Christophe Lamfalussy, un grand reporter face à l'enfer des guerres

Grand reporter au quotidien belge, La Libre, Christophe Lamfalussy s’est trouvé au cœur de conflits armés majeurs, notamment au Kosovo, en Bosnie, Afghanistan, Irak, Syrie et au Haut-Karabagh. 

PAR ANNE-MARIE MOURADIAN 

 

Son dernier livre, Zone Rouge, (1) est un condensé de près de quarante ans de reportages. C’est un récit remuant, fort et pudique, qui témoigne sans parti pris d’événements, de rencontres, et au milieu des pires violences, de moments lumineux d’humanité. Zone rouge est une leçon de journalisme. Et un plaidoyer pour le reportage à l’heure où les journalistes sont de plus en plus nombreux à être tués pour les empêcher de révéler une vérité qui contredirait le narratif de guerre officiel.   

“ Une des missions du journaliste est aussi de faire connaître des causes peu ou pas du tout connues ”, rappelle Christophe Lamfalussy, auteur de nombreux reportages sur les Chrétiens d’Orient, les Yézidis et l’un des rares en Belgique à s’intéresser, depuis longtemps, à la Cause arménienne. 

 

France Arménie : D’où vient le titre Zone rouge ? 

Christophe Lamfalussy : Il renvoie à différentes choses. Il fait référence à des endroits que les gens cherchent à fuir et où vont les journalistes. En langage militaire, il désigne des zones de guerre sensibles avec souvent des lieux minés. Et comme je l’ai appris plus tard, zone rouge est aussi le nom donné en France à des zones qui ont été des champs de bataille pendant la Première Guerre mondiale, comme Verdun, où par respect pour les milliers de morts toujours sous terre et en raison de la présence de millions de munitions non explosées, certaines activités comme la construction d’usines sont interdites. 

La mission du reporter n’est pas de prendre parti mais de témoigner le plus honnêtement possible de ce qu’il voit et entend ?   


Tout à fait. Dans une guerre, il n’y a pas le blanc ou le noir mais des zones grises avec généralement des victimes de part et d’autre. Dans nos pays occidentaux, nous prenons souvent parti pour un côté. Mais les guerres sont complexes. Nous, journalistes, sommes un peu les sentinelles de l’information. Quand nous couvrons une guerre, il faut si on en a la possibilité nous rendre dans chaque camp. Ce n’est pas toujours évident car si on va dans l’un, on risque de rencontrer des problèmes dans l’autre. En première ligne, notre responsabilité est de témoigner en collectant les faits et les témoignages des deux parties. Se concentrer sur la collecte des faits et leur vérification est un aspect essentiel de notre métier. Viennent ensuite l’analyse et le commentaire, mais si dès le départ la collecte des faits est fausse, tout le reste est faux.  


Comment faire comprendre des réalités plurielles à une opinion publique qui a tendance à avoir une vision manichéenne et binaire des choses ?  


En partant des faits justement et des témoignages. Quand j’étais en Syrie en novembre 2011 avec quelques confrères, on nous a montré des cadavres de policiers dans des hôpitaux ; des familles nous ont raconté les kidnappings de leurs proches par des militants de l’opposition. On sentait qu’une guerre civile était en train de débuter entre d’une part une opposition armée et de l’autre, un gouvernement qui était une dictature et se défendait avec une extrême brutalité. Nous avons aussi rencontré des gens qui soutenaient le régime de Bachar al-Assad non par affinité mais parce qu’à leurs yeux il offrait une sorte de sécurité et qu’ils préféraient un régime autoritaire à la menace d’un pouvoir salafiste qui imposerait la charia. Des hommes d’affaires sunnites l’appuyaient aussi car ils partageaient des intérêts économiques avec son clan. C’est tout cet ensemble qu’il fallait essayer d’expliquer.  


Donner une vision romantique des insurgés qui font la révolution, veulent tout changer et amener la démocratie, c’est créer souvent une perception faussée. Certaines révolutions débouchent sur des dictatures comme en Iran où le chah a été renversé par des étudiants de gauche qui aspiraient à une démocratie laïque mais ont tous été balayés.  


Les Européens ont choisi de se rapprocher du nouveau régime syrien sans attendre qu’il donne de véritables garanties en matière de démocratie et d’inclusion. Pourquoi ?    


Il y a une grande lassitude. Les Européens en ont assez. La guerre en Syrie a duré dix ans et d’autres guerres ont éclaté entretemps. Tout est fait pour que la situation se stabilise avec des pressions aussi sur les Kurdes pour qu’ils trouvent un accord avec Damas. Les Européens veulent que les réfugiés syriens qui ont été accueillis dans nos pays rentrent chez eux. Et ils doivent tenir compte de certains mouvements d’extrême droite assez dangereux. Certains en Europe sont dès lors prêts à admettre que le président Ahmed al-Charaa peut amener une forme de « démocratie autoritaire » basée sur la charia et que ça peut convenir aux Syriens. Personnellement j’en doute.  


La Syrie est un pays extrêmement diversifié avec de nombreuses minorités, chrétiens, musulmans sunnites et chiites, Kurdes, Arméniens…Tout ce qui tend à imposer sa loi est dangereux. Les pays du Moyen-Orient comme la Syrie et l’Irak, ont besoin à la fois d’un grand respect envers les minorités mais aussi que la minorité s’efface devant la notion de citoyenneté, il est important d’y développer une citoyenneté forte au-delà des appartenances identitaires. 


Durant la guerre de Bosnie, vous avez constaté l’implication de combattants djihadistes, un phénomène sous-estimé à l’époque en Europe ?    


Oui vers 1993,1994, il y avait un groupe appelé « Les aigles noirs ». C’était une division composée de djihadistes venus de pays arabes et d’Afghanistan déjà sous la coupe des Talibans. Elle était là pour soutenir l’armée bosniaque à Sarajevo mais faisait aussi le sale boulot, attaquait les villages serbes et trucidait les habitants.  


On n’a peut-être pas prêté suffisamment attention à cette mouvance qui aidait les musulmans de Bosnie mais qui en même temps les radicalisait. Il ne faut pas oublier que les musulmans bosniaques n’étaient pas radicaux. Ceux que j’ai rencontrés avaient une vie spirituelle mais leurs options politiques n’étaient pas basées sur leur foi. La présence de ces djihadistes a radicalisé une partie d’entre eux et on a vu par la suite des Bosniaques rejoindre l’Etat islamique en Syrie.  


Comment se fait-il que la Belgique soit le pays européen ayant envoyé, proportionnellement à sa population, le plus grand nombre de djihadistes sur le front syro-irakien ? 


Il y a eu des foyers de radicalisation très forte du côté d’Anvers, de Bruxelles, de Malines. La moitié de ces jeunes djihadistes avaient un casier judiciaire quand ils sont partis de Belgique. La plupart n’étaient pas vraiment musulmans au départ. Ils ont d’abord été radicalisés en Belgique sur le thème : « Les musulmans sont victimes du régime de Bachar al-Assad » et une 2e fois en Syrie et en Irak où ils étaient conditionnés au niveau mental et religieux dans les camps d’entraînement de l’Etat islamique. Ensuite, ils se sont vantés en envoyant des photos et messages sur Facebook qui disaient : “ Ici, on a tout gratuit, une vie extra, de belles maisons avec piscine… ”, appelant leurs copains de Molenbeek et d’autres quartiers de Bruxelles à les rejoindre. Quand un djihadiste partait, souvent d’autres suivaient, des cousins, des amis… 


Comme je l’ai écrit dans un autre livre, Molenbeek-sur-Djihad, on a laissé la radicalisation gagner du terrain, laissé des imams recruter dans les rues de Bruxelles, on n’a pas fait assez attention.  

Dans un abri à Stépanakert en Artsakh durant la guerre de 2020, interview du ministre des affaires étrangères. 




Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux Yézidis à une époque où ils étaient inconnus en Europe ?  


C’est un hasard. Je ne connaissais pas du tout les Yézidis. Je me suis rendu pour la première fois dans la région à l’été 2014, lors de la grande offensive de l’Etat islamique dans la plaine de Ninive. Elle avait provoqué un exode massif de dizaines de milliers de chrétiens et d’autres minorités vers le Kurdistan irakien.  


Sur place avec d’autres journalistes, nous rencontrons des chrétiens rassemblés un peu partout dans les rues, autour des églises, parlons brièvement avec des Yézidis dans un camp puis à la fin du reportage une jeune journaliste irakienne se présente à nous en disant : “ Je suis Yézidie, ce qui se passe actuellement est terrible ”. Elle était en contact avec des jeunes femmes yézidies qui venaient d’être enlevées par l’Etat islamique, elles lui racontaient ce qui se passait, les femmes qui tentaient de se suicider, les trajets en jeep vers l’Irak et la Syrie, puis l’un après l’autre, les téléphones s’éteignaient car ils n’étaient plus rechargés. J’ai été bouleversé.  


En février 2015, avec la photojournaliste Johanna de Tessières, nous sommes retournés là-bas et avons interviewé Nadia Murad. On ignorait qu’elle recevrait le prix Nobel de la Paix mais on voyait qu’il s’agissait d’une femme avec une volonté de fer et d’une résistance incroyable. Nous avons continué de faire des reportages tous les ans jusqu’en 2023 quand nous avons fini par être expulsés de Sinjar en Irak parce que nous étions en contact avec des Yézidis proches du PKK kurde. Nous avons été interrogés par les services secrets et reçu l’ordre de quitter l’Irak.  


Vous écrivez depuis longtemps sur les Arméniens, d’où vient cet intérêt ?  


J’ai trouvé que la Cause des Arméniens devait être défendue sur la durée. Le fait d’avoir couvert très longtemps la Turquie m’a aussi amené à traiter la question du Génocide qui est à mes yeux très importante.  


J’ai été frappé par les témoignages d’Arméniens qui me montraient une photo ancienne, la seule qu’ils possédaient de leur famille, par l’idée de l’effacement total des racines. Cette question m’a toujours touché peut-être parce que mes propres racines sont assez diffuses même si nous n’avons pas connu les drames des Arméniens. J’ai des racines hongroises, un peu allemandes et suisses avec des ancêtres protestants de Mâcon qui, pendant les guerres de religion, se sont réfugiés en Suisse. J’ai toujours été attentif à la question de l’identité. Les Arméniens savent très bien d’où ils viennent mais n’ont plus les souvenirs familiaux matériels. 


Vous avez été l’un des derniers journalistes étrangers à vous rendre au Karabagh avant le nettoyage ethnique. Dans quelles conditions ?   


En novembre 2020, l’armée azérie pressait énormément les lignes arméniennes. Nous étions trois journalistes à être allés jusqu’à Stépanakert. La ville était bombardée toutes les heures et demie à peu près, par des drones israéliens et des drones turcs lancés par l’armée azérie. Nous passions notre temps à faire des interviews, à descendre dans les abris, remonter, aller ailleurs, redescendre… 


L’armée azérie était en train de prendre en tenailles le corridor de Latchine. Nous avons dû partir après quatre jours parce que Chouchi était sur le point de tomber. Nous y sommes passés juste avant, sur le chemin du retour. La ville semblait déserte, nous avons vu des gens qui sortaient des caves mais ils n’étaient pas nombreux, un énorme obus qui n’avait pas explosé, planté dans le macadam, les immeubles bombardés. On sentait que c’était la fin. Il y a bien eu un accord de paix in extremis mais ensuite les Azéris ont coupé le corridor de Latchine, ont complètement encerclé les Arméniens de l’enclave et finalement l’Arménie a laissé tomber le Haut-Karabagh. 


Sous pression européenne ?  


Peut-être sous pression européenne, peut-être dans l’espoir d’obtenir une perspective d’adhésion à l’UE, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Une autre chose m’a frappé en 2020, c’est le fait qu’en Arménie et dans la Diaspora, il y avait très peu d’Arméniens prêts à aller se battre pour le Karabagh.  


Le nettoyage ethnique a fait peu de bruit en Europe. 


Effectivement. La situation des 120 000 Arméniens du Karabagh n’intéresse pas les médias occidentaux. C’est très facile de parler tout le temps de la guerre en Ukraine ou de la situation à Gaza, d’aller sur les plateaux de télévision, d’alimenter les polémiques. Mais notre responsabilité de journaliste est de parler aussi de sujets qu’on n’évoque pas nécessairement sur les plateaux TV, d’aller sur place ramener des faits et des témoignages.  



Quelques moments forts qui vous ont marqué ?  


J’ai voulu montrer que la guerre c’est un peu tout vécu à 100 à l’heure, les atrocités, la haine, mais aussi des gens qui se lèvent, font preuve d’humanité, de courage, d’abnégation. Entre autres, je me rappelle les médecins à l’hôpital de Stépanakert pendant les bombardements. Je les voyais, avec les infirmières, soigner les blessés qui ne cessaient d’arriver. En plus, on était en pleine pandémie et plusieurs médecins avaient le Covid. Leur courage était remarquable.  


Je me rappelle Nadia Murad qui allait symboliser la résistance des femmes yézidies face à toutes les humiliations qu’elles ont subies de la part des djihadistes, et qui est devenue en 2018 prix Nobel de la Paix. 


(1) Zone Rouge. Un grand reporter face à l’enfer des guerres. Par Christophe Lamfalussy. 2026.  

Editions Racine. 

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