LE SAVIEZ-VOUS A la recherche des églises arméniennes à Tbilissi

Alors qu’il y avait autrefois 28 églises arméniennes dans la capitale, il n’en reste aujourd’hui que deux en activité. Pour les autres, soit elles ont été confisquées par le régime soviétique et détruites ou en ruines, soit elles ont été accaparées à partir de 1991 par le gouvernement géorgien et consacrées à son rite. Pour les restantes, elles ont disparu de la carte. Pérégrination dans la capitale géorgienne où seules deux églises, Saint-Georges et Etchmiadzine sont encore debout.

La Géorgie, annexée par l’Empire russe au début du 19e siècle, malgré une courte période d’indépendance (1918 à 1921), fut à nouveau annexée, cette fois par la Russie soviétique en 1921. Après la dislocation de l’URSS, elle retrouva son indépendance en 1991, qui entraîna, pour les Arméniens, une période sombre pour l’histoire de leur patrimoine architectural et religieux, que l’on peut qualifier de génocide culturel.


La période soviétique : 1921-1991

Selon le diocèse arménien en Géorgie : “ Durant la période soviétique, la quasi-totalité des églises et monastères du diocèse furent fermés en raison des violences et des persécutions ”. Une dizaine d’églises arméniennes furent complètement détruites par Lavrentiy Béria (1).

Selon Wikipédia, il s’agit de : la cathédrale de Vank (13e siècle), les églises de Saint-Sarkis (1737), Zerkinyants Saint-Guévorg (1713), Kamoyants Saint-Guévorg (1728 ou 1788), Jigrashen Avetyats (1624 ou 1729), Kuky Sourp-Astvadzadzine, Saint-Grégoire l’Illuminateur, Katoghiké Sourp-Astvadzadzine, Sourp-Astvadzadzine, Hreshtakapetats. Le diocèse arménien de Géorgie en signale d’autres, notamment : l’église Saint-Karapet de Havlabar (1400), le monastère de Harants, l’église des Archanges, l’église Saint-Vardan de Metekhi (1893), l’église Saint-Guévorg de Navtlugh (1897).

D’autres églises furent confisquées et destinées à d’autres usages que celui de l’exercice de la foi. Ainsi, elles servirent d’abri pour les vieux croyants russes, puis d’atelier de peinture (Sourp-Karapet) d’entrepôt (Chugureti Sourp-Astvadzadzine), de bibliothèque (Norashen), d’atelier de couture (Saint-Minas), de lieu de résidence en 1925 à l’organisation de jeunesse communiste puis de cinéma (Tandoyants Sourp-Astvadzadzine), de boulangerie et d’entrepôt (église Shamkoretsots Sourp-Astvadzadzine), d’entrepôt de pâtes et de vermicelles et d’atelier de couture (église Sourp-Neshan Nikoghayos).


La Géorgie indépendante : 1991 à aujourd’hui

Lorsque la Géorgie acquit son indépendance en 1991, elle refusa de donner le statut juridique adéquat aux églises arméniennes. Ces bâtiments religieux revinrent à l’Etat géorgien. Nombre d’églises furent victimes d’appropriation par l’Eglise orthodoxe géorgienne. Dans celles-ci, toute trace d’iconographie religieuse arménienne fut détruite ou retirée et remplacée par de l’iconographie géorgienne.

Ces églises sont situées dans le quartier le plus ancien de Tbilissi. Les deux églises de Bethléem sont connues sous les noms de : « église de Zemo Bethléem » et « église Kvemo Betlemi » dont l’histoire remonte à 1725 ou 1727 lorsque des Arméniens d’Iran construisirent le couvent Saint-Etienne. La rue est appelée « rue Betlemi », placée sur le versant rocheux du massif de Solokaki. Non loin, au pied de la forteresse de Narikala, l’église de Sourp-Stépanos de Kusanats, construite au 14e siècle et l’église Sourp-Georges de Karap, construite en 1753.

Trois autres églises furent rapidement spoliées et leur sort réglé : l’église Chugureti Sourp-Astvadzadzine, construite en 1807, que l’on retrouve sur un plan de la ville de Tbilissi datant de 1825, l’église de Sourp-Karapet, construite dans les années 1400 ou 1705 et où il semblerait que l’autel de facture arménienne ait été placé à l’extérieur et servirait de banc et l’église Dzorabash Sourp-Guévorg, qui fut démolie en 1994 pour laisser place à la construction de l’église géorgienne David Tsinastsarmetkveli.

Une des églises se détache des précédentes, celle de Norashen, qui est encore l’objet de nombreuses controverses. Elle fut construite en 1507 par un notable arménien qui la rénova en 1650 “ grâce au financement de Khoja Nazar de la Nouvelle-Djoulfa ”. Entre 1994 et 1995, “ les anciennes portes ont été remplacées par de nouvelles ornées d’une croix de style géorgien ”. Consacrée au rite géorgien en 1995 et à cause des fortes protestations des Arméniens, elle fut fermée. Mais en 2008, un prêtre géorgien, Tariel, “ érigea une clôture autour de l’église et tenta de déplacer certaines pierres tombales arméniennes à l’aide d’un bulldozer ”. Le diocèse arménien de Géorgie protesta. Les pierres tombales furent replacées. L’Eglise arménienne demanda la restitution de Norashen. Une manifestation devant l’ambassade de Géorgie à Erevan fut organisée. En 2014, l’Agence géorgienne de protection du patrimoine décida de la restaurer, ce qui dura de 2015 à 2016. Aujourd’hui, dans les guides de voyages, il est indiqué qu’on ne peut la visiter car elle est fermée.


Les églises arméniennes détruites ou vandalisées

Toutes ces églises arméniennes appropriées ont été les victimes de vandalisme et d’actes criminels.

Les pillages et les destructions

Ce sont les disparitions des hauts-reliefs arméniens et du khatchkar qui figurait au centre de l’abside pour les deux églises de Bethléem ; de la fresque arménienne à l’intérieur du dôme ainsi que le retable et son inscription et le khatchkar dans l’église de Sourp-Karapet. Également, des destructions pures et simples pour l’église Sourp-Georges de Karap pour laquelle Samvel Karapétyan, (2) de l’Institut de recherche sur l’architecture arménienne (RAA), note très précisément les étapes successives de son appropriation géorgienne : “ La disparition des croix ornementales arméniennes en métal, des croix considérées comme « arméniennes », du maître-autel et d’un autre plus petit, utilisé pour les baptêmes et d’un khatchkar ”. De même, l’église de Sourp-Stépanos de Kusanats a subi la destruction des autels, des fonds baptismaux, des inscriptions, des vitraux, des fresques...

Quant à l’église de Norashen, et selon Samvel Karapétyan, “ des modifications ont été apportées à l’église en 1983 lors de travaux de rénovation du quartier. Des employés du service de la préservation des monuments, sous la supervision de Shota Kavlashvili, architecte en chef de Tbilissi, auraient supprimé le portail nord de l’église, le jugeant superflu, et certaines pierres tombales arméniennes auraient disparu ”, Entre 1994 et 1995, “ les autorités géorgiennes avaient systématiquement supprimé les caractéristiques arméniennes de l’église. Le baptistère situé près du mur nord intérieur a été détruit et une pierre tombale située près de l’entrée nord de l’église a été recouverte d’asphalte ”. L’église Chugureti Sourp-Astvadzadzine, possédait une inscription gravée près du baptistère qui fut détruite.

En plus de la perte ou de la destruction de leurs objets sacrés, les églises furent non seulement victimes d’incendies criminels, mais transformées en décharges d’ordures et la proie des chiens errants.


Incendies criminels et transformation en décharges

Ainsi, l’église du Saint-Sceau, construite entre 1703 et 1711, puis reconstruite en 1780, a été le théâtre de plusieurs incendies criminels en 2002 et en 2012. “ Ces incendies, conjugués aux dégâts du premier sinistre et à dix années d’abandon, ont considérablement ravagé l’église, certaines colonnes s’effondrant sous l’effet de la chaleur extrême. Aujourd’hui, le bâtiment demeure abandonné et, selon un habitant arménien du quartier, seuls les chiens errants s’y aventurent ”. Même scénario pour l’église Sourp-Neshan Nikoghayos, fondée entre 1703 et 1720. Selon les informations officielles, les causes des incendies sont inconnues. Mais “ sous l’effet corrosif de l’eau, des sédiments se sont formés dans la partie centrale de la nef et sur la surface de l’entrée nord, recouverte de pierres tombales ”. Il semblerait cependant qu’elle obtint le statut de monument historique en 2007. Selon l’association des droits de l’Homme géorgien, “ l’église a servi de refuge pour chiens pendant un certain temps, ce qui explique la saleté qui règne à l’intérieur ”.

L’église Shamkoretsots Sourp-Astvadzadzine, dite de l’Evangile Rouge, (la plus haute de la ville – 40 mètres), fondée en 1735 ou en 1809, également appelée « église de la Sainte-Mère de Dieu », s’effondra en 1989. Un an après, seule sa façade existait encore ainsi que quelques murs. En 2004, le diocèse arménien de Géorgie adressa une requête au gouvernement géorgien, “ exprimant le souhait de clôturer l’église, au moins partiellement, afin de préserver les ruines, et d’y construire ultérieurement un siège diocésain ”. Malgré des demandes réitérées en 2012 puis en 2015, les réponses furent nulles et non avenues. Depuis, l’église est devenue une décharge à ciel ouvert.

Mikheil Avakyan, chef du Bureau des affaires juridiques et de la coopération du diocèse arménien, rappelle qu’il a adressé une pétition en 1990 pour la restitution de l’église. “ Auparavant, leur motif de refus était que le diocèse n’avait pas de statut légal, mais depuis 2011, nous en avons un – nous sommes une personne morale de droit public –, et pourtant, nous ne parvenons toujours pas à récupérer l’église ”. Même scénario pour l’église Saint-Minas de Yérévantots, construite en 1883 et classée en 2007 monument historique, pour laquelle le diocèse arménien de Géorgie, en 2009, 2011, 2012 et 2015, a adressé de nombreux courriers aux autorités géorgiennes pour sa restitution mais qui sont restés lettre morte. En 2014, le toit de l’église s’est effondré et la ville l’a fait démolir. A la suite de quoi, l’église est “ laissée à l’abandon et pleine d’ordures à l’intérieur ”. Quant à l’église Saint-Georges de Mughni, elle aussi classée monument historique en 2007, elle est dans un état déplorable : “ Des chats errants ont élu domicile à l’intérieur de l’église, et habitants et touristes viennent les nourrir ”.


Constructions d’immeubles résidentiels

Par ailleurs, certaines zones des églises sont récupérées pour des constructions : “ La zone adjacente à l’église Saint-Minas a été privatisée et des constructions privées ont commencé à y être érigées ”. L’association des droits de l’Homme géorgienne rapporte en 2016 que : “ Des centres d’hébergement et d’accueil pour réfugiés leur ont attribué des espaces. L’un d’eux a privatisé le sous-sol de l’église et y a aménagé une cave. Les habitants ont déclaré que si l’État prend les mesures adéquates, ils sont prêts à quitter les environs de l’église. ” Peu à peu, des constructions de lieux d’habitation voient le jour. Près de l’église Sourp-Neshan Nikoghayos, de l’église Navtlukh Sourp-Guévorg et l’église Kertsanis Tsiranavor Sourp-Astvadzadzine, elle-même transformée en logement.


Les démarches entreprises pour la restitution des églises

A de nombreuses reprises et ce jusqu’à aujourd’hui, le diocèse de l’Eglise arménienne de Géorgie n’a pas ménagé ses efforts.

“ Aujourd’hui, le diocèse de l’Église apostolique arménienne de Géorgie réclame aux autorités géorgiennes la restitution de 442 églises arméniennes. Certaines sont en ruines, d’autres sont construites sur leur terrain, ou encore elles ont été transformées en églises orthodoxes géorgiennes. Le diocèse demande la restitution des églises Sourp-Norashen Astvadzadzine, Sourp-Neshan, Saint-Guévorg de Mughni, Yérévantots Saint-Minas, Shamkoretsots Karmir Avetaran à Tbilissi et Sourp-Neshan à Akhaltsikhe, confisquées durant la période soviétique. Les autorités géorgiennes n’ont pas encore répondu à cette demande, mais la reconstruction de l’église Sourp-Norashen Astvadzadzine se poursuit ”.

Des voix d’organisations non gouvernementales se sont levées, notamment le Comité des droits de l’Homme de l’ONU en 2007, l’Ong YERKIR qui demandait, en 2008 à l’Union européenne, l’OSCE, le Conseil de l’Europe et toutes les organisations internationales concernées par les droits de l’Homme “ la prise de mesures immédiates contre la Géorgie pour résoudre les problèmes des droits des minorités et faciliter par-dessus tout l’enregistrement légal des Eglises apostolique arménienne et catholique ainsi que la restitution, à leurs légitimes propriétaires, de tous les édifices religieux confisqués en Géorgie ”.

Qu’en est-il du catholicossat de tous les Arméniens ? La question est posée.


Les deux églises arméniennes en activité

L’église Saint-Georges et l’église d’Etchmiadzine sont situées dans le vieux Tbilissi. La première est connue, dit-on, pour abriter la tombe de Sayat Nova, le barde du 18e siècle. Elle date de 1251 mais fut attribuée aux Arméniens en 1780. Elle est aujourd’hui le centre administratif du diocèse arménien de l’Eglise apostolique arménienne.

Quant à l’église d’Etchmiadzine, pour certains, elle aurait été fondée à la fin du 18e siècle, pour d’autres, en 1806, construite par des familles déplacées de force d’Etchmiadzine (à l’époque, Vagharshapat) à Tiflis (aujourd’hui Tbilissi). Elle est présentée par les sites touristiques géorgiens, comme “ un joyau architectural ”. Située dans le quartier historique Avlabari, “ reconnu comme un quartier à prédominance arménienne, cette modeste église, à coupole unique est un centre essentiel de la culture arménienne à Tbilissi ”.

Il a fallu attendre 2011 pour que le Parlement géorgien accorde un statut légal aux communautés religieuses en Géorgie. Le diocèse de l’Église apostolique arménienne de Géorgie a été enregistré comme personne morale de droit public auprès de l’Agence de l’état civil du ministère de la Justice géorgien.


Les dernières informations

En 2023, la télévision arménienne a indiqué “ qu’au cours des travaux de réhabilitation sur le territoire de l’ancienne école publique n° 44, située au n° 10 de la rue Ritsa, district de Mtatsminda à Tbilissi, des reliques de pierres tombales avec une écriture arménienne, qui servaient de marches d’école, ont été trouvées. Les inscriptions sur certaines pierres sont bien conservées ”.

Ces pierres tombales ont été transférées au Panthéon Khojivank de Tbilissi (où de nombreuses personnalités arméniennes du monde des arts y sont inhumées). Levon Chidilian, spécialiste du patrimoine culturel arménien de Tbilissi, a suivi tout le processus des fouilles. Il estime que ces pierres tombales sont celles du principal cimetière arménien de Tbilissi, Khojivank, et ont été utilisées comme matériau de construction.

Toutes ces destructions rappellent la volonté délibérée de l’effacement des Arméniens, que ce soient celles du Nakhitchevan, de l’Azerbaïdjan et aujourd’hui, de l’Artsakh.

(1) Lavrenti Pavlovitch Beria (1899 – 1953) est un homme politique soviétique. Bras droit de Joseph Staline, il est une figure clé du pouvoir soviétique de 1938 à 1953, au service de Staline dans la répression en Géorgie, à partir de 1927. Il conserve le contrôle du Parti communiste géorgien jusqu’à sa chute, et dirige les purges politiques dans l’ensemble de la Transcaucasie. Détruit les églises arméniennes à partir de 1930.

(2) Samvel Karapétian (1961-2020) a constitué une immense base de données sur le patrimoine culturel arménien hors d’Arménie grâce à un travail de terrain. Cette base comprend des informations épigraphiques et démographiques, des références bibliographiques, des cartes et des photographies, des descriptions de sites, des plans architecturaux, etc. Son étude couvre une vaste zone géographique englobant tous les pays voisins (Géorgie, Azerbaïdjan, Iran et Turquie) et porte sur l’ensemble du patrimoine culturel matériel, tant civil que religieux. Dès 1988, il a dénoncé le vandalisme perpétré contre le patrimoine arménien et les politiques étatiques de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Il a présenté ses conclusions au Congrès américain en 2007 et à la Cour européenne des droits de l’Homme en 2008.


REMERCIEMENTS

A la lecture de cet article, réalisé à partir de nombreux documents et témoignages écrits et photographiques, il n’y a aucun doute sur la volonté d’effacement de la présence arménienne à Tbilissi. Cet article n’aurait pas été possible sans le concours de nombreux sites Internet consultés : List of Armenian churches in Tbilisi - Wikipedia ; The Disappearing Armenian Churches of Tbilisi ; Armenian church of Saint-George pdf ; Georgian Orthodox Church takes aim at Armenian churches | Eurasianet ; The diocese of the Armenian apostolic orthodox holy church in Georgia; In Plain Sight: The Gradual Disappearance Of An Armenian Church In Central Tbilisi ; The Disappearing Armenian Churches of Tbilisi ; Historical Churches in Tbilisi Under Threat Amid Armenian-Georgian Dispute • media.am

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