Shape of absence ou l'exploration de la disparition à la Fondation Boghossian

À Bruxelles, la Fondation Boghossian présente Shape of absence, une exposition consacrée au photographe syro-arménien Hraïr Sarkissian. À travers son travail sur la Syrie, le patrimoine disparu et la mémoire, l’artiste interroge ce qui reste lorsque les objets et les lieux n’existent plus.

 par Marie Soghomonian 

 

Installée dans la Villa Empain, la Fondation Boghossian développe, sous la direction artistique de Louma Salamé, une programmation attentive aux échanges entre Orient et Occident, aux questions de transmission, de patrimoine et de mémoire. La proposition actuelle est à ce titre particulièrement intéressante : elle nous renvoie à la fois à la mémoire collective, à la mémoire individuelle et au rapport que chacun entretient avec un territoire. Shape of absence, présentée jusqu’au 24 janvier 2027, s’inscrit pleinement dans cette réflexion. 


Hraïr Sarkissian est né à Damas dans une famille arménienne. Photographe, il travaille depuis plusieurs années sur les territoires marqués par les conflits, les déplacements et la disparition. Son approche reste très éloignée d’une représentation directe de la violence. Il s’intéresse davantage à ses conséquences et aux traces qu’elle laisse. L’installation Stolen Past constitue l’un des points centraux de l’exposition. Elle est consacrée à quarante-huit pièces disparues du musée de Raqqa, en Syrie, dans le contexte de la guerre et des pillages. 


Sarkissian ne montre donc pas les objets eux-mêmes, mais les images qui en subsistent. Elles prennent la forme de lithophanies, disposées sur des socles dont l’organisation évoque celle d’un mémorial. La lithophanie est une technique qui permet de faire apparaître une image grâce au passage de la lumière à travers un matériau translucide d’épaisseur variable. Sarkissian utilise ici l’impression 3D pour réinterpréter ce procédé. Le résultat est très particulier. Les objets apparaissent sous la forme d’images lumineuses et pâles. Ils sont visibles, alors même qu’ils ont disparu. C’est l’un des éléments les plus troublants de l’installation : ce que le visiteur regarde n’existe plus. Le choix de la lithophanie prend alors tout son sens. L’image ne restitue pas l’objet. Elle en conserve seulement la trace. Le travail de Sarkissian interroge ainsi la fonction même de la photographie. Elle n’est plus seulement un moyen de montrer ce qui existe. Elle devient aussi un moyen de conserver la mémoire de ce qui a disparu. 


À travers les pièces du musée de Raqqa, c’est plus largement la question du patrimoine qui se pose. Un objet archéologique n’est jamais isolé. Il appartient à une histoire, à un territoire et à une transmission. Sa disparition entraîne donc une perte qui dépasse sa seule valeur matérielle. Cette question prend une dimension particulière dans le parcours personnel de Hraïr Sarkissian. Arménien originaire de Syrie, il appartient à une histoire elle-même marquée par l’exil et la transmission de la mémoire. La Syrie occupe une place importante dans la mémoire arménienne. Deir ez-Zor reste notamment associé aux déportations et au Génocide de 1915. Cette histoire n’est pas le sujet direct de Shape of absence, mais elle constitue une donnée importante pour comprendre le regard de l’artiste sur le territoire syrien. Dans son travail, plusieurs mémoires se superposent : celle de la Syrie contemporaine, celle des destructions liées à la guerre et celle, plus ancienne, de la présence arménienne et de ses traumatismes. Il ne s’agit pas pour Sarkissian de les confondre, mais de montrer comment un territoire peut conserver plusieurs couches d’histoire. 

 

Cette réflexion se prolonge avec la présence d’Iconem dans l’exposition. Cette société française est spécialisée dans la numérisation et la modélisation de sites patrimoniaux menacés ou détruits. Elle utilise notamment la photogrammétrie pour documenter des monuments avec une grande précision. Dans Shape of absence, la technologie devient donc un outil de conservation et de transmission. Elle permet de garder une trace lorsque le patrimoine matériel est menacé. 


Iconem avait déjà travaillé sur le patrimoine arménien, notamment avec l’artiste Pascal Convert dans le cadre du projet « Arménie, le temps du sacré ». Dans les deux cas, la démarche repose sur une même idée : utiliser les outils contemporains pour préserver la mémoire de lieux et d’objets fragiles. Présentée à la Villa Empain, cette réflexion prend un sens particulier. Ancienne maison devenue Fondation, le lieu est lui-même chargé d’histoire. Il accueille aujourd’hui des œuvres et des récits liés à d’autres territoires et d’autres mémoires. 


Avec Shape of absence, Hraïr Sarkissian propose ainsi une exposition sur l’absence, mais aussi sur les moyens de conserver une trace. Une image, une modélisation, une photographie ne remplacent pas ce qui a été détruit. Elles permettent néanmoins d’en maintenir la mémoire. 

 


 

Infos pratiques 
Fondation Boghossian – Villa Empain 
67, avenue Franklin Roosevelt - 1050 Bruxelles – Belgique 

l Shape of absence 
Du 18 juin 2026 au 24 janvier 2027. 


Horaires
 
Du mardi au dimanche, de 11 h à 18 h.
 
Tarif plein 14 €.
 
https://villaempain.com/expo/shape-of-absence/
 


  • Titre de la diapositive

    Vue de l'installation STOLEN PAST, consacrée aux 48 pièces disparues du Musée de Raqqa

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  • Titre de la diapositive

    STOLEN PAST par Hrair Sarkissian : les objets disparus à Raqqa réapparaissent sous formes de lithophanies

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  • Titre de la diapositive

    Le site aantique de Palmyre en Syrie documenté par Iconem

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  • Titre de la diapositive

    Détail d'une lithophanie représentant un des objets disparus 

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