Les communautés du Moyen-Orient ont commémoré dans la précarité et l'isolement

Entre crises économiques, tensions géopolitiques et guerres régionales, les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont commémoré le 24-Avril dans des conditions exceptionnellement difficiles. Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan résonne comme un abandon.


Alep : survivre sous un nouveau régime hostile

Dans la capitale économique syrienne, la chute du régime Assad n'a pas apporté le soulagement espéré. Bien au contraire, la communauté arménienne d'Alep, l'une des plus anciennes et importantes du Moyen-Orient, fait face à une détérioration sans précédent de ses conditions de vie. La crise économique frappe de plein fouet les Arméniens et les chrétiens en général. Le chômage touche particulièrement les artisans, colonne vertébrale traditionnelle de cette communauté connue pour son savoir-faire. Les boutiques restent fermées, le commerce est au point mort. Beaucoup y voient une forme de rétorsion de la part des partisans du nouveau pouvoir, acquis à une idéologie islamiste qui laisse peu de place aux minorités. “ La plupart pensent à partir, mais c'est très difficile, voire trop tard pour les familles qui ne peuvent refaire leur vie ailleurs ”, confie une source locale. Le niveau de vie s'est effondré, les familles peinent à joindre les deux bouts. Si l'électricité est revenue, l'eau courante reste intermittente.

Le 24-Avril a néanmoins été célébré selon la tradition œcuménique : les trois confessions arméniennes – apostolique, catholique et évangélique – se sont réunies cette année à Bethel, siège de l'Église arménienne évangélique. Une messe a été célébrée, suivie d'un dépôt de gerbe devant le khatchkar mémoriel. L'évêque apostolique, Mgr Makar Ashkarian, a également organisé un rassemblement scolaire réunissant les élèves du primaire au lycée dans les locaux de l'UGAB et de l’école Guerta Siradz. Mais contrairement à l'année dernière, il n'y a pas eu de marche aux flambeaux. Le changement de régime s’est fait sentir jusque dans ces commémorations. Les autorités locales ont été “ plus que réservées ” sur ces événements publics. Les boutiques ont fermé, mais sans les affiches dénonçant le Génocide qui, sous l'ancien régime, pavoisaient traditionnellement les rideaux de fer. Les consignes officielles ont été claires : pas question de s'en prendre à la Turquie, alliée stratégique du nouveau pouvoir syrien. Cette autocensure s'est étendue jusqu'aux manuels scolaires dont tous les passages critiques envers Ankara ont été retirés. Un silence imposé qui pèse lourd pour une communauté dont l'identité s'est forgée dans la mémoire du Génocide de 1915.

Liban : l’effondrement dans l’effondrement

Au pays du Cèdre, la situation n'est guère plus enviable. Si les Arméniens ont été relativement épargnés par les bombardements israéliens qui ont frappé le pays, le moral est au plus bas.

L'effondrement économique du Liban, qui dure depuis 2019, continue de broyer la classe moyenne arménienne. L'inflation galopante et la vie chère ont pulvérisé le pouvoir d'achat. Les familles ne peuvent plus assurer les frais de scolarité de leurs enfants, menaçant directement la transmission culturelle et linguistique qui fait la force de cette diaspora centenaire.

À cette détresse économique s'ajoute un stress psychologique permanent : le bruit incessant et insupportable des drones israéliens volant à basse altitude au-dessus des quartiers arméniens, l’écho atroce des bombardements dans la banlieue sud de Beyrouth, génèrent une angoisse profonde et un sentiment d'insécurité constant.


Des commémorations plus discrètes

Comme à Alep, il n'y a pas eu de marche aux flambeaux cette année. Les cérémonies principales se sont déroulées au Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie à Antélias le 23 avril, avec des discours et la traditionnelle intervention du catholicos Aram Ier. Des campagnes d'affichage ont eu lieu, mais beaucoup plus discrètes qu'en 2024, lorsque l'autoroute longeant le littoral était pavoisée de bannières. Les associations et clubs affiliés aux trois partis traditionnels arméniens se sont déplacés pour plusieurs manifestations disséminées dans le pays, sous le mot d'ordre : « Non au négationnisme, oui à la justice ». De leur côté, les Arméniens catholiques ont organisé une veillée le 23 avril à Bzommar en présence du patriarche Rafael Bédros Minassian, suivie d'une messe le 24 Avril à l'église arménienne catholique de Zalka.

Pour sa part, le Bureau du Hay Tad (la Cause arménienne) de la Fédération révolutionnaire arménienne au Liban, avait adressé des lettres aux ambassadeurs des pays ayant reconnu le Génocide arménien. Le message était clair : “ La reconnaissance doit devenir le fondement d'actions concrètes. ” Le communiqué établit un lien direct entre le Génocide de 1915 et le nettoyage ethnique de l'Artsakh (Haut-Karabagh) en septembre 2023, qu'il qualifie d'“ échec de la communauté internationale à assumer son engagement ”. Le Bureau a appelé à des actions concrètes : soutien au retour des Arméniens en Artsakh, libération des prisonniers détenus à Bakou, protection du patrimoine historique arménien, et renforcement des mécanismes internationaux de prévention des génocides.


Iran : commémorer sous contrainte

En République islamique d'Iran, les commémorations du 24-Avril ont suivi un modèle particulier, à mi-chemin entre tolérance et contrôle. Les cérémonies se sont déroulées traditionnellement dans les églises arméniennes de Téhéran et d'Ispahan (quartier de Nouvelle Djoulfa), dans les clubs culturels arméniens, et autour de monuments communautaires. 


Contrairement à la Diaspora occidentale, il n'y a pas eu de manifestations de rue massives. Le registre est resté liturgique et communautaire : messes, dépôts de fleurs, lectures, moments culturels. Cette particularité s'explique par la position ambiguë de Téhéran : la République islamique n'a jamais reconnu officiellement le Génocide arménien, pour ne pas froisser la Turquie. Mais elle tolère, voire accompagne discrètement les commémorations arméniennes. Le résultat a pu s'observer au travers de discours mémoriels autorisés mais dépolitisés, sans slogans contre la Turquie, avec un accent mis sur la souffrance historique universelle plutôt que sur les revendications politiques.


En 2026, les tensions militaires régionales ont pesé sur l'organisation des cérémonies. La priorité sécuritaire a limité les rassemblements visibles, poussant la communauté à la prudence. On a pu constater des cérémonies plus discrètes, davantage concentrées dans les espaces fermés (églises, salles communautaires), avec une tonalité plus spirituelle que politique. Pourtant, comme partout dans la Diaspora, le 24-Avril ne se limite pas au passé.


 Les Arméniens d'Iran établissent des parallèles entre la mémoire du Génocide et l'insécurité actuelle, entre 1915 et la tragédie de l'Artsakh, réfléchissant à la vulnérabilité persistante des minorités en temps de guerre. Dans ce contexte, l'Église arménienne joue un rôle encore plus structurant qu'ailleurs, assurant l'organisation des cérémonies, l'encadrement du discours et le maintien de la cohésion communautaire face à l'adversité.


Le silence assourdissant d’Erevan


Alors que ces communautés historiques, autrefois poumons de la Diaspora arménienne et relais stratégiques de la culture et de l'identité arméniennes au Moyen-Orient, luttent pour leur survie, le silence d'Erevan interpelle. Aucune initiative significative de la part de l'Arménie officielle pour atténuer leurs souffrances. Aucun plan d'aide, aucune solidarité institutionnelle visible. Ce silence s'inscrit dans un contexte où les agents du panturquisme ont tout intérêt à donner le coup de grâce à ces communautés fragilisées. Les Arméniens de Syrie, du Liban et d'Iran ont donc commémoré le 111e anniversaire du Génocide dans une solitude qui fait écho, de manière tragique, à l'abandon de 1915. Entre précarité économique, pressions politiques et guerres régionales, ces communautés résistent avec les moyens du bord : la foi, la mémoire, et une identité forgée dans l'adversité. Reste à savoir combien de temps encore elles pourront tenir. 


Cet article s'appuie sur des témoignages et observations recueillis auprès de membres des communautés arméniennes de Syrie, du Liban et d'Iran.


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