Denis Donikian ou la sagesse des braises

Il est des livres qui passent sous les radars des rentrées littéraires, échappentaux modes, aux prix et aux conversations convenues, alors même qu’ils portenten eux une véritable nécessité intérieure. Tel est le destin injuste des troisrecueils d’aphorismes que Denis Donikian a publiés l’an dernier:L’intime,l’infime, l’infini, AnapatetÊtre ou ne pas naître. Trois livres qui composent moinsune trilogie qu’une longue méditation sur la condition humaine.

PAR TIGRANE YÉGAVIAN


Ecrivain franco-arménien, Denis Donikian entretient avec la langue française une relation presqueamoureuse. Il la travaille comme un sculpteur son marbre, la tord, la caresse, la surprend. Ses aphorismesne cherchent jamais le trait d’esprit gratuit. Ils procèdent par illumination. Chaque phrase semble naîtred’un long silence avant de s’imposer avec l’évidence d’une révélation.ÉLe lecteur comprend vite que ces textes sont écrits contre le vacarme du monde. À l’époque des opinionsinstantanées, Donikian choisit la lenteur de la pensée et l’économie du mot juste.“ L’aphorisme est un cube demots parfumés à la dynamite, à l’humour ou à l’amour et qu’on utilise comme glaçon dans un whisky ou unelimonade. ”Cette définition qu’il donne lui-même de son art résume admirablement son projet: concentrerl’explosion d’une pensée en quelques lignes. Le thème du temps traverse constamment ces recueils. Lavieillesse n’y est jamais plainte mais conquête. Elle devient ce moment où les faux-semblants tombent enfin.


L’auteur regarde le monde avec une ironie parfois mordante, toujours salutaire.“ La vie est l’effet content d’uneffort constant. ”Derrière la formule se cache toute une philosophie de l’existence, faite de persévérance, dedoute et d’espérance. L’amour, lui aussi, irrigue ces pages sans jamais céder au sentimentalisme. Il apparaîtcomme une expérience métaphysique, une manière d’approcher l’absolu. Peu de phrases disent autant en sipeu de mots que celle-ci:“ Deux amants qui s’embrassent cherchent Dieu dans la bouche de l’autre. ”En uneligne, Donikian fait du baiser une quête spirituelle où le désir devient chemin vers la transcendance. Car Dieuest partout dans ces recueils. Non le Dieu des certitudes doctrinales, mais celui de l’attente, du manque et del’espérance.“ L’homme cherche Dieu alors que Dieu cherche l’homme. ”Cette inversion saisissante rappelleque la quête spirituelle est toujours réciproque. Ailleurs, il écrit:“ Ta joie est ce que tu sèmes au-delà de toi-même. ”La foi n’est jamais ici enfermement religieux mais ouverture vers l’autre et dépassement de soi.En arménien, l’anapatdésigne le désert, ce lieu où les moines venaient chercher le silence afin des’approcher de Dieu.


Ses aphorismes sont des ermitages de papier, des refuges contre la dispersioncontemporaine. Sa critique de notre époque est sans concession. Elle vise les tyrans, les faux prophètes, lesdémocraties fatiguées, les conformismes intellectuels.“ Le tyran ne peut brûler la lumière qui finit par lebrûler.” Plus loin:“ La démocratie est un vivier d’égoïsmes, qui peine à devenir un terreau d’altruisme. ”Ces phrases frappent parce qu’elles refusent le slogan. Elles ouvrent une réflexion plutôt que de la refermer.Mais c’est peut-être lorsque Donikian évoque l’écriture elle-même qu’il touche au plus profond:“ L’écritureest le seul domaine où me frotter aux extrêmes. ”Tout est là. L’aphorisme n’est pas un divertissementlittéraire. Il est une ascèse, une manière de traverser la souffrance, de lutter contre l’oubli et de sauver quelquesvérités dans un monde saturé de discours. À mesure que l’on avance dans ces trois recueils, une voix sedessine. Grave sans être pesante, spirituelle sans être dogmatique, ironique sans jamais devenir cynique. DenisDonikian appartient à cette famille d’écrivains qui pensent que la littérature ne consiste pas à expliquer lemonde mais à le rendre plus habitable. Dans une époque qui confond souvent vitesse et profondeur, ces troisouvrages rappellent qu’une phrase peut encore arrêter le temps.



Denis Donikian, L’intime, l’infime, l’infini, Actual Art, 2025.Anapat, Actual Art, 2025.Être ou ne pas naître, Actual Art, 2025


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