Armin Wegner retrouve un visage grace à la bande dessinée

Au Centre national de la Mémoire arménienne (CNMA), la première présentation de la bande dessinée consacrée au témoin allemand du Génocide des Arméniens a rappelé combien le courage d’un homme continue, plus d’un siècle après les faits, d’éclairer notre rapport à la mémoire et à sa transmission. 

Par Hovagim Yerganian 


 Il est des conférences qui dépassent le simple exercice de présentation d’un ouvrage. Celle organisée le 25 juin dernier au CNMA, en partenariat avec Lyon BD Festival dans le cadre du Mois de la bande dessinée, relevait de cette catégorie. Derrière la découverte d’un roman graphique se dessinait une réflexion plus vaste : comment transmettre l’histoire d’un génocide à travers un genre littéraire longtemps considéré comme un simple divertissement ? Comment raconter l’indicible sans le trahir ? Et comment faire revivre la figure d’un homme dont les photographies constituent aujourd’hui encore une part essentielle de la mémoire visuelle du Génocide des Arméniens ? 

Autour de la table, Paolo Cossi, dessinateur italien, Fabien Tillon, scénariste français, Michele (Mischa) Wegner, fils d’Armin Wegner, Laurent Mélikian, journaliste spécialiste de la bande dessinée, et Razmik Haboyan, coordinateur culturel du CNMA, ont pris le soin d’interroger le rôle du témoin, la responsabilité de l’artiste et la place de la mémoire dans une Europe qui continue de regarder son passé pour mieux comprendre son présent. 

Cette rencontre revêt surtout une portée symbolique particulière. Première présentation de l’album publié quelques semaines plus tôt aux éditions Des Ronds dans l’O, elle s’inscrit notamment dans la mission du CNMA : préserver les archives du Génocide des Arméniens tout en renouvelant sans cesse les formes de leur transmission. Comme le rappelait Razmik Haboyan en ouverture des échanges, si des centres de mémoire existent aujourd’hui, c’est aussi parce que des hommes comme Armin Wegner ont choisi, au péril de leur liberté, de documenter ce que d’autres voulaient effacer de l’Histoire. 

Armin Wegner ou le courage de regarder 


 Né en 1886 à Elberfeld, en Allemagne, Armin Wegner est mobilisé comme infirmier sanitaire au sein de l’armée allemande durant la Première Guerre mondiale. Affecté auprès des forces alliées de l’Empire ottoman, il découvre en 1915 l’immense entreprise d’extermination menée contre les Arméniens. 


 Alors que les autorités ottomanes interdisent toute documentation des déportations et des massacres, Wegner photographie clandestinement les colonnes de déportés, les camps de concentration du désert syrien et les survivants errant sur les routes de l’exil. Cachant ses négatifs dans sa ceinture afin d’échapper aux contrôles militaires, il parvient à les faire sortir de l’Empire ottoman. Aujourd’hui conservées dans plusieurs institutions, notamment au Deutsches Literaturarchiv de Marbach en Allemagne et au Musée-Institut du Génocide des Arméniens à Erevan, ces photographies deviendront, au fil des décennies, une part essentielle des preuves visuelles les plus précieuses du Génocide de 1915. La conférence a rappelé combien ces photographies continuent aujourd’hui encore de nourrir la recherche historique et la mémoire collective. 


 Mais Armin Wegner ne fut jamais un simple photographe de guerre. Poète, écrivain et humaniste, il consacre une grande partie de sa vie à défendre la Cause arménienne. Il plaide auprès du président américain Woodrow Wilson en faveur d’une patrie arménienne, témoigne en 1921 lors du procès de Soghomon Tehlirian, et multiplie conférences, publications et interventions pour faire connaître le sort des Arméniens et lutter contre l’oubli. Quelques années plus tard, son courage le conduit une nouvelle fois à affronter l’Histoire. Dès 1933, il adresse une lettre ouverte à Adolf Hitler dénonçant les premières persécutions antisémites. Ce geste exceptionnel lui vaut l’arrestation, la torture et l’internement avant son exil définitif en Italie. 


 Son parcours relie ainsi les deux grandes tragédies du XXᵉ siècle : témoin du Génocide des Arméniens, il devient également l’un des premiers intellectuels allemands à dénoncer publiquement la politique nazie. En 1967, l’Institut Yad Vashem lui décerne le titre de Juste parmi les Nations. L’année suivante, le catholicos Vazken Ier le distingue de l’ordre de Saint-Grégoire-l’Illuminateur. À sa mort, en 1978, une partie de ses cendres est transférée en Arménie où un hommage national lui est rendu au mémorial de Dzidzernagapert. 


  

Une bande dessinée pour transmettre 


 Si la figure d’Armin Wegner est connue des historiens et des spécialistes de la mémoire du Génocide des Arméniens, elle demeure largement méconnue du grand public. C’est précisément ce constat qui a conduit Paolo Cossi et Fabien Tillon à lui consacrer une bande dessinée. Mais les deux auteurs ont rapidement écarté l’idée d’une biographie chronologique classique. “ Il y en a assez des biopics ”, confiait Fabien Tillon au cours de la rencontre, expliquant avoir souhaité dépasser le simple récit de vie pour construire une véritable œuvre de fiction historique, où l’homme, sa mémoire et son héritage peuvent dialoguer avec une nouvelle génération. 


 L’album s’ouvre ainsi sur l’île volcanique de Stromboli, où Armin Wegner s’est installé après son exil d’Allemagne. Autour de lui, gravitent de jeunes archéologues allemands, français et italiens, personnages fictifs imaginés par le scénariste. Ce choix narratif n’a rien d’anecdotique, car il permet surtout d’inscrire l’histoire de Wegner dans une dimension européenne, tout en faisant de l’archéologie une métaphore de la mémoire. Comme les chercheurs fouillent les couches de la terre pour révéler les vestiges du passé, les protagonistes mettent progressivement au jour les souvenirs d’un homme hanté par ce qu’il a vu cinquante ans plus tôt. 


 “ La mémoire est une fouille permanente ”, résumait en substance Fabien Tillon, pour qui chaque génération doit poursuivre ce travail d’exhumation afin d’empêcher l’oubli de recouvrir les tragédies de l’Histoire. Le dessin de Paolo Cossi accompagne cette démarche avec une remarquable sobriété. Loin d’une palette spectaculaire, l’auteur a volontairement limité son univers graphique au noir, au blanc et au rouge. Le noir et blanc renvoient immédiatement aux photographies prises par Wegner en 1915, tandis que le rouge évoque simultanément le sang versé, le feu des violences et celui du volcan de Stromboli, présence constante dans l’album. “ Trop de couleurs auraient affaibli le propos ”, expliquait le dessinateur italien, pour qui l’économie graphique renforcerait la puissance émotionnelle du récit.  


 Plus encore que les faits historiques, l’ouvrage s’attache à restituer la dimension profondément humaine de son personnage principal. Armin Wegner n’y apparaît jamais comme un héros figé dans la légende. Les auteurs montrent un homme traversé par les doutes, les blessures psychologiques, la culpabilité du survivant et cette “ mélancolie du témoin ” évoquée au cours de la conférence par Razmik Haboyan. Une souffrance silencieuse qui accompagne celui qui a vu l’horreur sans jamais pouvoir véritablement s’en libérer.  


 Cette approche a particulièrement retenu l’attention du public. En refusant toute héroïsation excessive, Paolo Cossi et Fabien Tillon rappellent que de telles personnalités justes et intègres ne sont pas des figures mythologiques mais des hommes ordinaires confrontés à des choix extraordinaires. 


L’émotion d’un héritage vivant 


 L’un des moments les plus marquants de la soirée a été l’intervention de Michele (Mischa) Wegner, venu spécialement d’Italie. Son témoignage a révélé un père profondément marqué par les scènes auxquelles il avait assisté. “ Mon père criait la nuit jusqu’à la fin de sa vie ”, confiait-il, rappelant que les images du désert syrien ne l’avaient jamais quitté. Il a également évoqué un aspect moins connu de son parcours : Armin Wegner rêva toute sa vie d’écrire un grand roman sur le Génocide des Arméniens, projet qu’il ne parvint jamais à achever. Une vacance que la bande dessinée de Paolo Cossi et Fabien Tillon vient, en quelque sorte, combler aujourd’hui. 


 Plus qu’une présentation d’ouvrage, cette conférence aura rappelé que la mémoire n’est jamais figée. Elle se transmet, se réinvente et trouve de nouveaux langages pour continuer d’interroger les consciences. En donnant un visage renouvelé à Armin Wegner, cette bande dessinée prolonge le combat d’un homme qui, toute sa vie, refusa de détourner le regard. 


Armin Wegner, témoin du Génocide des Arméniens, Juste parmi les Nations, scénario Fabien Tillon, dessin Paolo Cossi. Éditions Des Ronds dans l’O, 220 pages, 26 €. 



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