Karekine II devant la Justice

En faisant comparaître devant un tribunal le catholicos Karékine II et six hauts dignitaires de l’Eglise, les autorités d’Erévan franchissent une nouvelle ligne rouge. 

PAR VAROUJAN MARDIKIAN 

 

Un Catholicos de tous les Arméniens en procès dans l’Arménie indépendante ! L’impensable affront infligé à l’Eglise et à la Nation arméniennes a été rendu possible par la volonté de Nikol Pachinian de destituer Karékine II, l’un des opposants les plus farouches à sa politique de compromissions avec l’Azerbaïdjan et la Turquie. Comment en est-on arrivé là ? Face à un Premier ministre qui encourage les hauts dignitaires religieux à entrer en dissidence, Karékine II démet de ses fonctions de chef de diocèse, en janvier 2026, Guévorg Saroyan, l’un des dix évêques fortement impliqués dans la campagne destinée à l’évincer. Soutenu par Nikol Pachinian, Guévorg Saroyan refuse de se conformer à la décision d’Etchmiadzine et la conteste en justice. Résultat : un tribunal de district statue que l’évêque sanctionné doit être réintégré dans ses fonctions, dans l’attente du verdict final sur cette affaire. Dix jours plus tard, le Catholicos défroque Guévorg Saroyan. Karékine II, ainsi que six archevêques et évêques, sont alors accusés d’avoir “ fait obstacle à l’exécution d’une décision de justice ”. 


Le procès du catholicos Karékine II et des six archevêques et évêques s’est ouvert le 7 août, à Vagharchapat (Etchmiadzine). Et il va débuter par un coup de théâtre. Tenue à huis clos, la première audience n’aura finalement duré que quelques minutes car le président du tribunal, Hakob Manoukian, s’est récusé. Le magistrat a invoqué un confit d’intérêts, révélant qu’il avait obtenu sa licence d’avocat à une époque où le barreau national arménien était dirigé par Ara Zohrabian, l’un des avocats de la défense. “ Je salue cette décision, a réagi ce dernier, car au fond, il a refusé de participer à ce processus honteux. ” Le juge démissionnaire sera remplacé, quatre jours après son retrait, par Serge Rouchanian, un jeune magistrat de 29 ans, qui renverra la prochaine audience au 28 août. 

 Le Catholicos interdit d’accès au Parlement 


Si Sa Sainteté Karékine II aura été le premier chef de l’Eglise apostolique arménienne à comparaître devant un tribunal dans l’histoire de la République d’Arménie indépendante, il sera également le premier à avoir été empêché de s’exprimer lors de la séance inaugurale du 2 août du nouveau Parlement arménien. Et ce, contrairement à la tradition établie et en dépit d’un règlement qui confère au Catholicos le droit d’y prononcer une allocution, au même titre que le président de la République. Cette décision s’inscrit dans la politique du parti au pouvoir, qui avait pris l’engagement de destituer le Catholicos dans son programme électoral pour les législatives. Karékine II, de son côté, avait indiqué avant même les élections qu’il ne démissionnerait pas, même s’il était arrêté par les autorités. 


Les députés représentant les alliances d’opposition Arménie forte et Hayastan ont déploré l’absence du Catholicos lors de l’ouverture, le 2 août au matin, de la session du nouveau Parlement. Ils lui ont rendu visite, en soirée, pour recevoir sa bénédiction et lui témoigner leur solidarité. Selon le communiqué publié par le Saint-Siège d’Etchmiadzine, Sa Sainteté Karékine II a regretté de ne pas avoir pu s’adresser à l’ensemble des députés, “ pour des raisons connues ”. Il a évoqué une “ situation préoccupante ” en Arménie, avec “ des défis extérieurs et intérieurs qui prennent la forme de nouvelles épreuves ”. “ Les moyens de les surmonter exigent des efforts considérables, l’unité des structures étatiques et nationales, ainsi que la présence de personnalités compétentes dans divers domaines professionnels ”, a-t-il ajouté, déplorant “ les actions destructrices et néfastes, la division de la société, la polarisation de la vie politique, la dénaturation des valeurs, ainsi que les mesures illégales et inconstitutionnelles prises à l’encontre de l’Eglise apostolique arménienne ”. Ces phénomènes, “ inacceptables, sapent les fondements de l’unité nationale et des relations entre la Diaspora et l’Arménie ; ils nuisent au climat de respect mutuel et de confiance au sein de la société, au renforcement de la démocratie et de la légalité, et s’opposent à la primauté de la justice et de la vérité ”. 


Le Catholicos a indiqué que l’Eglise apostolique arménienne continuerait de “ soutenir l’Etat arménien, selon ses moyens, dans toutes les initiatives visant à assurer le bien-être et le progrès de la nation arménienne, ainsi que le renforcement et le rayonnement de la patrie ”. Il a exhorté les députés nouvellement élus “ à rester fidèles à leur vocation et à leurs engagements, à agir pour la sécurité de la patrie, le renforcement de l’Etat arménien indépendant et le bien du peuple arménien ”. 


En conclusion, Karékine II a exprimé sa reconnaissance aux parlementaires de l’opposition pour leur dévouement et leur soutien à l’Eglise apostolique arménienne, “ en particulier en cette période difficile, alors que la campagne et la répression déclenchées par les autorités arméniennes se poursuivent, et que le bienfaiteur national Samvel Karapétian demeure en détention pour avoir pris la défense de la Sainte Etchmiadzine ”. 

 

Pachinian, d’une pierre deux coups ? 


La période à venir s’annonce d’autant plus préoccupante que Nikol Pachinian, conforté par son succès aux législatives, a annoncé dès le 17 juin sa volonté d’“  écraser ” les trois principaux leaders de l’opposition (Samvel Karapétian, Robert Kotcharian et Gaguik Tsaroukian). Il n’y a donc aucune raison qu’il s’arrête sur sa lancée dans le traitement réservé au Catholicos, au mépris d’une Constitution qui garantit la séparation de l’Eglise et de l’Etat. 

À l’heure où le changement de Constitution va probablement arriver sur le devant de la scène politique, la question se pose de savoir si le Premier ministre va en profiter pour faire d’une pierre deux coups : après la suppression (quasiment acquise) de la référence à la Déclaration d’Indépendance de 1990, programmée pour satisfaire aux exigences de Bakou, va-t-il abolir les dispositions garantissant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, afin de s’appuyer sur un habillage juridique lui permettant de mener à bien le processus de destitution du Catholicos et de mettre la main sur Etchmiadzine ? Nikol Pachinian y a sûrement pensé. Osera-t-il passer à l’acte ? 

 

Une levée de boucliers 

Les voix de la réprobation se font entendre,  
partout dans le monde, face à la tenue de ce procès 

 

Le Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) “ condamne avec la plus grande fermeté ” les poursuites pénales engagées contre le catholicos Karékine II et plusieurs hauts dignitaires de l’Eglise apostolique arménienne. Il dénonce “ un précédent d’une gravité exceptionnelle ”, rappelant que “ jamais, dans l’histoire de la République d’Arménie indépendante, le chef de l’Eglise apostolique arménienne n’avait fait l’objet de telles poursuites ”. Le CCAF souligne que la Constitution arménienne “ garantit la séparation de l’Etat et de l’Eglise, tout en consacrant l’autonomie de cette dernière dans son organisation et son fonctionnement ”, notamment en ce qui concerne “ les modalités de nomination, de révocation ou de discipline des évêques ”. Le gouvernement arménien franchit ainsi une “ ligne rouge ” : il “ brouille la séparation des pouvoirs, remet en cause la liberté religieuse et crée un précédent dangereux pour l’ensemble des institutions indépendantes du pays ”. 

Le CCAF demande le “ retrait immédiat de ces poursuites ” contre la “ première Eglise nationale de l’histoire chrétienne ”, qui “ constitue depuis plus de dix-sept siècles l’un des fondements de l’identité arménienne ”, et il appelle “ les institutions européennes, le Conseil de l’Europe, les organisations de défense des droits de l’Homme ainsi que l’ensemble des partenaires démocratiques de l’Arménie à mesurer l’extrême gravité de cette dérive ”. Il considère enfin qu’“ à l’heure où l’Arménie demeure confrontée à des menaces existentielles et où les dirigeants de l’Artsakh restent détenus arbitrairement dans les prisons de Bakou, ouvrir un front contre l’Eglise nationale constitue une faute politique majeure et un facteur supplémentaire de division nationale ”. 


L’Union générale arménienne de bienfaisance (UGAB) exprime sa “ profonde préoccupation face aux poursuites engagées contre les plus hauts responsables de l’Eglise apostolique arménienne ”, dans le cadre d’une affaire “ relevant de la gouvernance interne de l’Eglise ”. L’UGAB appelle au retrait de cette mise en accusation, considérée comme “ dépourvue de fondement juridique et contraire aux traditions historiques arméniennes ”, alors que la Constitution “ garantit l’autonomie [de l’Eglise] dans son organisation et son fonctionnement ”. 

 

Le Bureau mondial de la FRA Dachnaktsoutioun a condamné “ les actions inconstitutionnelles et antinationales entreprises par les autorités de la République d’Arménie à l’encontre de l’autorité et de la mission spirituelle de l’Eglise. Elles sapent le principe constitutionnel de séparation de l’Eglise et de l’Etat, violent le droit à la liberté de conscience et la dignité spirituelle de milliers de croyants, accentuent les divisions au sein de la société, affaiblissent les fondements de notre identité nationale et exposent l’Etat et la société à de nouveaux troubles ”. La FRA appelle les autorités judiciaires et les forces de l’ordre à “ rester fidèles à la Constitution et aux lois de la République d’Arménie, et à ne pas céder aux pressions ou aux manipulations politiques ”, et tous les compatriotes, “ guidés par la conscience nationale et les principes de solidarité, à préserver l’unité nationale et à se rassembler autour de la Sainte Eglise apostolique arménienne, de sa mission spirituelle et de Sa Sainteté le Catholicos de tous les Arméniens ”. 


Aram Ier, Catholicos de la Grande Maison de Cilicie, a qualifié d’“  inacceptables et condamnables ” la mise en cause du Catholicos et la procédure judiciaire qui en découle. “ Nous appelons les autorités de l’Etat à témoigner du respect envers notre Eglise et la personne de Sa Sainteté [Karékine II], et à examiner les questions dans un esprit de compréhension mutuelle et de convenance, tout en respectant les lois de l’Etat ainsi que l’ordre interne et les règles de l’Eglise ”, a ajouté Aram Ier. 


Le Patriarcat arménien d’Istanbul a estimé que la procédure pénale engagée contre le clergé arménien “ porte gravement atteinte à la dignité patriarcale de l’Eglise arménienne et cause une souffrance d’autant plus vive que les garanties accordées à la mission de l’Eglise par la Constitution de la République d’Arménie et par les principes fondamentaux des droits de l’Homme semblent être ignorées ”. Solidaire du Catholicos et des hauts dignitaires visés par la procédure, le Patriarcat “  [exhorte] toutes les instances responsables à préserver l’intégrité de l’Eglise arménienne et à éviter de transformer les décisions des organes officiels de l’Eglise en conflits judiciaires de nature civile ”. 


Le Conseil œcuménique des Eglises, réaffirmant l’importance de l’Eglise “ dans la vie spirituelle, culturelle et historique du peuple arménien ainsi qu’au sein de la grande famille chrétienne ”, a émis l’espoir que le différend serait résolu “ d’une manière favorisant l’épanouissement de l’ensemble du peuple arménien ”, tout en exprimant son inquiétude face à “ toute ingérence indue dans les affaires internes de l’Eglise ”. 

V. M. 

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