Sevan Ananian : “ Nous avons montré comment les Arméniens ont participé à l’histoire d’Alfortville ”

Comment les Arméniens rescapés du Génocide ont-ils vécu leur installation à Alfortville ? Quel regard le pays d’accueil a-t-il porté sur leur intégration ? Fruit d’un partenariat entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille, l’exposition organisée à Alfortville par l’historien Sevan Ananian, avec le soutien de la municipalité, revient sur cette période. 


PROPOS RECUEILLIS PAR VAROUJAN MARDIKIAN

 

France Arménie : Pourquoi avoir organisé cette exposition (1) ?

Sevan Ananian : L’idée nous a été suggérée par la Municipalité d’Alfortville, l’an dernier, dans le cadre des célébrations des 140 ans de la création de la commune. Il s’agissait de montrer comment les Arméniens avaient participé à l’histoire de la ville. Il nous a semblé qu’un tel sujet méritait d’être traité en profondeur, dans ses multiples dimensions. Or, de par mes recherches antérieures, et avec les documents que nous avions collectés depuis 2023 dans le cadre du partenariat entre la Maison de la Culture arménienne (MCA) d’Alfortville et l’Association pour la Recherche et l’Archivage de la Mémoire arménienne (ARAM), nous avions suffisamment de matière et d’expertise pour mener à bien ce projet.


Cette exposition que vous avez réalisée est donc le fruit d’une collaboration entre la MCA d’Alfortville et l’Association ARAM de Marseille. Comment celle-ci s’est-elle concrétisée ?

En 2023, la MCA et ARAM ont convenu d’un partenariat. L’idée était de permettre à ARAM de travailler plus efficacement en région parisienne grâce à un local mis à sa disposition dans l’annexe de la MCA, ainsi qu’un soutien matériel et humain conséquent. Je suis membre des deux associations, ce qui facilite les choses, et avec moi, une dizaine de bénévoles participe aux activités de recueil, d’archivage, de numérisation et de valorisation des documents. Nous sommes heureux de prêter main-forte à l’équipe de Marseille qui a réuni depuis plus de trente ans des tonnes de documents, par dizaines de milliers, et est devenue un passage obligé pour de nombreux chercheurs, documentaristes, artistes, particuliers et associations qui se renseignent sur le passé des Arméniens de France.

Je dois préciser que j’ai pris la responsabilité de cette exposition, et j’ai bénéficié pour cela d’une totale liberté. Il est donc bien évident que ni la MCA ni ARAM ne sont redevables des choix que j’ai opérés et n’auraient aucunement à répondre à d’éventuelles critiques. Reste que la collaboration entre ces deux associations a été déterminante et leur soutien indispensable. La communauté arménienne, et la société française d’une façon générale, a la chance de pouvoir compter sur un immense réseau d’associations par lesquelles les individus, selon leurs aspirations et leurs sensibilités, fédèrent leurs énergies, agissent par et pour eux-mêmes, sans attendre d’en haut, dans une multitude de domaines.


Comment la Municipalité d’Alfortville a-t-elle accueilli le projet ?

La Municipalité, poursuivant une tradition ininterrompue depuis les années 1960, soutient activement les associations arméniennes, en particulier la MCA, qui a fait la preuve, en 50 ans d’existence, de son savoir-faire et de son utilité. La ville assume fièrement son caractère multiculturel et revendique sa part arménienne comme constitutive de son identité.

Nous avions exposé vingt panneaux lors du festival des associations arméniennes d’Alfortville « Festiv’hay » en juin 2025, en plein air, sur une journée. La Municipalité nous a proposé de renouveler l’expérience sur une semaine entière, dans son bel espace culturel « Le 148 », en mettant à notre disposition tous les équipements nécessaires. Cela nous a laissé le temps de l’enrichir considérablement, notamment grâce à la confiance de personnes qui nous ont prêté de superbes objets et documents familiaux, dont certains rarissimes. Aux panneaux s’ajoutent donc des vitrines, devant lesquelles le public peut accéder à une connaissance à la fois plus complète et plus sensible de la vie de la première génération d’Arméniens arrivée en France.


Quel a été le programme de cette exposition ?

Nous avons accueilli un cycle de conférences avec Boris Adjemian sur la Bibliothèque Nubar et son premier conservateur Aram Andonian, Patrice Djololian sur la collection de photographies de son père Krikor qui dirigeait le célèbre Studio Arax, et Astrig Atamian sur les communistes arméniens en France. Nous avons eu le plaisir d’écouter le trio Sevana Tchakerian. Des classes du collège arménien Kevork Arabian et du lycée Maximilien Perret ont pu aussi profiter d’une visite guidée gratuite.


Qu’attendez-vous des visiteurs de l’exposition, ainsi que des politiques et des médias, après son déroulement ?

Nous n’avons pas conçu cette exposition pour offrir un prêt-à-penser au visiteur. A chacun de prendre connaissance de son contenu, de se confronter aux documents et d’en méditer le sens. Pour ce qui me concerne, j’espère qu’elle contribuera à développer l’idée que les Arméniens font partie de l’histoire d’Alfortville et réciproquement. Qu’il en va de même pour tous les Arméniens dans les lieux où ils sont établis, et au-delà de notre communauté, pour tous les immigrés et leurs descendants avec la France.


Alfortville est souvent citée en exemple en matière d’intégration de sa communauté arménienne. Quelles sont les singularités de son installation, et en quoi cette exposition apporte-t-elle un regard neuf sur ses débuts ? Va-t-on jusqu’à battre en brèche certaines idées reçues ?

Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de différences entre le « village arménien d’Alfortville » et les autres communautés populaires installées en France à la même époque. Il me semble surtout que le lieu a offert la possibilité à la communauté arménienne de s’enraciner en atteignant un seuil critique, en nombre et en densité, à même d’assurer sa pérennité.

Par ailleurs, il est vrai qu’un travail d’histoire peut, ou doit, bousculer certains récits tout faits et interroger certains poncifs mémoriels. Nous nous sommes efforcés de mener un travail rigoureux et honnête, et nous avons fait des choix assumés qui mettent en évidence une réalité vécue plus complexe qu’on pouvait s’y attendre, notamment pour les questions qui touchent à ce qu’on appelle l’intégration.

A ma connaissance, on avait encore très peu montré des traces du passé qui remettent en cause les récits habituels sur l’intégration réussie. Le corpus de sources que nous avons réunies permet de remonter aux racines de cette représentation et confirme que finalement, comme l’a souligné l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, on parlait des Arméniens et des autres étrangers dans l’entre-deux-guerres de la même manière que l’on parle aujourd’hui des Arabes, des Noirs, des musulmans, des Roms…, et que l’on parlait des juifs depuis la fin du XIXe siècle. 

Nous avons donc accordé une large place aux regards et aux représentations réciproques. La présence régulière des Arméniens d’Alfortville dans la rubrique des faits divers, les nombreux reportages dont ils font l’objet dans la presse nationale, avec un regard qui oscille entre condescendance, mépris et franche hostilité, tranchent avec l’idée répandue d’une communauté qui n’a pas fait de vague, qui n’a pas posé de problème. Et en sens inverse, dans de nombreux domaines, comme le travail, la vie familiale, la vie communautaire, même l’école d’une certaine façon, l’objectif était de cultiver l’entre-soi. A de rares exceptions près, la première génération n’a jamais appris le français.

On ne manque pas, à l’occasion du dépôt en préfecture des statuts de la première association, l’Union de la jeunesse arménienne en 1926, de montrer patte blanche en déclarant que son but est de “ faire pénétrer dans le caractère des Arméniens l’esprit de la culture française ”. Mais on se presse ensuite d’expliquer dans Haratch qu’en réalité, il doit s’agir de faire “ comme les animaux en milieu hostile, se réfugier dans notre coquille ” car “ l’environnement est néfaste ”.

“ Farouchement repliée sur elle-même ”, “ obéissant à ses propres lois ”, formant une “ enclave étrangère en terre de France ”, “ un village dont les pays les moins civilisés auraient honte ”, voilà comment l’on décrit le ghetto arménien d’Alfort-ville dans ces années-là.


L’intégration est au cœur de cette exposition. C’est une question plus centrale que jamais, aujourd’hui en France. Mais ne pensez-vous pas que contrairement aux années 80 et 90, les politiques et les médias ont tendance désormais à confondre intégration et assimilation ? Cette confusion n’est-elle pas préjudiciable à l’équilibre de la société et au vivre ensemble ?

J’observe que, depuis une vingtaine d’années, le conservatisme identitaire s’est partout banalisé de façon inquiétante. Il est vrai qu’au tournant des années 1980, comme l’a montré Vincent Martigny dans Dire la France (Presses de Sciences Po, 2016), nous avons connu un moment multiculturel assumé à la tête de l’Etat. Mais il s’est révélé n’être qu’une parenthèse.

Je dois avouer qu’à titre personnel, je regrette la façon dont les Arméniens sont de plus en plus souvent décrits en parangons de l’intégration réussie, pour mieux stigmatiser en creux d’autres communautés, issues de l’immigration coloniale et postcoloniale. Et je déplore aussi que certains parmi nous s’enorgueillissent bien aisément de cette récemment acquise « blanchité honoraire », pour employer un concept des études postcoloniales.


Cette exposition d’Alfortville est-elle vouée à devenir itinérante ?

Elle peut l’être sans trop de difficulté. Nous avons déjà été sollicités par le CNMA de Décines, qui la présentera pour un mois à partir du 23 mai 2026.


Au fond de vous, formez-vous le vœu que cette expérience inspire d’autres spécialistes chevronnés et bonnes volontés pour retracer, en d’autres lieux de France, l’histoire de l’installation de communautés arméniennes locales dans les années post-génocidaires ?

Ce serait une bonne idée. ARAM a présenté il y a trois ans une superbe exposition sur l’arrivée des Arméniens à Marseille et le Camp Oddo par lequel plusieurs milliers de ces réfugiés ont transité.

En région parisienne, nous espérons recueillir suffisamment de documents provenant des différentes localités dans lesquelles les Arméniens se sont installés dans les années 1920-1930 pour pouvoir présenter à terme une exposition plus ambitieuse sur une échelle plus large.

Il faudrait aussi pouvoir travailler sur une échelle de temps plus longue et étudier les vagues d’immigrations ultérieures, en provenance du Moyen-Orient et d’Arménie.


(1) « Alfortville, un village arménien, Années 1920-1930 » : exposition présentée du 13 au 19 avril, à l’Espace culturel « Le 148 », 148, rue Paul Vaillant-Couturier – 94140 Alfortville.


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    L'Union de la jeunesse d'Alfortville

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    Une famille arménienne d'Alfortville

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    Les scouts du Homenetmen prenant le bus à Alfortville

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