La mission du reporter n’est pas de prendre parti mais de témoigner le plus honnêtement possible de ce qu’il voit et entend ?
Tout à fait. Dans une guerre, il n’y a pas le blanc ou le noir mais des zones grises avec généralement des victimes de part et d’autre. Dans nos pays occidentaux, nous prenons souvent parti pour un côté. Mais les guerres sont complexes. Nous, journalistes, sommes un peu les sentinelles de l’information. Quand nous couvrons une guerre, il faut si on en a la possibilité nous rendre dans chaque camp. Ce n’est pas toujours évident car si on va dans l’un, on risque de rencontrer des problèmes dans l’autre. En première ligne, notre responsabilité est de témoigner en collectant les faits et les témoignages des deux parties. Se concentrer sur la collecte des faits et leur vérification est un aspect essentiel de notre métier. Viennent ensuite l’analyse et le commentaire, mais si dès le départ la collecte des faits est fausse, tout le reste est faux.
Comment faire comprendre des réalités plurielles à une opinion publique qui a tendance à avoir une vision manichéenne et binaire des choses ?
En partant des faits justement et des témoignages. Quand j’étais en Syrie en novembre 2011 avec quelques confrères, on nous a montré des cadavres de policiers dans des hôpitaux ; des familles nous ont raconté les kidnappings de leurs proches par des militants de l’opposition. On sentait qu’une guerre civile était en train de débuter entre d’une part une opposition armée et de l’autre, un gouvernement qui était une dictature et se défendait avec une extrême brutalité. Nous avons aussi rencontré des gens qui soutenaient le régime de Bachar al-Assad non par affinité mais parce qu’à leurs yeux il offrait une sorte de sécurité et qu’ils préféraient un régime autoritaire à la menace d’un pouvoir salafiste qui imposerait la charia. Des hommes d’affaires sunnites l’appuyaient aussi car ils partageaient des intérêts économiques avec son clan. C’est tout cet ensemble qu’il fallait essayer d’expliquer.
Donner une vision romantique des insurgés qui font la révolution, veulent tout changer et amener la démocratie, c’est créer souvent une perception faussée. Certaines révolutions débouchent sur des dictatures comme en Iran où le chah a été renversé par des étudiants de gauche qui aspiraient à une démocratie laïque mais ont tous été balayés.
Les Européens ont choisi de se rapprocher du nouveau régime syrien sans attendre qu’il donne de véritables garanties en matière de démocratie et d’inclusion. Pourquoi ?
Il y a une grande lassitude. Les Européens en ont assez. La guerre en Syrie a duré dix ans et d’autres guerres ont éclaté entretemps. Tout est fait pour que la situation se stabilise avec des pressions aussi sur les Kurdes pour qu’ils trouvent un accord avec Damas. Les Européens veulent que les réfugiés syriens qui ont été accueillis dans nos pays rentrent chez eux. Et ils doivent tenir compte de certains mouvements d’extrême droite assez dangereux. Certains en Europe sont dès lors prêts à admettre que le président Ahmed al-Charaa peut amener une forme de « démocratie autoritaire » basée sur la charia et que ça peut convenir aux Syriens. Personnellement j’en doute.
La Syrie est un pays extrêmement diversifié avec de nombreuses minorités, chrétiens, musulmans sunnites et chiites, Kurdes, Arméniens…Tout ce qui tend à imposer sa loi est dangereux. Les pays du Moyen-Orient comme la Syrie et l’Irak, ont besoin à la fois d’un grand respect envers les minorités mais aussi que la minorité s’efface devant la notion de citoyenneté, il est important d’y développer une citoyenneté forte au-delà des appartenances identitaires.
Durant la guerre de Bosnie, vous avez constaté l’implication de combattants djihadistes, un phénomène sous-estimé à l’époque en Europe ?
Oui vers 1993,1994, il y avait un groupe appelé « Les aigles noirs ». C’était une division composée de djihadistes venus de pays arabes et d’Afghanistan déjà sous la coupe des Talibans. Elle était là pour soutenir l’armée bosniaque à Sarajevo mais faisait aussi le sale boulot, attaquait les villages serbes et trucidait les habitants.
On n’a peut-être pas prêté suffisamment attention à cette mouvance qui aidait les musulmans de Bosnie mais qui en même temps les radicalisait. Il ne faut pas oublier que les musulmans bosniaques n’étaient pas radicaux. Ceux que j’ai rencontrés avaient une vie spirituelle mais leurs options politiques n’étaient pas basées sur leur foi. La présence de ces djihadistes a radicalisé une partie d’entre eux et on a vu par la suite des Bosniaques rejoindre l’Etat islamique en Syrie.
Comment se fait-il que la Belgique soit le pays européen ayant envoyé, proportionnellement à sa population, le plus grand nombre de djihadistes sur le front syro-irakien ?
Il y a eu des foyers de radicalisation très forte du côté d’Anvers, de Bruxelles, de Malines. La moitié de ces jeunes djihadistes avaient un casier judiciaire quand ils sont partis de Belgique. La plupart n’étaient pas vraiment musulmans au départ. Ils ont d’abord été radicalisés en Belgique sur le thème : « Les musulmans sont victimes du régime de Bachar al-Assad » et une 2e fois en Syrie et en Irak où ils étaient conditionnés au niveau mental et religieux dans les camps d’entraînement de l’Etat islamique. Ensuite, ils se sont vantés en envoyant des photos et messages sur Facebook qui disaient : “ Ici, on a tout gratuit, une vie extra, de belles maisons avec piscine… ”, appelant leurs copains de Molenbeek et d’autres quartiers de Bruxelles à les rejoindre. Quand un djihadiste partait, souvent d’autres suivaient, des cousins, des amis…
Comme je l’ai écrit dans un autre livre, Molenbeek-sur-Djihad, on a laissé la radicalisation gagner du terrain, laissé des imams recruter dans les rues de Bruxelles, on n’a pas fait assez attention.









