Le Saviez Vous : Quand le pétrole de Bakou était aussi arménien

L’histoire de l’industrie pétrolière de Bakou remonte au milieu du 19e siècle. La découverte du pétrole attira un grand nombre d’Arméniens, parmi lesquels deux figures emblématiques, aux noms russifiés : Yvan Mirzoev qui fora le premier puits de pétrole en 1871 et Alexander Mantashev, industriel, magnat du pétrole et philanthrope. 

Par Marie-Anne Thil 

 

La connaissance de gisements de pétrole remonte au 7e siècle quand le géographe et philosophe arménien, Ananias de Shirak, les mentionne dans sa Géographie arménienne, puis par Marco Polo (1254-1324), lorsqu’il fait allusion à l’huile de l’Arménie majeure : “ Du côté du septentrion, on trouve une grande source dont il sort une liqueur semblable à l’huile ; elle ne vaut rien à manger, mais elle est bonne à brûler et à tout autre usage ; ce qui fait que les nations voisines en viennent faire leur provision, jusqu’à en charger beaucoup de vaisseaux, sans que la source, qui coule continuellement, en paraisse diminuée en aucune manière ” (1). Le lieu auquel il fait référence est la péninsule d’Apchéron (2), située sur la côte ouest de la mer Caspienne (aujourd’hui en Azerbaïdjan). Calouste Sarkis Gulbenkian (1869-1955) (3), que son père a envoyé à Bakou pour une prise de contact avec le monde du pétrole, écrit en 1891 dans La Transcaucasie et la péninsule d’Apchéron, que “ les pétroles sont abondants en Transcaucasie. On ne sait pas dans quelles conditions cette industrie fonctionne à Bakou. Nous essaierons de combler cette lacune, ou plutôt de réunir les renseignements que nous avons pris nous-mêmes au cours de notre voyage. Nous voudrions inspirer à quelques ingénieurs français le projet d’aller enfin dans le pays du pétrole ; ils étudieraient, ils trouveraient les moyens d’utiliser toutes les substances aujourd’hui jetées à la mer et qu’on vend ailleurs au poids de l’or. Ce jour-là, la rivalité du pétrole de Bakou et du pétrole d’Amérique sur les marchés d’Europe ne serait plus qu’un souvenir ”. 

Il découvre ce monde sous toutes ses formes, et s’émerveille de la péninsule qui comprend “ à peine 2 000 km2 et donne presque la moitié de la quantité produite par l’Amérique ”. Tout autour de Bakou, il constate des jets de pétrole qui “ s’élèvent à 80 ou 90 mètres de hauteur ” et il arrive souvent “ qu’un puits jaillissant devient, au bout de plusieurs mois, un puits ordinaire : ce fut, en 1877, le cas du puits de 110 mètres qui appartenait aux frères Mirzoev, et qui, après avoir lancé près de 4 000 hectolitres par jour, finit par donner régulièrement du pétrole pendant près de sept ans ”. 

 En 1850, une exploitation rudimentaire 

Le pétrole était extrait à ciel ouvert jusqu’en 1872. Selon l’écrivain et chercheur John J. Kalmakov : “ Le pétrole était principalement utilisé pour lubrifier les roues des charrettes, pour l’éclairage (en remplacement de l’huile de baleine) et pour la fabrication d’onguents et de pommade médicinale ” (4). Les premiers puits de pétrole forés mécaniquement entrent en production en 1872. “ En un an, on comptait 17 puits forés et 23 raffineries, mais les infrastructures étaient rudimentaires et le pétrole était initialement acheminé des puits aux raffineries à l’aide de chariots tirés par des chevaux. Néanmoins, posséder des terres pétrolifères à Bakou était un privilège, initialement réservé à certains favoris du gouvernement impérial et officiers militaires, qui détenaient de fait le monopole de la production pétrolière. À la fin du siècle, Bakou produisait la moitié du pétrole brut mondial et en exportait une grande partie via Batoum vers le marché pétrolier mondial ”. Les techniques consistaient à exploiter les suintements naturels du pétrole via des puits peu profonds. Les outils utilisés étaient sommaires : des pics, des pelles, des seaux… pour des puits creusés à la main (10 à 30 mètres), opérations qui s’avéraient dangereuses par des effondrements de terrain notamment. 

Bakou était alors sous domination russe et abritait une communauté ethnique diversifiée : Arméniens, Azéris, Perses et Russes. Le gouvernement russe, entre 1821 et 1872, détenait le monopole des champs pétrolifères de la péninsule. Il offrit des concessions gouvernementales en 1863. C’est alors qu’Yvan Mirzoev eut l’idée de se lancer dans l’aventure du pétrole. 

Yvan Mirzoev (Hovhannès Mirzoyan), le visionnaire 

Né à Tiflis dans une famille arménienne, (on ignore sa date de naissance), il s’installe à Bakou et crée sa première entreprise, une usine de soie, puis une usine de pêche en 1855 sur les bords de la mer Caspienne. Elle emploie 2 500 personnes. Malgré cela, il s’oriente vers l’extraction du pétrole dans la péninsule d’Apchéron dans les années 1860 en y ouvrant la première raffinerie. Il produit 160 000 bidons de kérosène (pour un chiffre d’affaires de 260 000 roubles) quand les autres usines réunies la même année n’en produisent que 60 000. “ En 1867, les usines de Mirzoyan produisirent déjà 665 000 bidons de pétrole, 716 000 en 1868 et 1 365 000 en 1872 ”. Ayant introduit le forage pétrolier mécanique, il devient le premier exportateur de pétrole du pays. Selon l’historien, Khatchatour Dadayan (5) : “ Entre 1850 et 1854, les principaux exploitants pétroliers étaient les marchands de Tiflis Kukuja-Nyan, Babanasian et le général Ter-Ghukasian, qui payaient chacun environ 110 000 roubles de loyer annuel. De 1854 à 1863, Ter-Ghukasian était le plus important exploitant avec un loyer de 117 000 roubles. De 1863 à 1867, Hovhannès Mirzoian prit la tête avec 162 000 roubles. De 1867 à 1873, Mirzoian redevint le plus important, mais avec un loyer de seulement 136 000 roubles ”. 

A la fois producteur et acheteur, il fonde la société familiale, Mirzoian Brothers Partnership. Il se heurte cependant à la forte concurrence et est finalement absorbé par le groupe russe fondé par une famille arménienne, G.M. Lianozov Sons. Mais il poursuit ses activités d’achat de pétrole et à sa mort, en 1880 à Tiflis, sa femme et ses fils fondent, en 1886, la société Frères Mirzoev et Cie, pour gérer les terrains, les raffineries et les activités commerciales. L’entreprise reste en activité jusqu’en 1918, date à laquelle elle est contrainte de fermer ses portes à cause des massacres des Arméniens (6). 

 

Puis vient en 1889, l’aventure pétrolifère d’Alexandre Mantashev, dont la société commerciale, A.I. Mantashev et Cie, ouvre des succursales dans les principales villes d’Europe et d’Asie. 

 

Alexandre Mantashev, (Alexander Mantachian),  magnat du pétrole et philanthrope 

Il naît à Tiflis en 1842 mais passe son enfance à Tabriz (Iran). Son père est un négociant dans le commerce du textile, principalement le coton. Alexandre Mantachev participe aux affaires mais en 1869, il s’installe à Manchester, pour ensuite retourner à Tiflis en 1872 avec son père et ouvrir deux magasins de commerce en gros de coton. Suite au décès de son père en 1887, il acquiert la majorité des actions de la Banque commerciale centrale de Tiflis, (la banque la plus importante du Caucase), et en devient président de son conseil d’administration. 

Son intérêt pour le pétrole relève de sa relation avec Mikaël Aramiants, (1843-1923), un Arménien de Chouchi, qui joue un rôle majeur dans le développement de l’industrie pétrolifère (mais aussi un philanthrope) et qui le connaissait bien lorsqu’il était l’assistant de son père. En début d’année 1889, Mikaël Aramiants demande un prêt à la Banque commerciale centrale de Tiflis pour la compagnie pétrolière, A. Tsaturov et autres, dont il est l’un des co-propriétaires avec des compatriotes : A. Tsaturian, G. Arafelian et G. Tumaian. Ils veulent acquérir des camions-citernes. Mantashev accepte la demande à condition de devenir associé de leur société. “ L’accord fut conclu et Al Mantashev rejoignit l’industrie pétrolière de Bakou sous l’égide de la société, Maison de commerce A.I. Mantashev ” (7). Mantashev a vu là une opportunité intéressante et au nom des producteurs de pétrole, demande alors au ministère du Trésor, la prise de mesures permettant au pétrole de Bakou de dominer le monde : “ Je suis moi-même impliqué dans une entreprise qui exporte plus de 32 000 tonnes de kérosène par an vers l’Angleterre et possède deux vraquiers assurant la liaison entre Batoumi et Londres, avec des cargaisons à destination de l’Amérique. ” 

La découverte de pétrole à Bakou attire très tôt des investisseurs étrangers, dont deux familles importantes : les frères Nobel et la famille Rothschild. C’est avec elles que Mantachev rivalise. Lorsqu’il crée sa maison de commerce, il “ ouvrit des bureaux et des entrepôts dans les principales villes d’Europe et d’Asie : Smyrne, Thessalonique, Constantinople, Alexandrie, Le Caire, Port-Saïd, Damas, Paris, Londres, Bombay et Shanghaï. Mantashev construisit une raffinerie à Bakou, ainsi qu’une usine de lubrifiants et une raffinerie maritime pour le pompage de pétrole et de carburant vers les navires. Son entreprise produisait également des conteneurs de stockage à Batoumi, un atelier de mécanique à Zabrat et une station de pompage à Odessa ”. 

Il étend rapidement son activité à Batoumi. Le recensement de 1906 précise que la Compagnie pétrolière et commerciale de Batoumi, la BNITO, créée en 1883, accueillit parmi ses membres un certain nombre d’Arméniens, parmi lesquels : Mantascheff (Mantashev) & Co., Zovianoff Bros., Mutafoff & Melkonianz, Khatchatarianz. En 1896, “ 13 entreprises exportaient du pétrole et des produits pétroliers depuis Batoumi, dont 4 appartenaient à des Arméniens (les frères Tsovianian, Khachatriant et Shahbazian). Alexandre Mantashev lui-même n’était devancé que par les Rothschild et les Nobel ”. 

L’oléoduc Bakou-Batoumi est financé par Alexandre Mantashev et Mikaël Aramyants, lequel investit la majorité de ses capitaux. Mis en service en 1907, il devient alors le plus long du monde avec ses 835 kilomètres. 

En 1909, l’actif immobilisé de la A.I. Mantashev et Cie, s’élève à 22 millions de roubles (plus de 35 millions de dollars américains actuels). A part ses activités financières, il reste aujourd’hui comme l’un des plus grands philanthropes arméniens du début du 20e siècle. Son don le plus célèbre est le financement de l’église arménienne Saint-Jean-Baptiste, rue Jean Goujon dans le 8e arrondissement de Paris, en 1904 et pour lequel il reçut la Légion d’honneur. Cette église devint le point de ralliement des Arméniens apostoliques réfugiés en France après le Génocide de 1915. 

Lorsqu’il mourut en 1911, à Saint-Pétersbourg, il fut enterré à Tiflis. Pendant l’occupation russe, l’église et le cimetière où il reposait furent détruits. 

 

 

(1) L’huile de pétrole, que produit en grande abondance la presqu’île de Bakou, sur la mer Caspienne. Cette région est encore considérée comme terre sacrée par les derniers adorateurs du feu, ou Parsis, disciples de Zoroastre. 

(2) La péninsule d’Apchéron est une région industrielle d’Azerbaïdjan, où sont développés l’extraction du pétrole, du gaz et le raffinage du pétrole. 

(3) En 1920, il avait judicieusement négocié (accord de la ligne rouge) une part de cinq pour cent des champs de pétrole qui venaient d’être découverts en Irak et en retira un revenu de plusieurs millions de dollars, qu’il passa le reste de ses jours à sauvegarder. Il fut surnommé “ Monsieur 5 % ”, en référence à la part de capital qu’il détenait dans la Turkish Petroleum Company. 

(4) Voir Batoum and the Doukhobors at the Richner Kerosene Factory 

(5) Histoire des Arméniens de Bakou (1850-1920) 

(6) “ Violant les frontières établies par le traité de Brest-Litovsk, au printemps 1918, les troupes turques ont envahi la Transcaucasie. Au su et à la permission du gouvernement de la République démocratique d’Azerbaïdjan nouvellement formée, le nombre total de forces turques sur le front de Bakou à la fin du mois de mai a dépassé 20 000, auxquelles se sont joints 2 000 détachements kurdes. Le 31 juillet, “ l’armée musulmane du Caucase ” dirigée par Nouri pacha, a lancé une attaque à grande échelle, occupant Bakou dans la nuit du 14 au 15 septembre et massacrant des milliers d’Arméniens à Bakou les 15 et 17 septembre ”. (In Genocide Museum | The Armenian Genocide Museum-institute) 

(7) In Alexander Mantashiants – The Great Armenian Oil Magnate - Art-A-Tsolum. 

 


  • Titre de la diapositive

    Champ pétrolier à Bakou

    Bouton
  • Titre de la diapositive

    Calouste Gukbenkian 

    Bouton
  • Titre de la diapositive

    Alexandre Mantashev

    Bouton
  • Titre de la diapositive

    Écrivez votre légende ici
    Bouton
par par Ch. M 20 septembre 2026
De Alicante à Hangzhou, Asilva Rogue fascine les esprits et bouleverse les codes de l’art abstrait.
par Tigrane YEGAVIAN 20 septembre 2026
Il est des livres qui passent sous les radars des rentrées littéraires, échappentaux modes, aux prix et aux conversations convenues, alors même qu’ils portenten eux une véritable nécessité intérieure. Tel est le destin injuste des troisrecueils d’aphorismes que Denis Donikian a publiés l’an dernier:L’intime,l’infime, l’infini, AnapatetÊtre ou ne pas naître. Trois livres qui composent moinsune trilogie qu’une longue méditation sur la condition humaine.
par Hovagim YERGANIAN 20 septembre 2026
Au Centre national de la Mémoire arménienne (CNMA), la première présentation de la bande dessinée consacrée au témoin allemand du Génocide des Arméniens a rappelé combien le courage d’un homme continue, plus d’un siècle après les faits, d’éclairer notre rapport à la mémoire et à sa transmission. 
par Almasd LELOIRE KERACKIAN 20 septembre 2026
Du 12 au 19 juillet 2026, Erevan a vibré au rythme de la XXIIIe édition du Golden Apricot Yerevan International Film Festival (GAIFF / Vozké Dziran). Fondé en 2004, l’événement s’est imposé au fil de plus de deux décennies comme un rendez-vous cinématographique de premier plan dans le Caucase et sur la scène internationale. Le point d'orgue a été, sans conteste, la présence de Simon Abkarian et Sev Ohanian.
par Marie SOGHOMONIAN 20 septembre 2026
À Bruxelles, la Fondation Boghossian présente Shape of absence , une exposition consacrée au photographe syro-arménien Hraïr Sarkissian. À travers son travail sur la Syrie, le patrimoine disparu et la mémoire, l’artiste interroge ce qui reste lorsque les objets et les lieux n’existent plus.
par Anne-Marie MOURADIAN 20 septembre 2026
Grand reporter au quotidien belge, La Libre , Christophe Lamfalussy s’est trouvé au cœur de conflits armés majeurs, notamment au Kosovo, en Bosnie, Afghanistan, Irak, Syrie et au Haut-Karabagh.
par Rouben KOULAKSEZIAN 20 septembre 2026
À plus de 13 000 kilomètres des terres arméniennes, Sydney est devenue le terreau d’une communauté arménienne récente et moderne, qui mérite le voyage.
par Natacha Zortian 20 septembre 2026
Du 22 au 26 juin, une délégation de la Croix Bleue des Arméniens de France (CBAF) s’est rendue sur le terrain. Entre inaugurations majeures, soutien à la jeunesse étudiante, discussions de travail et rencontre diplomatique, récit d’un voyage au cœur des programmes menés dans le pays.
par Vahé TER MINASSIAN 20 septembre 2026
Directeur de la publication du quotidien arménophone Jamanak d’Istanbul, Ara Kotchunian est un observateur perspicace des relations arméno-turques. Il revient sur la manière dont la séquence des législatives arméniennes du 7 juin a été suivie en Turquie. Et fait le bilan, après la victoire de Nikol Pachinian.
par Varoujan MARDIKIAN 20 septembre 2026
Face à la Russie qui étend ses blocages aux importations de produits arméniens, Nikol Pachinian refuse d’organiser le référendum exigé par Moscou sur l’adhésion d’Erévan à l’Union européenne.