Des survivants à la mémoire : l’histoire filmée de Sans retour possible

Ce 24 Avril marque un double rendez-vous : la ressortie en salles de Sans retour possible (1983), film co-réalisé par Serge Avédikian et Jacques Kébadian, et la publication d'Un mur contre l'oubli, ouvrage conçu par ce dernier à partir de cette matière filmique. À cette occasion, Serge Avédikian revient sur un geste cinématographique né de la nécessité de transmettre et de faire mémoire, dont la portée et les résonances se prolongent encore aujourd'hui.

PAR PENIAMIN HAGI MANOUGIAN


A l'origine de Sans retour possible, il y a une exigence : celle de recueillir une parole menacée de disparition. Au début des années 1980, la génération des survivants du Génocide des Arméniens s'éteint peu à peu. “ Si nous ne le faisons pas maintenant, il sera trop tard, nous ne parviendrons plus à saisir cette parole. Il y avait là, notamment, une forme d’urgence ”, se souvient Serge Avédikian. Avec Jacques Kébadian, il entreprend alors un travail de collecte à travers la France et parcourt les grandes villes où la Diaspora arménienne est implantée, de Marseille à Lyon, de Valence à la région parisienne, pour identifier progressivement des témoins.


Ce travail de repérage donnera aussi lieu à une collecte bien plus large que le film lui-même : tous les témoignages ne pourront être intégrés au montage final, mais ils sont conservés, archivés et déposés notamment à des fins de recherche. Le projet dépasse rapidement le cadre d'une œuvre audiovisuelle pour devenir un véritable travail de mémoire.


Le film se construit dans une économie de moyens, porté par des réseaux d’amis et du matériel prêté, guidé avant tout par une rigueur formelle marquée. Le choix du film de 16 mm s'impose pour affirmer pleinement sa dimension cinématographique. Caméra fixe, durée assumée et parole laissée intacte, le dispositif vise à restituer, sans artifice, la densité des récits. “ Ce n'était pas un reportage, mais un documentaire de création. Un documentaire pensé et construit ”, précise Avédikian. Le travail de montage s’attache dès lors à éviter toute redondance, tout en respectant la singularité de chaque parcours. Il s’agit de faire dialoguer les voix et de créer une continuité sans uniformiser. Le titre lui-même porte une charge historique. Sans retour possible renvoie au tampon apposé sur les passeports des rescapés arméniens arrivés en France après le Génocide, munis du titre Nansen : la mention “ Sans retour ”. En y ajoutant “ possible ”, les réalisateurs prolongent cette réalité dans une rupture irréversible avec une terre, une langue, un monde.


Mais au-delà du geste documentaire, le film interroge les modalités de la transmission. Destiné aux générations futures, il s'adresse à celles et ceux qui n'ont pas vécu l'événement mais en portent l'héritage. Entre les survivants et leurs descendants, un certain écart s’est progressivement installé. En effet, la deuxième génération, fréquemment engagée dans un processus d'ancrage social et de réussite professionnelle, a souvent choisi de reléguer au silence l'histoire familiale. Ce décalage s’est manifesté notamment lors de la diffusion du film à la télévision. Une partie du public rejette aussitôt l'image donnée, en y voyant notamment des corps vieillissants, des visages marqués, une parole hésitante, loin des figures valorisées de réussite.


Cette réception parfois contrastée révèle une difficulté plus profonde d’affronter une mémoire traumatique. Comme l'analyse aujourd’hui Avédikian, “ si le film a suscité de telles réactions, c’est qu’il touchait au plus profond, à quelque chose qu’ils peinaient eux-mêmes à exprimer ou à assumer ”. En refusant toute idéalisation, l'œuvre met au jour une réalité que certains auraient préféré maintenir dans l'ombre. Et c'est précisément cette exposition qui fonde sa force et son impact.


Quarante ans plus tard, sa portée s’est déplacée. Dans un contexte où les questions d’exil, d’identité et de mémoire resurgissent avec force, Sans retour possible trouve une résonance nouvelle. La disparition des témoins directs est désormais acquise, et le film apparaît comme l’un des rares espaces où leur parole subsiste dans sa forme la plus immédiate. Pour Avédikian, l’enjeu ne réside plus dans la démonstration : “ Les preuves sont partout : dans les images, dans les photographies, dans les témoignages ”. Il s’agit désormais de comprendre, de mettre en relation les trajectoires individuelles avec les dynamiques géopolitiques contemporaines, et d’interroger les continuités comme les ruptures entre les générations.

Du mouvement à la page, une même mémoire


La parution du livre Un mur contre l’oubli, seize récits arméniens prolonge cette réflexion dans un autre rapport au temps et à l’image. Conçu par Jacques Kébadian à partir des images du film, l'ouvrage reprend les témoignages des survivants sous la forme de photogrammes sous-titrés. Isolées du flux narratif, ces images fixes acquièrent une autonomie nouvelle : le spectateur devient lecteur, libre de son rythme, pouvant s’attarder sur un détail, un regard, une expression. De plus, ces images sont accompagnées de textes écrits par des historiens, chercheurs, écrivains et spécialistes du cinéma, dont la plupart appartiennent à la génération des descendants de rescapés. Parmi les contributeurs figurent ainsi Janine Altounian, Alain Bergala, Nicole Brenez ou encore Anaïd Donabédian-Demopoulos. Certains ont écrit à partir de leurs origines familiales, sur la ville d'origine de leurs parents ou grands-parents, d'autres à partir de leur regard de cinéaste ou de critique.


Le livre s'inscrit par ailleurs dans un projet artistique plus vaste. L'installation éponyme, présentée en 2006 au Parc de la Villette, projetait ces témoignages sur une carte du peuplement arménien d'avant 1915, faisant réapparaître les visages des survivants sur les territoires dont ils avaient été chassés. Plus qu’un livre d’images, Un mur contre l’oubli fait résonner à nouveau la parole des survivants, en la déplaçant du cinéma vers l’espace du livre.


Dans le parcours de Serge Avédikian, cette actualité s'inscrit dans une réflexion plus large sur la mémoire et le temps. Longtemps engagé dans une pratique artistique tournée vers la contemporanéité, notamment au théâtre, et nourri par les grandes figures de la scène cinématographique française, il en est venu progressivement à interroger les traces, les héritages, les filiations. Ce déplacement n’est pas initial, mais construit et lié surtout à une trajectoire personnelle. Au cœur de son œuvre, une conviction persiste : “ Se penser historiquement ”. Pour Avédikian, la mémoire n’est pas une injonction, mais une nécessité intime. Comprendre d’où l’on vient permet de se situer dans le présent. “ Il faut savoir qui étaient ses arrière-grands-parents, ses grands-parents, ses parents, et qui l'on est soi-même ”.


Avec la ressortie de Sans retour possible et la publication d’Un mur contre l’oubli, ce double geste – filmique et éditorial – réactive une même interrogation. Comment rendre visible ce qui disparaît ? Comment faire circuler une parole lorsque ceux qui la portaient ne sont plus là ? Entre mouvement et immobilité, entre cinéma et livre, une même tentative persiste, celle de maintenir ouverte la possibilité d’un dialogue avec le passé.

 

Infos pratiques :
• Sans retour possible (Anemic Films), de Serge Avédikian et Jacques Kébadian, projeté à Paris les 22, 24 et 27 avril et à Marseille le 28 avril.
Contact : jkebadian@orange.fr
01-43-38-84-16

• La ressortie est accompagnée de la parution du livre Un mur contre l'oubli, seize récits arméniens (éditions Marest), dirigé par Jacques Kébadian, sous la responsabilité éditoriale de Nicole Brenez. En librairie le 24 Avril 2026 — 25 €.



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