à ce dilemme, Nikol Pachinian  affirme que lorsque le moment sera venu de faire un choix, il reviendra aux Arméniens de le faire. L’art de se hâter avec lenteur, les ambiguïtés européennes laissant planer de grands doutes sur l’évolution du processus d’adhésion, à supposer qu’il puisse aboutir un jour.


Quant à un retrait de l’Organisation du traité de sécurité collective, l’idée séduit une large partie de la population arménienne en colère contre la « trahison » de Moscou au Haut-Karabagh mais sa concrétisation demeure elle aussi incertaine. Une rupture brutale exposerait l’Arménie à de nouveaux dangers car même si elle ne peut plus se fier à la protection de Moscou, aucune autre puissance ne semble en mesure de garantir son intégrité.

L’influence de l’Europe demeure réduite, sans capacité directe à infléchir la géopolitique régionale, sans garanties sécuritaires ni dispositifs de dissuasion susceptibles de modifier le rapport de force établi par l’Azerbaïdjan. Si Erevan a compris la nécessité de diversifier ses partenaires, il ne semble plus se faire  trop d’illusions sur les limites de l’engagement de ses nouveaux « alliés ».


 Business first

A la recherche depuis l’invasion russe en Ukraine de nouveaux partenaires riches en ressources naturelles, l’Europe soutient fermement le projet de « Route Trump » (TRIPP).  La guerre en Iran pourrait encore compliquer la situation mais s’il est achevé, ce corridor qui doit relier Kars en Turquie à Bakou en traversant  l’Arménie le long de la frontière iranienne, facilitera grandement la connexion entre l’UE et l’Asie centrale, et au-delà avec la Chine. Il transformera un “ territoire autrefois fragmenté en un réseau de connectivité cohérent ”, s’ajoutant aux grands chantiers arméniens de transit régional en construction comme le corridor Nord-Sud (1).

Pour Ankara, la « Voie Trump » correspond à un objectif du panturquisme en lui ouvrant un accès direct sans obstacle (arménien) à Bakou et aux pays turciques d’Asie centrale. L’avenir incertain de la TRIPP, les conditions imposées par Bakou pour signer la paix, la vulnérabilité de l’Arménie en l’absence de garanties sécuritaires, sont “ des enjeux émotionnellement chargés ” pour les Arméniens, reconnaît un diplomate européen.

Au milieu des tensions, l’UE n’a de cesse de féliciter Nikol Pachinian pour son “ courageux engagement en faveur de la paix ” et son pragmatisme. Il n’en a pas toujours été ainsi. En visite à Bruxelles en juillet 2018 au lendemain de la Révolution de velours, le nouveau Premier ministre avait surpris en semblant avoir des attentes irréalistes quant au montant de l’aide financière que l'UE serait prête à apporter à Erevan. “ Il a paru à l’époque assez arrogant, imbu de lui-même ” se rappelle-t-on, “ son comportement a suscité des inquiétudes quant aux capacités de son gouvernement ”.  Aujourd’hui, celui que des observateurs à Bruxelles décrivent comme un dirigeant “ rusé ”, à la “ rhétorique populiste ” et “ au style de leadership quelque peu atypique qui irrite même ses partisans ”, bénéficie d’une grande bienveillance de la part des Européens.


 Grand show à Erevan

En choisissant Erevan pour accueillir le 4 mai, le 8e Sommet de la Communauté politique européenne réunissant les dirigeants d'une cinquantaine de pays du continent, l’Europe donne “ un signal fort ” destiné à projeter une image de soutien et de proximité avec l’Arménie. Dans la foulée, la capitale abrite aussi les 4 et 5 mai, le premier Sommet UE-Arménie.

Le partenariat avec l’UE défini par l’accord CEPA en vigueur depuis 2021, est bénéfique pour l’Arménie, petit pays où l'aide financière et technique européenne a un impact concret au niveau politique et économique en influant sur le rythme des réformes, l’orientation des investissements et les opportunités offertes à la société civile. Reste à voir dans quelle mesure son renforcement célébré le 5 mai, débouchera, au-delà des communiqués ronflants, sur des résultats tangibles et un engagement durable. Si l’Europe affiche sa volonté de resserrer le dialogue avec Erevan, de faciliter les procédures de libéralisation des visas – une « Arlésienne » – , d’offrir de nouveaux programmes d’assistance susceptibles d’alléger les contraintes économiques de l’Arménie, les décisions resteront tributaires des équilibres internationaux fluctuants dans le Caucase, des intérêts géoéconomiques et de la dépendance énergétique de l’UE accentuée par le chaos dans le détroit d’Ormuz.


Membre depuis novembre 2025 de la Réunion consultative des chefs d'État d'Asie centrale, l’Azerbaïdjan aspire de son côté à devenir un acteur incontournable de la géopolitique régionale et de la coopération eurasienne. A Bakou, le 11 mars, le président du Conseil européen Antonio Costa, et le président Aliev, ont salué le renforcement du partenariat stratégique UE-Azerbaïdjan qualifié par le premier de “ plus important que jamais ”.


(1) Allant de la frontière géorgienne à Meghri à la frontière iranienne, via Gyumri, Ashtarak, Erevan, Goris, Kapan.


par Varoujan MARDIKIAN 1 mai 2026
Comment les Arméniens rescapés du Génocide ont-ils vécu leur installation à Alfortville ? Quel regard le pays d’accueil a-t-il porté sur leur intégration ? Fruit d’un partenariat entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille, l’exposition organisée à Alfortville par l’historien Sevan Ananian, avec le soutien de la municipalité, revient sur cette période.
par Peniamin HAGI MANOUGIAN 1 mai 2026
Ce 24 Avril marque un double rendez-vous : la ressortie en salles de Sans retour possible (1983), film co-réalisé par Serge Avédikian et Jacques Kébadian, et la publication d'Un mur contre l'oubli, ouvrage conçu par ce dernier à partir de cette matière filmique. À cette occasion, Serge Avédikian revient sur un geste cinématographique né de la nécessité de transmettre et de faire mémoire, dont la portée et les résonances se prolongent encore aujourd'hui.
par Almasd LELOIRE KERACKIAN 1 mai 2026
Des souvenirs familiaux aux tapis rouges des Oscars, il trace un parcours singulier entre héritage, identité et création. À travers ses films, il explore l’intime pour mieux toucher à l’universel et porter une voix encore trop rare à Hollywood. Le film qu’il a coproduit Sinners (Les Pécheurs) avec le réalisateur Ryan Coogler et son épouse Zinzi Coogler a été nommé dans 16 catégories aux Oscars. Sinners a remporté quatre statuettes.
par Harout MARDIROSSIAN 1 mai 2026
On ne le sait pas suffisamment, mais le HOM, les Croix de secours arméniennes, est reconnu comme une organisation non gouvernementale (Ong) qui dispose depuis près de 50 ans du droit à participer plusieurs fois par an aux travaux de l’ONU au sein de plusieurs commissions et conférences. Une présence qui lui a permis de “ porter la voix des femmes arméniennes ” comme l’a confié à France Arménie, Aroussiag Melkonian, la présidente au niveau mondial du HOM.
par Tigrane YEGAVIAN - Photos Melkon AJAMIAN 30 avril 2026
À deux mois du scrutin législatif du 7 juin 2026, rendez-vous électoral crucial pour l'avenir de l'Arménie, la transnation arménienne s'est réunie à Paris les 11 et 12 avril 2026. Organisée à la Maison de la Mutualité, cette conférence de mobilisation de la Diaspora arménienne a bénéficié de la logistique et des réseaux de la FRA Dachnaktsoutioun en Diaspora et s'est donnée pour mission de faire entendre une autre voix, un autre positionnement politique articulé autour de la défense intransigeante de la Cause arménienne. Dans un contexte de crise existentielle sans précédent, cet événement a marqué l'émergence d'un contre-narratif face au discours officiel d'Erevan, une affirmation claire d'une arménité fondée sur la résistance et la dignité — et non sur la résilience passive
par Varoujan MARDIKIAN 30 avril 2026
À un mois et demi des élections et en plein processus de normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, le message du 24-Avril de Nikol Pachinian a torpillé les fondamentaux de la Cause arménienne
par Sacha VAYTET CAZARIAN 30 avril 2026
111 ans après le Génocide des Arméniens, les commémorations ont une nouvelle fois rassemblé largement, mêlant recueillement, engagement et transmission aux nouvelles générations. Preuve en est, la présence exceptionnelle du Premier ministre français Sébastien Lecornu lors de la cérémonie républicaine du 24-Avril
par Tigrane YEGAVIAN 30 avril 2026
Entre crises économiques, tensions géopolitiques et guerres régionales, les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont commémoré le 24-Avril dans des conditions exceptionnellement difficiles. Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan résonne comme un abandon.
par Zmrouthe AUBOZIAN 30 avril 2026
111 ans sont passés depuis le funeste 24-Avril-1915 à Constantinople et 61 ans depuis la première commémoration publique de ce Génocide.
par Harout MARDIROSSIAN 30 avril 2026
Alors que le Premier ministre, Sébastien Lecornu, était à Marseille, les cérémonies à Paris ont été marquées par la présence du nouveau maire, Emmanuel Grégoire, et par une belle mobilisation de la jeunesse lors de la marche pour la Justice.