Sev Ohanian aux Oscars Le parcours d’un conteur engagé
Des souvenirs familiaux aux tapis rouges des Oscars, il trace un parcours singulier entre héritage, identité et création. À travers ses films, il explore l’intime pour mieux toucher à l’universel et porter une voix encore trop rare à Hollywood. Le film qu’il a coproduit Sinners (Les Pécheurs) avec le réalisateur Ryan Coogler et son épouse Zinzi Coogler a été nommé dans 16 catégories aux Oscars. Sinners a remporté quatre statuettes.
INTERVIEW PAR ALMASD LELOIRE KÉRACKIAN
France Arménie : Que faisiez-vous quelques heures avant la cérémonie des Oscars ?
Sev Ohanian : J’ai eu la chance d’être entouré de ma femme, Natalie Qasabian, de ma sœur Ramela et de mes parents, Suren et Vartuhi, que j’avais invités aux Oscars. Nous nous sommes préparés dans un hôtel à proximité. Nous avons ouvert une bouteille de champagne, pris une petite gorgée, et surtout pris un moment pour réaliser le chemin parcouru par notre famille depuis son arrivée aux États-Unis, il y a plusieurs décennies. Un moment de célébration très émouvant pour nous tous, descendants d’émigrants.
C’était au moins votre deuxième participation aux Oscars. Comment vous êtes-vous préparé pour cet événement ?
Notre film Judas and the Black Messiah avait été nommé six fois et avait remporté deux Oscars. Mais à cause du Covid, lors de cette édition-là, nous n’avions pas tous pu être présents. De mon côté, je tournais en Colombie au moment de la cérémonie, en plein confinement. Nous avions donc suivi l’événement à distance. Cette année, en revanche, c’était très différent. Être présent sur place, entouré de centaines de professionnels du cinéma, pour célébrer ensemble le travail accompli, a été une expérience vraiment unique.
Comment avez-vous rencontré Ryan Coogler, réalisateur de Sinners mais aussi de Black Panther et Creed ?
Je l’ai rencontré à l’école de cinéma de l’University of Southern California, où j’ai également rencontré ma femme, Natalie Qasabian. À l’époque, j’étais probablement le seul étudiant arménien. Avant même d’entrer à l’école, j’avais réalisé un film arménien, et Ryan a été la première personne non arménienne à qui je l’ai montré. A ce moment-là, je craignais qu’il ne le comprenne pas. A ma grande surprise, il s’y est immédiatement reconnu. Il a vu sa propre famille dans mes personnages. Cela m’a appris une chose essentielle : plus une histoire est enracinée dans une culture spécifique, plus elle peut toucher à quelque chose d’universel, de fondamentalement humain.
Votre premier film, My Big Fat Armenian Family, (Ma grande famille arménienne) était une comédie très ancrée dans notre culture. Avez-vous d’autres projets similaires ?
Absolument. Ce premier film me tient particulièrement à cœur. J’ai construit ma carrière avec l’espoir de promouvoir des histoires qui parlent au public et aussi pouvoir revenir à ce type de récit. Aujourd’hui, mes partenaires chez Proximity Media, Ryan et Zinzi Coogler, m’encouragent à développer plusieurs projets. L’un d’eux est un long-métrage avec un casting international, incluant une actrice arménienne. Nous travaillons également sur une série télévisée consacrée aux immigrés arméniens à Los Angeles. Ce sont des projets ambitieux qui demandent du temps, mais j’espère sincèrement les voir aboutir.
En quoi votre éducation arménienne a-t-elle influencé votre passion pour le storytelling, la narration par l’image ?
J’ai grandi dans une famille très soudée, et aussi une famille élargie au sein d’une importante communauté arménienne en Californie du Sud. Ils m’ont inculqué la culture et le sentiment communautaire. Très jeune, mes parents nous ont inscrits, ma sœur et moi, dans des activités de scoutisme (Homenetmen). Dès l’âge de 10 ans nous allions aux réunions pour étudier notre histoire, les valeurs et les bases de notre culture arménienne. Plus tard, de 16 ans à 20 ans, j’y ai moi-même occupé des responsabilités. Cela m’a appris la rigueur, la créativité, l’organisation, la résolution de problèmes et le sens du collectif. Tout ce que je fais aujourd’hui en tant que réalisateur, producteur et scénariste trouve en partie son origine dans cette éducation.
Quand et comment aborder les questions de discrimination dans vos films ?
Il n’y a pas de moment idéal ou non pour raconter ces histoires d’individus marginalisés. Dans l’histoire des Arméniens, certains longs métrages ont déjà abordé ces sujets, comme Ararat, d’Atom Egoyan ou The Promise, de Terry George. Ils abordent les thèmes du trauma et de l’histoire tragique.
Pour ma part, je souhaite proposer des récits plus porteurs d’espoir. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire des films sur notre tragédie. Tenant compte de ma carrière, je considère que montrer la beauté, la résilience et l’humanité du peuple arménien me semble tout aussi essentiel. J’ai confiance dans le futur car à l’international, il y a de grands talents qui émergent.
Que représentent pour vous ces récompenses et nominations aux Oscars ?
Les 16 nominations sont un record mondial pour notre film Sinners. Le simple fait d’être nommé a déjà été une immense reconnaissance. Le scénariste et réalisateur Ryan Coogler a mis toute son inventivité dans ce film. C’est un leader incontestable et un visionnaire. C’est le fruit d’un travail collectif porté par des artistes incroyablement talentueux qui ont œuvré devant la caméra et aussi dans les coulisses.
Les récompenses de meilleur scénario original pour Ryan Coogler, de meilleur acteur pour Michael B. Jordan, de meilleure musique pour Ludwig Goransson, de meilleure directrice de la photographie pour Autumn Durald Arkapaw (première femme à remporter cet Oscar) ont été des moments très forts émotionnellement. J’espère qu’elles permettront d’ouvrir la voie à davantage de films originaux à l’avenir.
Tout métier comporte son lot de contraintes mais, malgré cela, je me sens extrêmement chanceux de faire ce métier. Raconter des histoires capables de toucher, d’inspirer ou d’éduquer est un privilège rare.
Avez-vous des projets de rêve ?
Bien sûr. Il y a énormément d’histoires que j’aimerais porter à l’écran : des livres, des films, voire des jeux vidéo. Du côté arménien, des œuvres comme Les 40 jours du Musa Dagh ou l’histoire de l’opération Némésis sont fascinantes. Mais pour l’instant, je souhaite me concentrer sur des récits contemporains et inspirants. J’aimerais également beaucoup assister un jour au Festival du film Golden Apricot à Erevan. J’ai eu la chance d’aller au Festival de Cannes pour notre premier film Fruitvale station. Je me souviendrai toujours qu’une boutique de Los Angeles, tenue par des Arméniens, m’avait prêté un smoking gratuitement pour pouvoir accéder au tapis rouge. C’était pour m’encourager à réaliser mes rêves et je leur en suis très reconnaissant.
Peut-on imaginer davantage de coproductions internationales arméniennes ?
Elles existent déjà et vont continuer à se développer. Je pense à A Winter’s Song (Une chanson d’hiver) d’Angela Asatrian, avec d’excellents artistes de Los Angeles et d’Erevan. Des initiatives comme l’Armenian Film Society à Los Angeles jouent un rôle essentiel dans la promotion du cinéma arménien à l’échelle internationale en vue aussi de créer une communauté créative.
Je tiens à remercier chaleureusement les lecteurs franco-arméniens. Le soutien sincère de la Diaspora arménienne à travers le monde a été déterminant dans mon parcours quand j’ai démarré avec My Big Fat Armenian family. Sans cet encouragement, je n’aurais peut-être jamais poursuivi dans cette voie. J’espère continuer à créer et à apporter ma contribution.









